CHAPITRE V LA DÉTRESSE
Combien le dandysme de Baudelaire est en réalité la forme extérieure d'un véritable stoïcisme, une arme dans la lut^ {XQur l'existence morale, on le comprend bien mieux quand on connaît la misère dans laquelle cet homme s'est enlisé lentement, jusqu'à ce que la maladie lui ait fermé la bouche, jusqu'à ce que la mort lui ait clos les yeux.
L'histoire de cette misère, de cette longue déchéance, nous pouvons la faire jour après jour, maintenant que nous possédons la correspondance du poète : les lettres publiées par le Mercure de France^ mais surtout les lettres publiées en 1917 et 1918 par la Revue de Paris et récemment réunies en volume \ Les premières, si intéressantes qu'elles soient, ne nous révèlent pas encore l'homme entier, intime ; les secondes, en revanche, sont une douloureuse confession : ne sont-elles point adressées à une mère ?
La misère de ce grand poète a deux sources : le manque d'argent, les dettes, — la maladie enfin. La
l. Lettres inédites à sa mère. Préface el notes de Jacques Grépel. Paris, Conard, 1918.
maladie, elle l'empêche de travailler, quand il doit travailler pour vivre. Le manque d'argent, les dettes Fempêchent de se soigner, physiquement et moralement. Et, si les efforts de régénérescence avortent l'un après l'autre, ce n'est pas tant par faiblesse de volonté que par faiblesse physique et dénuement. Baudelaire a failli, certes, mais il a expié : et pourtant, sa légende une fois détruite, a-t-il été vraiment le dépravé que beaucoup se figurent encore ? Non, hélas I II fut ni meilleur, ni pire que la plupart d'entre nous. Mais écoutons sa longue et déplorable histoire, afin que notre admiration pour le poète grandisse encore, ayant comme piédestal notre pitié pour l'homme.
Nous le savons, mais il faut le répéter : des responsabilités initiales pèsent sur Baudelaire luimême, et sur sa famille, sa mère surtout. L'atavisme était mauvais '. Baudelaire n'a pas connu la vie de foyer, il n'a pas reçu l'éducation religieuse et morale dont il aurait eu besoin. Il n'a pas eu pour le guider une main tendre et ferme ; son beaupère a toujours été incapable de le comprendre ; sa mère, à laquelle il ressemblait trop, n'a jamais été
1. " Mes ancêtres, idiots ou maniaques, dans des appartements solennels, tous victimes de terribles passions.» (Journaux intimes, p. 90 des Œuvres posth.) On na pu vérifier lexactilude de cette assertion ; peut-être est-ce l'imagination du poète qui lui suscite des aïeux byroniens. Il nous semble en tout cas trouver quelque dandysme en cette phrase.
l'homme et la pensée 99
pour lui l'ange-gardien que doit être une mère ' : tout au moins, plus tard, quand il sera parvenu à l'âge mûr, sera-L-elle sa seule confidente \ Mais lui-même est en grande partie responsable de sa destinée : une faute de jeunesse a infusé dans son sang un poison qui ne pardonne jamais ; son imprévoyance a dilapidé en peu de temps sa maigre fortune. Sa volonté était faible, il n'aimait guère le travail ; il n'avait aucune discipline ^ Tout son malheur est venu de là.
Ses premières lettres, dès les premières lignes, nous révèlent les embarras d'argent dans lesquels il n'a cessé de se débattre.
Il était entré dans la vie littéraire avec un passif de trente mille francs, mais ce chiffre s'était grossi sans cesse, chose inévitable puisqu'il n'avait gardé de son patrimoine qu'un revenu à peine suffisant pour sa subsistance, et que ses livres, en raison même de leur caractère exclusivement littéraire, ne pouvaient se vendre à grand nombre *.
En deux ans, il avait mangé la moitié des soixante-quinze mille francs qui constituaient toute sa fortune. Aussi, dès le mois de septembre 1844, sa mère et son beau-père lui imposèrent-ils un
1. Sur ses rapports avec sa famille, voir la préf. de M. J. Grépet aux Lettres inédiles.