Œuvres posthumes, 9S
vérités déplaisantes ; les esprits libres qui savent lui montrer d'autres conceptions et d'autres points de vue, lui rendent toujours service et remplissent ainsi leur mission sociale, même lorsqu'ils ont l'air de s'abstraire de la société. Le monde moderne, avec ses gros appétits, se congestionne sans cesse : les paradoxes brutaux et catégoriques d'un Baudelaire, par exemple, doivent lui être appliqués comme des vésicatoires.
D'ailleurs, il ne s'agit point de justifier l'attitude prise par Baudelaire, car elle est en soi détestable, mais de l'expliquer psychologiquement.
Il y a d'abord la déformation professionnelle de l'artiste, sa haine de la laideur, de la médiocrité qui est pire que la laideur. Ne vivant que pour, par et dans son art, l'artiste éprouve trop souvent de l'indifférence à l'égard de la vie publi-i que, de la lutte économique, de leurs exigencesj et de leurs lois. Il manque de sens historique et social. Il ne juge les institutions et les hommes que du point de vue esthétique ; et, comme le passé lui semble plus esthétique, plus décoratif que les temps actuels, il est porté à condamner le présent avec véhémence. Enfin, et surtout, n'oublions pas qu'un grand artiste, conscient de lui-même et de son art, souffre de la méconnaissance et de l'inintelligence auxquelles il se heurte chez ses contemporains. Plus il est grand, en effet, plus son œuvre se lait nécessairement contre le goût dominant. Il se sent isolé comme tous les précurseurs. Sa forte
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individualité le met en opposition avec la majorité, avec la foule. Ne lui demandez pas de se sentir l'égal, de vouloir être l'égal, même devant la loi, du citoyen N'importe qui ; plus il se verra méconnu, incompris, ignoré, condamné, plus il se révoltera contre le joug majoritaire. Enclin à juger de toutes choses d'après des impressions, sensible à des nuances que l'homme moyen ignorera toujours, poussé par son imagination au-dessus des réalités, le grand artiste, s'il vit dans de mauvaises conditions matérielles et morales, deviendra facilement ce qu'on appelle chez les politiciens et chez les primaires, un « mauvais citoyen ». Sa capacité d'enthousiasme, refrénée, comprimée en lui, se transformera rapideuient en rancœur, amertume, haine et mépris.
Ces réflexions ne sont pas nouvelles : elles contiennent cependant à l'usage du monde qui se prépare un enseignement. Celui-ci : c'est un mal grave pour une société, pour une nation, lorsqu'elle laisse par ignorance, par inconscience, peut-être aussi par hostilité, — rhostilité instinctive de ceux qui possèdent la force matérielle du nombre contre ceux qui détiennent la force immatérielle de l'esprit, — par la prédominance exclusive des intérêts matériels, s'établir des cloisons étanches entre elle et l'élite intellectuelle, entre la vie sociale, économique, politique, et la vie supérieure de la pensée, de l'art. Ce symptôme de décadence est allé s'accentuant au cours du xix" siècle : il s'est manifesté par un divorce entre les tendances communautaires des masses et l'individualisme anti-social, souvent même inhumain, de bien des penseurs parmi les plus nobles, les plus courageux et les plus profonds.
L'attitude prise par Baudelaire vis-à-vis de la société, des institutions, de la politique, est encore celle d'un romantique qui s'est trouvé à l'âge d'homme au moment où le romantisme en dégénérescence s'épuisait et s'exagérait ; — au moment où, dans la jeunesse intellectuelle, une réaction violente se déclenchait contre la F'rance bourgeoise et gouvernementale.
Or, lorsque la jeunesse intellectuelle commence à s'insurger contre le matérialisme politique, elle réagit de deux manières : ou bien elle se vérouille dans son individualisme, dans son culte exclusif de l'art ; ou bien elle se lance à corps perdu dans l'idéalisme, dans les utopies humanitaires. Baudelaire est allé jusqu'au bout de ces deux extrêmes. Mais, notons-le dès maintenant, le premier : l'individualisme, le culte exclusif de l'art, était trop inhérent à son propre tempérament pour ne pas l'emporter en lui. Pour se dévouer à la cause du peuple et de l'humanité, il lui manquait d'abord le sens social, ensuite l'optimisme. Son individualisme d'artiste^ son dandysme, son goût pour les sensations rares et les raffinements, toute son éducation et tous ses instincts l'éloignaient de la foule. 11 avait trop roulé dans les bas-fonds, il avait trop fréquenté les filles, pour ne point avoir le mépris de « classes inférieures » qu'il ne connaissait pas, ne voulait, ni ne pouvait alors connaître. Et puis, il lui manquait la santé physique et l'équilibre moral nécessaires à qui veut être homme d'action.
Gomme ce Musset pour lequel il éprouvait tant de dédain, Baudelaire était un enfant du siècle atteint par le mal du siècle. 11 était né, lui aussi, dans le désenchantement ; il avait été contaminé par « l'affreuse désespérance », « cette peste asiatique » ; et il faut bien avouer ici qu'il a contribué pour sa part à enrichir cette « littérature cadavéreuse et infecte, qui n'avait que de la forme ^ ». Où trouvera-t-il donc un emploi de sa « force inactive », sinon dans « l'affection du désespoir? »
Se railler de la gloire, de la religion, de l'amour, de tout au monde, est une grande consolation pour ceux qui ne savent que faire ; ils se moquent par là d'eux-mêmes et se donnent raison tout en se faisant la leçon... La débauche, en outre, première conclusion des principes de mort, est une terrible meule de pressoir lorsqu'il s'agit de s'énerver.
Ainsi, Baudelaire doit être compté parmi ces jeunes hommes qui erraient dans « le temps présent comme dans un crépuscule » : « Derrière eux un passé à jamais détruit, sagitant encore sous ses ruines... ; devant eux l'aurore d'un immense horizon, les premières clartés de l'avenir ; et entre ces deux mondes... quelque chose de semblable à rOcéan qui sépare le vieux continent de la jeune Amérique, je ne sais quoi de vague et de flottant, une mer houleuse et pleine de naufrages, traversée de temps en temps par quelque blanche voile lointaine ou par quelque navire soufllant une lourde vapeur ; le siècle présent, en un mot, qui sépare le passé de l'avenir, qui n'est ni l'un ni l'autre, et qui ressemble à tous deux à la fois, et où l'on ne