‹ Charles BaudelaireChapitre 248 sur 257 · Art romantique, lô · texte numérisé non relu

Art romantique, lô

là son « idée fixe ' ». Il travaillera donc en Imaginatif, et se dira : « Je veux illuminer les choses avec mon esprit et en projeter le reflet sur les autres esprits '. » Mais pour cela il faut qu'il connaisse le beau dans son essence, afin d'éviter toute confusion.

La première de ces confusions est celle qui tend à confondre le Beau avec le Bien et le Vrai, — l'art avec la morale et la philosophie. Cette distinction tient à cœur à Baudelaire, et il j insiste fréquemment :

La fameuse doctrine de l'indissolubilité du Beau, du Vi'ai et du Bien est une invention de la philosophaillerie moderne... Les différents objets de la recherche spirituelle réclament des facultés qui leur sont éternellement appropriées ; quelquefois tel objet n'en réclame qu'une, quelquefois toutes ensemble, ce qui ne peut être que fort rare, et encore jamais à une dose ou à un degré égal. Encore faut-il remarquer que plus un objet réclame de facultés, moins il est noble et pur, plus il est complexe, plus il contient de bâtardise. Le Vmi sert de base et de but aux sciences; il invoque surtout l'intellect pur. La pureté de style sera ici la bienvenue, mais la beauté de style peut être considérée comme un élément de luxe. Le Bien est la base et le but des recherches morales. Le Beau est l'unique ambition, le but exclusif du Goût •'.

L'art n'a donc d'autre but que lui-même :

Les modes de démonstration de vérités sont autres et sont ailleurs. La Vérité n'a rien à faire avec des chansons... L'Intellect pur vise à la Vérité, le Goût nous montre la Beauté, et le Sens moral nous enseigne le Devoir. Il est vrai que le sens du milieu a d'intimes connexions avec les deux extrêmes, et il n'est séparé du Sens Moral que par une si légère différence, qu'Aristote n'a pas hésité à ranger parmi les vertus quelques-unes de ses délicates opérations. Aussi ce qui exaspère surtout l'homme

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de goût dans le spectacle du vice, c'est sa difformité, sa disproportion. Le vice porte atteinte au juste et au vrai, révolte l'intellect et la conscience; mais comme outrage à l'harmonie, comme dissonance, il blessera plus particulièrement de certains esprits poétiques ; et je ne crois pas qu'il soit scandalisant de considérer toute infraction à la morale, au beau moral, comme une espèce de faute contre le rythme et la prosodie universels '.

L'art a donc son spiritualisme à lui, sa morale à lui, son utilité à lui :

C'est cet admirable', cet immortel instinct du Beau qui nous fait considérer la Terre et ses spectacles comme un aperçu, comme une correspondance du Ciel. La soif insatiable de tout ce qui est au delà, et que révèle la vie, est la preuve la plus vivante de notre immortalité. C'est à la fois par la poésie et à travers la poésie, par et à travers la musique, que l'âme entrevoit les splendeurs situées derrière le tombeau ; et quand un poème exquis amène les larmes au bord des yeux, ces larmes ne sont pas la preuve d'un excès de jouissance, elles sont bien plutôt le témoignage d'une mélancolie irritée, d'une postulation des nerfs, d'une nature exilée dans l'imparfait et qui voudrait s'emparer immédiatement, sur cette terre même, d'un paradis révélé -.

L'art a donc son utilité en soi :

Pourquoi? Parce qu'il est l'art. Y a-t-il un art pernicieux ? Oui. C'est celui qui dérange les conditions de la vie. Le vice est séduisant, il faut le peindre séduisant ; mais il traîne avec lui des maladies et des douleurs morales singulières ; il faut les décrire ^.

Ainsi, pour qu'une œuvre soit morale, il njest pas du tout nécessaire qu'à la fin le vice soit puni,

1. 16S-167 (B. reprend dans ce passage et le suivant les Notes nouvelles qui précèdent les Nouvelles histoires extraordinaires de Poe, (OEuvres, VI, 19-20). Ce sont d'ailleurs les idées mêmes de Poe qu'il reproduit.

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