E. Raynaad, Baudelaire et la Religion du dandysme, 2i
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Nous pénétrons ainsi de l'extérieur à l'intérieur. Et d'abord, sous la toilette étudiée, achevée comme une œuvre d'art, se révèle une qualité d'esprit et de- cœur : la noblesse morale '. Le souci de garder une tenue décente, correcte, distinguée, élégante même, au plus fort de la misère, de la déchéance physique, décèle cette constante aspiration vers l'idéal, ces tentatives suprêmes de régénération, cette volonté de lutter contre soi-même et contre la vie, ce besoin d'indépendance", qui donnent tant de pathétique aux dernières années de Baudelaire. Baudelaire ne se contentait point, en effet, de paraître honnête homme dans son vêtement : il le voulait être surtout dans ses manières ' :
1. Nous ne pouvons nous empêcher ici de faire remarquer ce qu'il y a de classique dans le dandysme de Baudelaire : conception assez identique à celle de l'honnête homme au xvn» siècle. Cf. ces vers de Boileau, Art poétique, ch. IV ;
Qae votre âme et vos mffurs peintes dans nos ouvrages, N'ofifrent jamais de vous que de nobles images... Le vers se sent toujours des bassesses du cœur... Il faut savoir encore et converser et vivre... Travailler pour la gloire, etc.
{Vers 90 et suivants).
2. « Ce qui fait le Dandy, c'esl l'indépendance. » Barbey d'Aurevilly, op. cit., 42.
3. « Le Dandysme est loule une manière d'être, et l'on n'est « pas que par le côté matériollement visible. C'est une manière « d'être, entièrement composée do nuances, comme il arrive lou- « jours dans les sociétés très vieilles et très civilisées... >> Barbey d'A., op. cit., 12-14.
Gonlrairemenl aux mœurs un peu débraillées des artistes,. Baudelaire, nous raconte Théophile Gautier ', se piquait de garder les plus étroites convenances, et sa politesse était excessive jusqu'à paraître maniérée. Il mesurait ses phrases, n'employait quo les termes les plus choisis, et disait certains mots d'une façon particulière, comme s'il eût voulu les souligner et leur donner une importance mystérieuse. 11 avait dans la voix des italiques et des majuscules initiales. La charge, très en honneur à Pimodan, était dédaignée par lui comme artiste et grossière Ses gestes étaient lents, rares et sobres, rapprochés du corps, car il avait en horreur la gesticulation méridionale. Il n'aimait pas non plus la volubilité de parole, et la froideur britannique lui semblait de bon goût. On peut dire de lui que c'était un dandy égaré dans la bohème, mais gardant son rang et ses manières et ce culte de soi-même qui caractérise l'homme imbu des principes de Brummel.
Ce culte de soi-même, il l'avait jusque dans la solitude, et surtout dans la solitude. Voici un autre témoignage, celui de Léo Cladel, qui surprit un jour le poète en plein travail :
Le magicien es lettres. était chez lui, travaillant, selon
son habitude, en manches de chemise, tout comme un manouvrier en pleins champs ou sur la voie publique. Une molle cravate de soie couleur de pourpre, à raies noires, négligemment nouée, flottait autour du cou robuste et bien attaché dont ce délicat était si fier ! Rasé de près et luisant comme un sou neuf, il s'abandonnait dans son vaste déshabillé de toile aussi blanc que neige, d'une coupe très ancienne. A ma vue, il secoua, tout souriant, ses longs cheveux gris, un peu crépelés, qui lui donnaient on ne sait quel air sacerdotal, et ses beaux grands yeux intelligents, « profonds et noirs comme la nuit », se fixèrent sur moi ; puis, sans mot dire, il repoussa loin de lui la page criblée de ratures sur laquelle il s'exerçait depuis plusieurs jours peut-être, et réunit religieusement une quantité de feuilles imprimées éparses sur sa table de travail ; ensuite, il me désigna de l'œil un grand fauteuil empire, ayant la forme d'une chaise curule en tous points semblable à celui sur lequel il était assis lui-même, et considéra voluptueusement ses
1. Préface des Fleurs du Mal. OEuvres complètes, l. I, p. 5-.
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mains de patricien et ses ongles roses aussi fins et non moins acérés que ceux d'une infanle ^.
Camille Lemonnier l'a entendu conférenoer, ou plutôt l'a vu officier, à Bruxelles, dans une immense salle aux trois quarts vide. Il y avait là une vingtaine de personnes auxquelles le poète parla « comme il eût parlé à une cour de princes » :
Une petite table occupait le milieu de l'estrade ; il s'y tenait debout, en cravate blancne, dans le cercle lumineux épanché d'un carcel. I>a clarté tournoyait autour de ses mains fines et mobiles ; il mettait une coquetterie à les étaler ; elles avaient une grâce presque féminine en chifYonnant les feuillets épars, négligemment, comme pour suggérer l'illusion de la parole improvisée. Ses mains patriciennes, habituées à manier le plus léger des outils, parfois traçaient dans l'air de lents orbes évocatoires ; ou bien elles accompagnaient la chute toujours musicale de phrases de planements suspendus comme des rites mystiques.
Baudelaire évoquait, en effet, l'idée d'un homme d'église et des beaux gestes de la chaire. Les manchettes de toile molle s'agitaient, comme les pathétiques manches des frocs. Il déroulait ses propos avec une onction quasi évangélique ; il promulgait ses dilections pour un maître vénéré de la voix d'un évêque énonçant un mandement. Indubitablement, il se célébrait à lui-même une messe de glorieuses images ; il avait la beauté grave d'un cardinal des lettres officiant devant l'Idéal. Son visage glabre et pâle se pénombrait dans la demi-teinte de l'abat-jour ; j'apercevais se mouvoir ses yeux comme des soleils noirs ; sa bouche avait une vie distincte dans la vie et l'expression du visage ; elle était mince et frissonnante, d'une vibralité fine sous l'archet des mots. Et toute la tête dominait de la hauteur d'une tour l'attention effarée des assistants ^.