‹ Charles BaudelaireChapitre 52 sur 257 · Ihid · texte numérisé non relu

Ihid

il s'est fait recevoir membre dès 1846, quatre-vingtcinq francs, deux cents francs, soixante francs, soixante francs encore : « Sans doute, une somme de soixante francs me serait très utile, puisque ma répugnance à vous la demander n'a pas résisté contre l'envie de l'avoir, mais cependant, si l'état de notre caisse ne permet pas cette avance en ma faveur, j'accepterai avec plaisir une somme moindre », écritil au président le 24 avril 1853 ; le 14 novembre 1854, c'est encore soixante francs, le chiffre fatidique, semble-t-il, qu'il s'obstine à quémander : « A la vérité, j'accepterais davantage très volontiers, comme aussi j'accepterais moins, — ce qui est, je crois, la meilleure définition d'un besoin urgent. » Nous voyons par une autre lettre du 29 juin 1855, qu'une nouvelle démarche s'est heurtée, cette fois, à un refus : il doit cent quatre-vingts francs à la Société ; il s'incline, mais à la fin de sa lettre, c'est encore cent francs, au moins, qu'il essaie d'obtenir. En 1859, le 26 mars, c'est trois cents francs. Ici s'arrête cette lamentable correspondance où Baudelaire s'abaisse jusqu'à la mendicité.

A M. Ancel'le, contre lequel il s'est longtemps regimbé, mais dont il a fini par reconnaître la sagesse et la bonté, il ne cesse d'adresser des demandes analogues, avec plus de détails sur sa situation. Mais ce sont naturellement les lettres à sa mère qui nous révèlent le mieux les expédients auxquels il est réduit. En 1845 :

11 faut que tu me tires d'un piège affreux. Je suis à la maison d'arrêt depuis hier matin, — Je croyais partir demain, —

1. LeI 1res, Mercure de Fra/ice.p. 13, U, 30,38,46, 70,74,194.

mais je suis sous le coup d'un nouveau jugement, — puis troisième, — chose qu'on ne vous déclare traîtreusement

d'un .isement que quand on est pris '.

Le samedi 4 décembre 1847, long- appel quasi désespéré : il a retenu un logement ; en attendant, il est descendu dans le premier hôtel venu, mais il n'en peut sortir, parce qu'il n'a point d'argent pour payer sa note.

Voici ce que je vous demande à mains jointes, tant je sens que je touche aux dernières limites, non seulement de la patience des autres, mais aussi de la mienne. Envoyez-moi, cela dût-il vous coûter mille peines, et quand bien même vous ne croiriez pas à l'utilité réelle de ce dernier service, non seulement la somme en question, mais de quoi vivre une vingtaine de jours. Vous fixerez comme vous l'entendrez la chose. Je crois si parfaitement à l'emploi du temps et à la puissance de ma volonté, que je sais positivement que si je pouvais parvenir à mener, quinze ou vingt jours durant, une vie régulière, mon intelligence serait sauvée. C'est un dernier essai, c'est un jeu. Risquez sur l'inconnu, ma chère mère, je vous en prie. L'explication de ces dix années si singulièrement et si désastreusement remplies, si je n'avais pas joui d'une santé d'esprit et de corps que rien n'a pu tuer, — est fort simple; — cela se résume ainsi : étourderie, remise au lendemain des plans Jes plus nécessairement raisonnables, conséquemment misère, et toujours misère. En voulez-vous un échantillon : il m'est arrivé de rester trois jours au lit, tantôt faute de linge, tantôt faute de bois. Franchement, le laudanum et le vin sont de mauvaises ressources contre le chagrin. Ils font passer le temps, mais ne refont pas la vie. Encore pour s'abrutir faut-il de l'argent. La dernière fois que vous avez eu l'obligeance de me donner quinze francs, jen'avais pas mangé depuis deux Jozzrs — quarante-huit heures. — Je ne me tenais éveillé et debout que grâce à l'eau-de-vie qu'on m'avait donnée, moi qui exècre les liqueurs et à qui elles tordent l'estomac. Puissent de pareils aveux— ou pour vous ou pour moi — n'être jamais connus des hommes vivants et de la postérité! Car je crois encore que la postérité me concerne. On ne voudrait pas croire qu'un être raisonnable, et issu d'une mère bonne et sensible, soit tombé dans de pareils états... Ja-

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