Ibid
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sait, à chaque pas qu'on fait, si l'on marche sur une semence ou sur un débris. »
Dans la France d'alors, la Révolution continuait comme un volcan souterrain qui parfois crève le sol et le couvre de sa lave. La France avait eu l'Empire : il ne lui en était resté que des souvenirs héroïques et des espoirs déçus — une légende. Elle avait essayé des Bourbons, mais ils s'étaient révélés incapables de réconcilier l'ancien régime avec les temps nouveaux. Elle essayait sous Louis-Philippe de la monarchie constitutionnelle. Elle allait recommencer la République, et, trop faible, ayant peur d'elle-même, se rejeter dans les bras d'un autre Napoléon. Après tant de sang versé, d'expériences tentées, de forces épuisées, elle oscillait entre ce besoin de repos qui la ramenait aux formes monarchiques et ce besoin de liberté qui la ramenait à la Révolution. Ce déséquilibre dans les institutions était cause et résultat du déséquilibre dans les esprits. Encore une fois^ les esprits ne pouvaient qu'osciller eux-mêmes entre le scepticisme et l'utopie. De là un vertige.
En 1846, à propos du Salon, Baudelaire écrit sur les républicains et les socialistes cette page terrible :
Avez-vous éprouvé, vous tous que la curiosité du flâneur a souvent fourrés dans une émeute, la même joie que moi à vqir un gardien du sommeil public, — sergent de ville ou municipal, la véritable armée, — crosser un républicain ? Et comme
l'homme et la pensée go
moi, vous avez dit dans votre cœur : « Crosse, crosse un peu plus fort, crosse encore, municipal de mon cœur ; car en ce crossement suprême, je t'adore, elle juge semblable à Jupiter, le grand justicier. L'homme que tu crosses est un ennemi des roses et des parfums, un fanatique des ustensiles ; c'est un ennemi de Watteau, un ennemi de Raphaël, un ennemi acharné du luxe, des beaux-arts et des belles lettres, iconoclaste juré, bourreau de Vénus et d'Apollon ! Il ne veut plus travailler, humble et anonyme ouvrier, aux roses et aux parfums publics ; fl veut être libre, l'ignorant, et il est incapable de fonder un atelier de fleurs et de parfumeries nouvelles. Crosse religieusement les omoplates de l'anarchiste ! »
Puis cette petite note :
J'entends souvent les gens se plaindre du théâtre moderne ; il manque d'originalité, dit-on, parce qu'il n'y a pas de types. Et le républicain ! qu'en faites-vous donc ? N'est-ce pas une chose nécessaire à toute comédie qui veut être gaie, et n'estce pas là un personnage passé à l'état de marquis"?
Enfin, il termine son chapitre en déclarant : « Les singes sont les républicains de l'art '. » Et pourtant, deux ans plus tard, Baudelaire est républicain !
Le fait primordial qui semble avoir poussé, à un moment donné, le poète dans le mouvement révolutionnaire, c'est la vieille et injuste rancune qu'il éprouvait à l'égard de son beau-père, le général Aupick. Le général Aupick symbolisait à ses yeux l'ordre établi, la société. De là cette haine de tout ce qui est loi, discipline, autorité, comme
1. Salon de 18-'t6, eh. XV'll. Œuvres complètes, t. II, p. 1S9 et 192.
de tout ce qui représente extérieurement l'autorité, la discipline et la loi : les décorations, les galons,les uniformes. Un témoin, Schaunard, raconte ce qui suit de Baudelaire :
Il eût fait un détour considérable pour ne pas rencontrer un soldat, ayant été froissé dans sa jeunesse par le contact de . militaires haut placés '■.
Ceci est clair ; mais voici une anecdote plus significative encore, elle nous est rapportée par un M. Buisson :
En 1848, le 24 février au soir, je le rencontrai au carrefour de Buci, au milieu d'une foule qui venait de piller une boutique d'ai'murier. Il portait un beau fusil à deux coups, luisant et vierge, et une superbe cartouchière de cuir jaune tout aussi immaculée ; je le hélai ; il vint à moi, simulant une grande animation. ;< Je viens de faire le coup de fusil», me dit-il. Et comme je souriais, regardant son artillerie tout battant neuve : « Pas pour la république par exemple ? » — Il ne me répondait pas, criait beaucoup et toujours son refrain : « Il faut aller fusiller le général Aupick! » — « Jamais, remarque M. Buisson, je n'avais été aussi péniblement frappé de ce qui manquait de caractère à cette nature si fine et si originale ^. »
Et voilà pour quels motifs on fait souvent des révolutions, — quitte à mourir en héros.
Car Baudelaire s'était lancé dans la révolution avec toute son exaltation de poète. Avec toute son imprudence aussi. Il faisait sentir sur ses mains l'odeur de la poudre. Il pérorait dans les cafés. Il
1. Crépet, p. 78. Cf. dans l'Art romantique, t. III des Œuvres complètes, p. 196: « il est bon que chacun de nous, une fois dans sa vie, ait éprouvé la pression d'une odieuse tyrannie. Il apprend à la haïr. Combien de philosophes a engendré le séminaire ! Combien de natures révoltées ont pris vie au pied d'un cruel et ponctuel militaire de rF]mpire ! »