Ibid.,iO
lecture, ou chez un marchand de vin, ou dans un cale, comme aujourd'hui... Jeanne est devenue un obstacle non seulement à mon bonheur, — ceci serait peu de chose, moi aussi je sais sacrifier mes plaisirs, et je te Tai prouvé ; — mais encore au perfectionnement de mon esprit. Les neuf mois qui viennent de s'écouler sont une expérience décisive. Jamais les grands devoirs que j'ai à accomplir, payement de mes dettes, la conquête de mes titres de fortune, l'acquisition de la célébrité, le soulagement aux douleurs que je t'ai causées, ne se pourront accomplir dans de pareilles conditions. Jadis elle avait quelques qualités, mais elle les a. perdues; et moi, j'ai gagné en clairvoyance. Vivre avec un être qui ne vous sait aucun gré de vos efforts, qui les contrarie par une maladresse ou une méchanceté permanente, qui ne vous considère que comme son domestique et sa propriété, avec qui il est impossible d'échanger une parole politique ou littéraire', une créature qui ne veut rien apprendre, quoique vous lui ayiez proposé de lui donner vous-même des leçons, une créature qui ne m'admire pas, et qui ne s'intéresse pas même à mes études,qui jetterait mes manuscrits au feu si cela lui rapportait plus d'argent que de les laisser publier, qui renvoie mon chat qui était ma seule distraction au logis, et qui introduit des chiens, parce que la vue des chiens me fait mal, qui ne sait pas ou ne veut pas comprendre qu'être très avare pendant un mois seulement me permettrait, grâce à ce repos momentané, de finir un gros livre, — enfin estce possible cela, est-ce possible ? J'ai des larmes de honte et de rage dans les yeux en t'écrivant ceci ; et en vérité je suis enchanté qu'il n'y ait aucune arme chez moi ; je pense aux cas où il m'est impossible d'obéir à la raison, et à la terrible nuit où je lui (ai) ouvert la tête avec une console. Voilà ce que j'ai trouvé là où il y a dix ans je croyais trouver soulagement et
repos Il fallait pourtant prendre un parti. Voilà 4 mois
que j'y pense. Mais que faire ? une effroyable vanité primait encore ma souffrance : ne pas quitter cette femme sans lui donner une assez forte somme. Mais où la prendre, puisque l'argent que je gagnais disparaissait jour à jour, qu'il aurait fallu l'amasser, et enfin que ma mère à qui je n'osais plus écrire, n'ayant rien de bon à lui annoncer, ne pouvait pas m'offrir cette grosse somme, ne l'ayant pas elle-même. Tu vois que j'ai bien raisonné. Et cependant il faut partir. Mais partir à TOUT JAMAIS... J'ai épuisé 10 ans de ma vie dans cette lutte. Toutes les illusions de mes jeunes années ont disparu. 11 ne m'est resté qu'une amertume peut-être éternelle '.