CHAPITRE XII LA PROSE DE BAUDELAIRE
LA CRITIQUE ET l'eSTHÉTIQUE
Nous arrivons ainsi au critique, et ce critique a beaucoup plus d'importance qu'on ne lui en a, jusqu^à présent, attribué. D'ailleurs, un artiste comme Baudelaire, — parce qu'il est un homme de métier, parce qu'il hait l'improvisation, parce qu'il exerce sa volonté sur son imagination et sur son cœur, se contrôle sans cesse, réfléchit sur son art et sur ses moyens d'expression, — contient nécessairement un critique. Ainsi, aux trois qualités essentielles de sa poésie : le caractère classique, le caractère plastique, le caractère musical, correspondent une critique littéraire, une critique musicale, une critique d'art.
La critique littéraire du poète a ces deux vertus, tout à fait classiques, d'être digne et loyale. Laissons de côté les notes sur, ou plutôt contre le style et l'esprit de M. Villeraain : on les com-
prend du reste, Baudelaire ayant toujours eu la haine de l'esprit utilitariste, pédant et bourgeois, de la critique officielle. Aussi bien ces notes, à peine rédigées, n'ont-elles été publiées que longtemps après sa mort \ Elles décèlent de terribles qualités de polémiste. Mais c'est un beau côté de son œuvre critique, de n'avoir jamais consenti à polémiser. Il savait que des querelles mesquines et personnelles nuisent à la cause des lettres et finissent par avilir l'écrivain qui s'y abandonne. Toutes les fois que Baudelaire a exprimé son avis sur les œuvres en vogue, les genres à la mode, les idées courantes, il l'a fait avec une entière objectivité quant au fond et une remarquable courtoisie, — une politesse parfois ironique, — dans la forme ; manière de dandy, de gentleman, d' « honnête homme ».
Mais, comme tout grand poète, il se sentait bien plus enclin à l'admiration qu'au dénigrement. Il savait admirer, faire admirer ses amis et ses maîtres ; même lorsqu'il avait des réserves et des restrictions à formuler, il préférait en prendre texte pour s'élever à des idées générales, pour développer ses théories, sa doctrine esthétique. Il était doué d'une vaste compréhension. S'il a péché, c'est plutôt par excès d'admiration, d'enthousiasme, de bienveillance. Ainsi nous ne comprenons plus guère aujourd'hui son engouement pour le chansonnier Pierre Dupont ", bien que cet engouement soit doublement explicable, et par l'amitié personnelle, et par le mouvement socialiste dans lequel Baudelaire
1. Par M. Jacques Crépet, dans le Mercure de France du !'"■ mars 1907 ; cf. Œuvres posthumes, p. 321 s.