‹ Charles BaudelaireChapitre 49 sur 257 · Cf. Crépet, p · texte numérisé non relu

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nation, mais auquel il est inférieur par la pensée, — est le résultat d'expériences, de souffrances, de sentiments très personnels et surtout très personnellement exprimés. Baudelaire n'a pas, comme Vigny, le génie philosophique ; pour être un philosophe il lui manquait la science, la discipline de l'esprit, toute l'éducation préalable. Abstraire sa pensée de sa personne et des accidents de sa vie lui est impossible. Mais un grand poète, surtout un poète lyrique, s'élève à la philosophie par ses émotions mêmes, s'il est vrai, comme dit Hesrel, que « les passions de l'âme et les affections du cœur ne sont matière de pensée poétique que dans ce qu'elles ont de général, de permanent et d'éternel. » Ainsi le dandysme de Baudelaire implique toute une conception de la nature, de la vie, de l'homme, et il s'en dégage une morale doublée d'une esthétique.

Baudelaire, dans une note de ses journaux intimes, nous donne sa définition du beau. Il le voit dans une tête d'homme. Cette tête contient « quelque chose d'ardent et de triste, des besoins spirituels, des ambitions ténébreusement refoulées, l'idée d'une puissance grondante et sans emploi, quelquefois l^idée d'une insensibilité vengeresse (car le type idéal du dandy n'est pas à négliger dans ce sujet), quelquefois ausssi...le mystère, et enfin... le malheur ^ ». Baudelaire voit donc la beauté hu-

1. Œuvres posthumes, 85 (Journaux intimes). Il faut continuer ici la citation : « Je ne prétends pas que la Joie ne puisse pas s'associer avec la Beauté, mais je dis que la joie est un des ornements les plus vulgaires, tandis que la Mélancolie en est pour ainsi dire l'illustre compa*ne, à ce point que je ne conçois guère... un type de Beauté où il n'y ait du Malheur. »

maine, la grandeur humaine, la moralité humaine, dans la résistance à la vie qui est mauvaise, à la nature qui est corrompue. Alors intervient ce que les gens mal avertis lui ont si souvent reproché, sa conception de rartifîciel.

Il ne s'agit pas, ici, de l'esprit d'intrigue et de mensonge. C'est l'artifice du Génie corrigeant rimperfection naturelle et la sauvagerie de l'instinct. C'est à cela que s'emploie la Civilisation, et la Morale ne se propose pas autre chose. Baudelaire pense que tout ce qui est naturel est abominable. Cette théorie n'a rien de subversif. Elle est contenue dans l'idée du Péché originel. Or, Baudelaire estime, après elle, que « la vraie civilisation n'est pas dans le gaz ni dans la vapeur, ni dans les tables tournantes, mais dans la diminution des traces du péché originel ^. »

Nous voyons maintenant comment a évolué le dandysme de Baudelaire. Forme, au début, de l'individualisme romantique, il a pu mener le poète jusqu'au seuil du suicide. Mais le poète s'est ressaisi. Dans la destruction de soi-même le stoïcisme lui a fait voir une lâcheté. Si la nature et la vie sont mauvaises, la gloire de Fhomme, surtout de l'homme supérieur, est de lutter contre elles, au dedans et au dehors de lui-même, et les dominer. Le dandysme est une exaltation de l'énergie dans toutes les circonstances de la vie. A commencer par les moindres, puisque c'est une règle de la morale chrétienne, qu'il faut se montrer fort et fidèle dans les petites choses, afin d'apprendre à l'être dans les grandes ; aussi, nous dit Baudelaire en parlant des dandies :

1. E. Raynaud. Op. cit., p. 20. La «itation de Baudelaire se trouve dansle:^ Journaux ialimes, Œuvres posth., 118.

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Toutes les conditions matérielles compliquées auxquelles ils se soumettent, depuis la toilette irréprochable à toute heure du jour et de la nuit jusqu'aux tours les plus périlleux du sport, ne sont qu'une gymnastique propre à Tortilier la volonté et à discipliner l'àme ^

Mais cette lutte contre la vie n'est point un désespoir stoïque, conséquence d'un héroïque pessimisme. Baudelaire se sépare de Vigny, ou plutôt il le dépasse, pour se rapprocher de Pascal, des jansénistes, des catholiques. Pour Vig'ny, le ciel est vide et Dieu ne répond pas. Pour Baudelaire, audessus de la nature mortelle il y a Pâme immor-~ telle, et la vie malheureuse est le dur sentier qui mène à l'éternité. Une fois. dépouillé de son romantisme byronien, une fois épuré par la souffrance, élargi par la réflexion, le dandysme de Baudelaire s'achève en spiritualis7ne chrétien.

Gémir, pleurer, prier est également lâche,

a proclamé le poète-philosophe de la Mort du loup. Baudelaire a trouvé indigne de lui de pleurer devant les hommes, et de gémir ; mais il a prié, car le néant de toutes choses ne pouvait être une solution pour lui. Qui croit au péché originel, croit à la Rédemption. Il est ainsi, dans sa douloureuse existence, arrivé un moment où il ne lui suffisait plus d'être un grand homme, où il sentait le besoin, la nécessité d'être un saint, pour se justifier à ses propres yeux.

« Avant tout, être un grand homme et un saint pour soi-même, voilà l'unique chose importante. »

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