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sérieusement l'homme, pour ne dégager que les traits essentiels et profonds de son caractère.
Sans doute nous est-il indispensable de connaitre le Baudelaire intime. Or celui-ci ne nous avait été révélé qu'en partie. Mais nous avons maintenant, dans les Œuvres posthumes publiées par le Mercure de France, les journaux mêmes du poète ; nous avons la biographie de M. Eugène Crépet, biographie revisée, complétée par les soins de M. Jacques Crépet, son fils ; nous avons encore un recueil de lettres également édité par le Mercure de France; nous avons surtout, enfin, les lettres, livrées au public parla Revue de Paris '. Elles sont, à peu d'exceptions près, adressées à sa mère. Elles constituent le témoignage le plus poignant, le plus sincère sur lequel on puisse et doive baser un jugement définitif sur l'homme ; c'est véritablement le cœur mis à nu de Baudelaire. Nous y découvrons un être qui a beaucoup souffert, beaucoup lutté, d'abord parce qu'il était doué pour son malheur d'une sensibilité, même pour un poète, excessive ; ensuite parce qu'il était véritablement assoiffé d'idéal ; enfin, parce qu'il se jugeait lui-même avec une "sévère lucidité.
Aspirer à Tordre dans le désordre, au calme dans l'agitation, à la pureté dans le vice ; se sentir croyant en vivant comme un athée, parfois même comme un réprouvé ; à chaque effort pour se relever, pour s'ouvrir une route ascendante et nouvelle, rencontrer un obstacle infranchissable : la maladie, la mi-
1. 15 aoùl, 15 sepl., 15 ocL, !•■■ cl 15 nov.. 15 déc. 1917. lléunies en vol. sous le lilre Lettres inédites à sa mère, Paris, Gonard, 1918.
sère; alier ainsi jusqu'à la mort, se roidissant aux yeux des autres, leur dérobant son visage sous un masque ; être le spectateur de sa déchéance et de son agonie ; lancer vers le ciel quelques grands cris et mourir : telle est ce qu'on peut appeler la tragédie de Baudelaire.
Tragédie intérieure. L'existence de Baudelaire fut banale ; sans grandeur dans ses déchéances comme celle de Byron, sans événements extraordinaires comme ceux auxquels Chateaubriand fut associé, sans aventures romanesques comme la vagabonde jeunesse de Rousseau.
Pas même de retentissantes catastrophes, pas même des malheurs assez exceptionnels pour émouvoir la pitié des adversaires, des contemporains. Incidents de collège, brouilles de famille, dissipations et dettes, une maladie qu'on n'ose avouer, un vulgaire « collage », une passion avortée pour une femme qui n'est pas même tout à fait du monde, puis l'enfoncement dans la misère matérielle, physique et morale : n'est-ce point presque bourgeois, presque vulgaire ? Et cela ne détruit-il point déjà la fameuse légende ? Mais les événements d'une vie n'ont pas tant d'importance en eux-mêmes que par les réactions de la sensibilité. Une sensibilité aiguë peut souffrir du moindre incident comme l'homme moyen, normal, souffre d'un véritable malheur. Une imagination puissante, exaltée, s'empare de chaque événement, le transforme, l'agrandit, l'héroïse. Un cœur trop tendre saigne au moindre contact ; et, si ce cœur trop tendre, cette imagination trop puissante et trop exaltée, cette sensibilité trop vive, sont le cœur, l'imagination, la sensibilité d'un grand
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artiste, d'un g-rand poète, — d'un Baudelaire, — alors d'une vie extérieure banale ou vulgaire peut résulter une vie intérieure profonde, douloureuse, pathétique. Et cette vie intérieure peut à son tour faire jaillir une oeuvre comme les Fleurs dit Mal. C'est pourquoi, encore un coup, l'œuvre ne doit pas être jugée d'après l'homme apparent, artificiel, des biographies et des anecdotes, mais d'après Ihomme réel et sincère, — esprit, âme, conscience, — qui l'a conçue.