OEnvres posthumes, p
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en même temps que le français. En 1828, elle se remaria elle-même avec le commandant Aupick, depuis général de division, ambassadeur à Gonstantinople et Madrid, sénateur. Le général Aupick, excellent homme, mais qui, soldat avant tout, était partisan de la manière forte et voulait introduire la discipline militaire jusque dans son foyer, de- "vint, très injustement, la bête noire de son beaufils qu'il était d'ailleurs incapable de comprendre.
Pour plus de clarté, quitte à être un peu schématique, nous diviserons la vie de Baudelaire e» trois périodes.
La première: enfance, adolescence, nous conduit jusqu'en 184i, date de la majorité, de l'établissement définitif à Paris. Etudes au collège de Lyon, puis à Louis-le-Grand ; baccalauréat, voyage aux Pyrénées en compagnie de son beau-père ; vocation littéraire, premiers vers, mais aussi premiers libertinages avec leur conséquence fatale pour la santé, plus tard pour la vie même de Charles ; crise de famille qui va durer de 1838 à 1842 et le brouillera définitivement avec sa mère et le général Aupick ; premier séjour à Paris, de 1839 à 1841, durant lequel le jeune poète mène la vie de bohème au quartier Latin, débute en de petites revues •d'avant-garde, comme le Corsaire, se lie avec Ourliac, Gérard de Nerval, Balzac, Le Vavasseur, Deiatouche et Louis Ménard, rencontre chez ce dernier Pierre Dupont, — pour lequel il professera une admiration qui nous semble aujourd'hui singu-
lière, — Octave Feuillet, Leconte de Lisle. Le peu d'argent que sa famille veut bien lui donner, Baudelaire le dépense en débauches et pour sa toilette : son dandysme s'affirme dès cette époque. Tant et si bien que M. Aupick se décide à un coup d'état : il embarque son beau-fils — , qui se laisse faire par. désœuvrement et goût d'exotisme, — sur un navire en partance pour les Indes. Ce voyage durera dix mois à peine, de fin mai 1841 à février 184'2. Baudelaire trouvera d'ailleurs le moyen de ne pas aller plus loin que l'Ile Maurice. Tels sont les faits essentiels de sa vie jusqu'à sa majorité. Le jeune Baudelaire est alors assez peu sympathique : il se pique d'être un esprit fort et sarcastique, il affecte un dandysme exaspérant, il se refuse à travailler, il ne s'intéresse qu'à la poésie et aux femmes, et, vis-à-vis de sa famille, de son beau-père surtout, il se conduit plutôt mal.
La seconde période, celle de la maturité, s'étend de février 1842 au printemps 1864.
Baudelaire, devenu majeur et maître de ses actes, se fait rendre ses comptes par le général Aupick. puis s'installe à Paris, à l'hôtel Pimodan où il vit presque fastueusement, à la Byron. Mais il dispose d'un capital tout à fait insuffisant pour ce genre d'existence, et bientôt il est réduit aux expédients. Cependant, il compose les premières pièces des Fleurs du Mal. Il se lie avec Théophile Gautier, avec Sainte-Beuve : amitiés admiratives qui dureront toute sa vie. Il se fait présenter à Victor
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Hugo : il célébrera l'œuvre, mais il n^aura guère de sympathie pour l'homme. iSIais voici que le malheur entre peu à peu, et par sa faute, dans sa vie. Trois causes : sa liaison avec Jeanne Duval, cette fille de couleur dont il ne réussira jcfmais à se débarrasser, à laquelle rattacheront l'habitude et le sentiment, un peu exagéré mais fort noble, de ses responsabilités ; — le manque d'argent, les dettes : d'où un nouveau conflit avec son beau-père et sa mère qui lui infligent en septembre 1844 un conseil judiciaire et lui désignent pour tuteur M. Ancelle, un brave homme qui aimera Baudelaire, admirera son talent et remplira avec une conscience paternelle ses délicates et pénibles fonctions ; — enfin, la maladie, car il est affaibli, énervé par les excès et par les soucis d'argent.
Pourtant, il réagit, se met au travail. Il ne publie pas encore ses poèmes, ou du moins c'est très rarement qu'il consent à en livrer quelques-uns au public, mais il fait de la critique d'art : son salon de 1845 le place tout de suite en vedette ; il fait également de la critique littéraire, dès la même année, avec autant de maîtrise. En 1848, cédant à l'entraînement général de la jeunesse intellectuelle, mais aussi, — il faut avouer et ce n'est guère à son honneur, — à sa haine contre son beau-père qui, alors, irrcarne à ses yeux l'autorité, l'armée, l'ordre établi, il se lance un instant dans la politique révolutionnaire et joue au socialiste : épisode sans lendemain, car rien n'était plus contraire à son tempérament, à ses convictions intimes. C'est en 1848, dès après les journées de juin, qu'il publie sa première traduction de Poe. Edgar Poe lui avait
été révélé en 1846 et restera jusqu'à la mort la grande et religieuse passion de Baudelaire. En 1855, il publie dans la Revue des Deux Mondes dixhuit poèmes extraits des Fleurs du Mal \En 1857, le recueil paraît. On connaît le procès et la condamnation légère que ce livre valut à l'auteur. En 1857 également, le général Aupick meurt et le poète se réconcilie avec sa mère, établie modestement à Honfleur.
A cette époque, de 1852 à 1857, intervient dans sa vie amoureuse, une liaison, longtemps platonique et qui devait se prolonger en amitié, avec la belle M"^ Sabatier, la Présidente : le seul amour relativement épuré, véritablement profond, et même purificateur que devait éprouver Baudelaire. En 18C0, celui-ci publie les Paradis artificiels et en 1861 son opuscule : Richard Wagner et Tannhaâser. La même année, paraît la seconde édition des Fleurs du Mal et il prend au poète fantaisie de se présenter à l'Académie française comme successeur de Lacordaire : il ébauche les premières démarches, mais abandonne très vite son projet ; Alfred de Vigny est presque seul à l'accueillir et à lui donner de bons conseils. Mais, comme sa santé devient de plus en plus mauvaise, comme de plus en plus il se sent accablé par les dettes et les difficultés matérielles, il se dégoûte de Paris et s'en évade au printemps 1864 pour aller se réfugier à Bruxelles.
1. C'est à partir de 1855 également, mais surtout de 1857 que B. compose et publie dans des revues la plupart de ses poèmes en prose.
Ici commence la dernière période : la déchéance .
C'était avec de grands espoirs, et sur la foi de renseignements inexacts, qu'il s'était rendu à Bruxelles. Il voulait y faire une campagne de conférences. Il était quasi certain d y trouver un éditeur pour ses œuvres complètes. La Belgique, pays nouveau pour lui, devait lui fournir le public qu'il n'avait point trouvé en France. Après un premier petit succès de curiosité, il fut cruellement déçu. Bruxelles était alors le milieu le plus contraire à ses idées politiques et religieuses, à son individualisme d'artiste romantique. La déception qu'il éprouva nous valut cette explosion de haine qui éclate dans ses lettres et dans les notes du livre qu'il proposait d'écrire sur, ou plutôt contre, la Belgique et ses habitants. Misère, maladie, détresse morale ne font qu'augmenter. Au bout de dix mois de séjour à Bruxelles, — interrompus par une fuite à Honfleur, auprès de sa mère impuissante à le tirer d'embarras, — les symptômes graves se multiplient, mais l'argent lui manque pour se procurer les remèdes indispensables. Ses journaux intimes nous révèlent sa détresse, ses aspirations morales et religieuses, ses efforts pour réagir et pour lutter. 11 n'a d'autres amis que Poulet-Malassis, son éditeur, et Félicien RopSj le grand acquafortiste belge dont le génie offre d'indéniables analogies avec le sien. Quitter la Belgique, liquider ses dettes, retourner à Honfleur, recommencer là- bas une vie nouvelle, ces idées le hantent : impossible. Et voici maintenant la catastrophe : au début de mars 1866, en visitant à Namur l'église de Saint-Loup en compagnie de Poulet-Malassis et de Rops, il est pris
d'un évanouissement. Le lendemain, l'aphasie se déclare. La dernière lettre qu'il peut encore écrire, ou plutôt dicter, est adressée à son tuteur, le bon M. Ancelle, et porte la date du vendredi 30 mars 1866 ^ La paralysie s'étend, le ramollissement du cerveau commence, sa mère accourt. En juillet, on le transporte à Paris, dans un hôpital. 11 végète jusqu'au printemps de l'année suivante. Subitement, la maladie s'accélère : le 31 août 1867, à l'âge de quarante-six ans, Charles-Pierre Baudelaire meurt. Il est enseveli le 2 septembre au cimetière Montparnasse. En décembre 1868, paraissent chez Michel Lévy les deux premiers tomes de ses œuvres complètes.
Maintenant que nous avons esquissé la vie extérieure de Baudelaire, cherchons à connaître la vie intérieure ; tentons de pénétrer, avec tout le respect qu'on doit à son œuvre et à ses souffrances, dans son esprit, dans sa conscience, dans son âme de grand poète.
Ce voyage dans la vie intérieure, nous l'entreprendrons en nous débarrassant de toutes les anecdotes plus ou moins authentiques, de toutes les révélations plus ou moins scandaleuses sur les mœurs et sur les amours du poète. Ce sera le meilleur moyen de contribuer pour notre part à la destruction de la fameuse légende. Nous avons maintenant assez de recul pour juger sainement et