Œuvres Poslhiimes, p. 73 (noie auto-biographique
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A ce goût inné de l'élégance et de la galanterie, qu'il tenait de son père, il faut joindre l'influence maternelle. Or M'"' Aupick avait reçu, nous le savons, une éducation tout anglaise. Elle avait inculqué à son fils l'anglomanie et particulièrement le sens de la tenue extérieure, de la « respectabilité '■ ».
Le dandysme de Baudelaire devait se manifester dès son premier séjour à Paris, mais se développer surtout lors de son établissement définitif dans la capitale. Majeur, débarrassé momentanément d'une tutelle odieuse, maître d'une petite fortune qu'il se figurait, bêlas ! inépuisable, le jeune poète allait donc pouvoir vivre librement, dans un milieu singulièrement propice à l'éclosion du dandysme. 11 ne faut point oublier les profondes transformations de Paris, son développement fantastique, sous le règne de Louis-Philippe, en particulier de 1840 à 1842 ; en quelques mois, tandis que Baudelaire errait sur l'Océan, l'on avait percé les rues Moncey, Laurent de Jussieu, Geoffroy-Marie, du Centre ; achevé la galerie Richer, la cité du Waux-Hall ; refait le pont de la Cité ; restauré l'Hôtel-de-Ville, l'hôtel du quai , d'Orsay, le palais des Thermes ; édifié les nouveaux bâtiments de l'Ecole normale ; ouvert le Théâtre italien, la Maison d'or, le café
1. « Sa mère gardait de son éducation anglaise la religion des bienséances, un soin exagéré de « cant » et de « respectability », E. Raynaud, Baudelaire et la Religion du dandysme. Paris, 1918, p. 12.
Riche ; aménagé la pépinière du Luxembourg ; multiplié les trottoirs et les réverbères, remplacé par de hautes glaces les vieilles vitres des magasins : en un mot, le Paris encore étroit et noir de la Restauration commençait de se transformer en « Ville-Lumière ^ », Durant le second Empire, le baron Hausmann achèvera cette transformation.
Sous Louis-Philippe, en effet, la France après s'être repeuplée, stabilisée ; après avoir repris son rang de grande puissance, va s'enrichir par le commerce, l'industrie, les chemins de fer. Les nouveaux riches et les parvenus créent autour d'eux une atmosphère de luxe : il leur faut du bruit pour qu'on les remarque, des illuminations pour qu'on les voie ; il leur faut, pour eux et leurs femmes, pour leur mobilier, pour leurs plaisirs, du solide et du voyant. Tel est ce double caractère de la société et du Paris tout battant neufs, brusquement retrouvés par Baudelaire à son retour: d'une part, la richesse, le luxe, la vie facile ; d'autre partjl'es- 'prit bourgeois, l'atmosphère bourgeoise.
Nul milieu plus favorable au dandysme. Il y devait se propager, d'abord comme une conséquence naturelle de cette vie facile, de ce luxe, de cette richesse répandue ; mais ensuite, chez les artistes surtout, comme une réaction contre le règne du bourgeois.
La société sous Louis-Philippe a été décrite d'une manière très amusante par M. Ernest Raynaud, précisément dans une brochure, déjà citée, sur Baudelaire :
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Ce qui manque le plus au régime, cjcst le [weslige. L'étranger s j gausse de ccLte royauté insurrecLioniielle née sur les barricades. Le titre même sous lequel l'histoire l'enregistre, Monarchie de Juillet, sent le médiocre et Iç provisoire. Ce seul nom de PhiHg^g^rjgS^'ité est une ironie. Ce titre de Roi-citoyen a l'air d'une gageure. Ce monarque en pantoufles est pourtant bien l'image de la société d'alors. Nous traversons une phase de vulgarité, écrit Baudelaire '. C'est l'époque de la bonhomie et de la bonne franquette. Une poire, un parapluie, en sont les armes parlantes. L'utilité et le profit, voilà ce qui règle les aspirations de la majorité. L'idéal du jour tient tout entier dans le mot de Guizot : « Enrichissez-vous ! » dans celui de Saint-Marc de Girardin : « Soyons médiocres ! » Et tout le monde y tâche... Tandis que le roi lésine et que la cour s'embourgeoise, le tiers-état thésaurise et s'encanaille, le dimanche, à la barrière. Son incurable bonnî humeur éclate dans la danse à la mode : le cancan. La grande fête de l'année, c'est la promenade du bœuf gras. Tout se rapetisse à la mesure du nombre. L'ère nouvelle s'ouvre, peu reluisante : du café-concert, de l'apéritif, du ruolz et du roman-feuilleton. L'insuffisance des nouveaux riches, le travers des parvenus fournit des armes à la satire. Les types consacrés de l'époque : le garde-national, le concierge, la lorette,vont offrir une mine inépuisable d'épi grammes aux chansonniers et de quolibets à Gavroche. Le ridicule abonde. Daumier, Gavarni, Traviès sont aux aguets. C'est l'âge d'or de la caricature. La charge et le rapin sont nés.
Mais de tous les dangers de contagion auxquels fut alors exposé le génie des écrivains, le plus redoutable fut le caractère bâtard du régime : ce caractère bâtard entache plus ou moins toutes les productions de l'époque et tend à stériliser les meilleurs dons. 11 se reflète dans tous les arts. En architecture, le séminaire de Saint-Sulpice en offre le plus typique échantillon. Pour ce qui est de l'ameublement, on sait ce qu'il vaut. Le ventre envahit tout, même les pendules. Qui osera jamais mesurer l'abime de mépris que sous-entend, dans la bouche d'un antiquaire ou d'un simple amateur de nos jours, cette expression, en apparence inoffensive, « c'est du Louis-Philippe » ? -
1. Projets de préface aux Fleurs du Mal, éd. van Bever, p. 315 ; Œuvres posth., p. 16.
2. Baudelaire et la Religion du dandysme, Pari;;, Mercure dv France, 1918, p. 30 s.
Dans un tel milieu, le dandysme est une protestation vivante, ambulante, de tous les instants, de Tartiste contre le bourgeois, le médiocre. L'artiste semble dire au bourgeois ventru, cossu, mais sans élégance et sans goût : « Regarde-moi, ô marchand de pruneaux devenu pair de France, ô Monsieur Poirier ! voilà comment tu devrais t'habiller, te comporter ; voilà comment tu devrais dépenser ta fortune. D'ailleurs, tu aurais beau nous imiter, avoir le même tailleur que nous, porter les mêmes étoffes : jamais tu n'arriverais à nous ressembler, car tu n'es qu'un parvenu sans race ni cœur, intelligence ni âme. Le Beau, malgré ton or, est un domaine où tu ne pénétreras jamais. Comprends donc que nous te méprisons, ô bourgeois ! »
Le dandysme, dans ce sens, est donc une mystification supérieure. On sait que Baudelaire avait le goût, l'art de la mystification. Ce goût, cet art a beaucoup contribué à créer sa légende. En quoi consiste-t-il ? 11 est amusant" d'y répondre :
La mystification est un art aux yeux de Baudelaire. C'est une forme de l'artificiel transposé dans la vie mondaine, sociale, et par laquelle l'artiste affirme sa supériorité, son dédain, son indépendance, sa libération de toutes les conventions, de tous les préjugés où s'empêtre le monde bourgeois. C'est la manifestation de Tindividualisme. C'est une mise en état de défense ' ; un mur contre la promiscuité
i. B. dit k propos de Delacroix et du dandysme de Delacroix (Œuvres, III, 42) : « L'iionjme supérieur est obligé, plus que tout ailtre,de veiller à- sa défense personnelle. » Et Barbey d'Aurevilly: (1 L'Impertinence.... est le plus grand porte-respect qu'on puisse avoir contre la vanité des autres. » (Du Dandysme et de Georges Brwnmel, réimpression, Emile-Paul, Paris, 1918, p. 53.)
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des imbéciles,. des médiocres, des gens qui se croient de l'esprit parce qu'ils en font. On s'isole ainsi ; on recrée une aristocratie à un moment où l'aristocratie, éliminée comme telle de la vie publique, abandonne le pouvoir et se désagrège.
Car le dandysme reprend en les raffinant les meilleures traditions de l'aristocratie, — élégance, indépendance, culte de l'Konneur, — pour essayer de dresser un dernier obstacle à la démocratie envahissante. C'est pourquoi, nous dit Baudelaire, « le dandysme apparaît surtout aux époques transitoires où la démocratie n'est pas encore toute-puissante, où l'aristocratie n'est que partiellement chancelante et avilie. Dans le trouble de ces époques quelques hommes déclassés, dégoûtés, désœuvrés, mais tous riches de force native, peuvent concevoir le projet de fonder une espèce nouvelle d'aristocratie, d'autant plus difficile à rompre qu'elle sera basée sur les facultés les plus précieuses, les plus indestructibles, et sur les dons célestes que le travail et l'argent ne peuvent conférer *. »
Le dandy, pour se définir, commence donc par s'opposer. Lorsque Baudelaire mystifie les notaires de Ghàteauroux ; lorsqu'il répond à son bourgeois de propriétaire ,qui se plaint de tapage nocturne : « Je ne sais, Monsieur, ce que vous voulez dire ; on ne fait chez moi que ce qui se fait chez tous les gens comme il faut. Je fends du bois dans le salon,, je traîne à terre ma maîtresse par les cheveux! » — lorsque, au restaurant, il terrifie de paisibles con-