‹ Charles BaudelaireChapitre 241 sur 257 · bid., 9i · texte numérisé non relu

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On voit par quelle pente Baudelaire glisse de la critique d'art à la critique de la morale et de la société contemporaines.

Ses préférences Tont d'ailleurs à la peinture. La sculpture moderne l'ennuie ; il la trouve « brutale et positive comme la nature », et en même temps « vague et insaisissable, parce qu'elle montre trop de faces à la fois "^ ». Le rôle de la sculpture, pour lui, c'est d'être un complément, non un art isolé : complément de la peinture et de l'architecture, du parc, de la cathédrale, de la cité. Il a développé cette théorie dans son Salon de 1849 ' avec son habituelle puissance d'évocation :

Au fond d'une bibliothèque antique, dans le demi-jour propice qui caresse et suggère les longues pensées, Harpocrate, debout et solennel, un doigt posé sur sa bouche, vous commande le silence, et, comme un pédagogue pythagoricien, vous dit : Chut I avec un geste plein d'autorité. Apollon et les Muses, fantômes impérieux, dont les formes divines éclatent dans la pénombre, surveillent vos pensées, assistent à vos travaux, et vous encouragent au sublime.

Au détour d'un bosquet, abritée sous de lourds ombrages, l'éternelle Mélancolie mire son visage auguste dans les eaux d'un bassin, immobiles comme elle. Et le rêveur qui passe, attristé et charmé, contemplant cette grande figure aux membres robustes, mais alanguis par une peine secrète, dit : Voilà ma sœur!

Avant de vous jeter dans le confessionnal, au fond de cette petite chapelle ébranlée par le trot des omnibus, vous êtes arrêté par un fantôme décharné et magnifique, qui soulève discrètement l'énorme couvercle pour vous supplier, créature passagère, de penser à l'éternité 1 Et au coin de cette allée fleurie qui mène à la sépulture de ceux qui vous sont encore chers, la figure prodigieuse du Deuil, prostrée, échevelée, noyée dans le ruisseau de ses larmes, écrasant de sa lourde désolation les restes poudreux d'un homme illustre, vous enseigne que richesse, gloire, patrie même, sont de pures frivolités, devant ce je ne

1. 185. (Pourquoi la sculpture esL ennuyeuse, salon de 1846.)

sais quoi que personne n'a nommé ni défini ', que l'homme n'exprime que par des adverbes mystérieux, tels que : peul-clic, jamais, toujours ! et qui contient, quelques-uns l'espèrent, la béatitude inflnie, tant désirée, ou l'angoisse sans trêve dont la raison moderne repousse l'image avec le geste convulsif de l'agonie...

Vous traverserez une grande ville vieillie dans la civilisation, une de celles qui contiennent les archives les plus importantes de la vie universelle, et vos yeux sont tirés en haut, sursùm, ad sidéra ; car sur les places publiques, aux angles des carrefours, des personnages immobiles, plus grands que ceux qui passent à leurs pieds, vous racontent dans un langage muet les pompeuses légendes de la gloire, de la guerre, de la science et du martyre. Les uns montrent le ciel, où ils ont sans cess"e aspiré ; les autres désignent le sol d'où ils se sont élancés. Ils agitent ou contemplent ce qui fut la passion de leur vie et qui en est devenu l'emblème : un outil, une épée, un livre, une torche, vitaï lampada! Fussiez- vous le plus insouciant des hommes, le plus malheureux ou le plus vil, mendiant ou banquier, le fantôme de pierre s'empare de vous pendant quelques minutes, et vous commande, au nom du passé, de penser aux choses qui ne sont pas de la terre.

Tel est le rôle divin de la sculpture.

Cette page est bien curieuse. D'abord, elle nous démontre la conception toute classique, toute traditionnelle, que Baudelaire se fait de la sculpture. La sculpture, art auxiliaire, décoratif, qui fait penser et qui enseigne, doit s'en tenir aux types conventionnels et symboliques, mais une forte imagination acceptera cette contrainte apparente et saura renouveler sans cesse Jes formes. Pour exprimer cette théorie, Baudelaire emprunte le langage classique, pompeux, allégorique ; il prend, après avoir évoqué Thorvaldsen et Ganova, le style de Bossuet qu'il paraphrase.

1. Cf. Bossuet (cilant Tcrtullieii): « Notre corps... devient un je ne sais quoi, qui n'a plus de nom dans aucune langue. »

Oraison funèbre de la duchesse d'Orléans.

Ainsi Baudelaire s'échappe déplus en plus volontiers dans les grands ensembles de l'art et dans les idées générales.

Mais cela ne veut pas dire qu'il soit inférieur dans la critique directe des œuvres d'art. Au contraire, il a révélé d'emblée une véritable maîtrise, soit par la sûreté du jugement, soit par la manière qui lui est propre, de décrire et d'évoquer véritablement un tableau. La critique d'art peut être pour les non-professionnels une double tentation, d'abord de « faire de la littérature » à propos de tableaux, de tomber dans la description sentimentale, de ne voir que le sujet au lieu de s'attacher à l'œuvre elle-même et à sa réalisation ; ensuite, de choir dans l'excès contraire et de se mettre à parler un langage de rapin pour mieux dissimuler qu'on n'est point un homme du métier. Baudelaire évite l'un et l'autre de ces excès. Le Salon de iS4o est encore composé dans la manière de Diderot : le critique va de toile en toile, le catalogue et le crayon à la main, prenant des notes, s'arrêtant avec complaisance devant ce qui lui plaît, passant rapidement devant les médiocres, tâchant d'oublier le moins de monde possible. Cette méthode peut être dangereuse, car c'est en somme une méthode de journaliste. Mais les jugements de Baudelaire sont si précis qu'ils sont devenus plus tard, presque sans exception, ceux de la postérité elle-même.

Ces jugements, quand il s'agit de peintres médiocres ou de faux talents, — la plupart du temps les peintres à la mode ou les peintres officiels, — ont quelque chose de terriblement incisif dans leur

l'art et l'œuvre 389

brièveté. D'un coup de canif, Baudelaire crève la toile et dégonfle le médiocre arrivé. A propos d'Horace Vernet : « Cette peinture africaine est plus froide qu'une belle journée d'hiver... M. Horace Vernet est un militaire qui fait de la peinture... Je le hais parce qu'il est né coiffé^ et que l'art est pour lui chose claire et facile \ » A propos du nommé Sehnetz : « Hélas ! que faire de ces gros tableaux italiens ? — nous sommes en 1845 — nous craignons fort que Sehnetz en fasse encore de semblables en 1855 \ » Gleyre est exécuté en quelques lignes ' : « Il avait volé le cœur du public sentimental avec le tableau du Soir. — Tant qu'il ne s'agissait que de peindre des femmes solfiant de la musique romantique dans un bateau, çà allait; — de même qu'un pauvre opéra triomphe de sa musique à l'aide des objets décolletés ou plutôt déculottés et agréables à voir ; — mais cette année, M. Gleyre, voulant peindre des apôtres, — des apôtres, M. Gleyre! — n'a pas pu triompher de sa propre peinture. »

Mais quand Baudelaire admire, et il admire souvent, car il n'a point de parti pris : — enthousiaste de Delacroix, il a pourtant cherché à rendre justice à Ingres % — alors sa maîtrise se révèle. Car il est comme possédé par le dieu.

Citons un exemple; il s'agit de la Madeleine dans le désert, par Delacroix " :

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