‹ Charles BaudelaireChapitre 58 sur 257 · Ibid., 6 mai 1861, p · texte numérisé non relu

Ibid., 6 mai 1861, p

mauvais pour loi. Mais j'étais toujours vivant en toi ; tu étais uniquement à moi. Tu étais à la fois mon idole et un camarade. Tu seras peut-être étonnée. C'est peut-être parce que j'ai conçu une fois encore le désir de la mort, que les choses anciennes se peignent si vivement dans mon esprit.

Plus tard, tu sais quelle atroce éducation ton mari a voulu me faire ; j'ai quarante ans et je ne pense pas aux collèges sans douleur, noii i:ilus qu'à la crainte que mon beau-père m'inspirait. Je l'ai cependant aimé, et d'ailleurs j'ai aujourd'hui assez de sagesse pour lui rendi-e justice. Mais enfin, il fut opini^itrement maladroit. Je veux glisser rapidement, parce que je vois des larmes dans tes yeux.

Enfin je me suis sauvé et j'ai été dès lors tout à fait abandonné. Je me suis épris uniquement du plaisir d'une excitation perpétuelle ; les voyages, les beaux meubles, les tableaux, les filles, etc. J'en porte cruellement la peine aujourd'hui. Quant au conseil judiciaire, je n'ai qu'un mot à dire : je sais aujourd'hui l'immense valeur de l'argent, et je comprends la gravité de toutes les choses qui ont trait à l'argent; je conçois que tu aies pu croire que tu étais habile , que tu travaillais pour mon bien ; mais une question pourtant, une question qui m'a toujours obsédé. Comment se fait-il que cette idée ne se soit pas présentée à ton esprit : « Il est possible que mon fils n'ait jamais, au même degré que moi, l'esprit de conduite; mais il serait possible aussi qu'il devint un homme remarquable à d'autres égards. Dans ce cas-là, que ferais-je ? Le condamnerais-je à une double existence contradictoire, une existence honorée d'un côté, odieuse et méprisée de l'autre ? Le condamnerais-je à traîner jusqu'à sa vieillesse une marque déplorable, une marque qui nuit, une raison d'impuissance et de tristesse ? » 11 est évident que si ce conseil judiciaire n'avait pas eu lieu, tout eût été mangé, il eût bien fallu conquérir le goût du travail. Le conseil judiciaire a eu lieu, tout est ma,n(jé et je suis vieux et malheureux.

Le rajeunissement est-il possible? Toute la question est là. Tout ce retour vers le passé n'avait pas d'autre but que de montrer que j'ai quelques excuses à faire valoir, sinon une justification complète. Si tu sens des reproches dans ce que j'écris, sache bien que cela n'altère en rien mon admiration pour ton grand cœur, ma reconnaissance pour ton dévouement, tu t'es toujours sacrifiée. Tu n'as que le génie du sacrifice. Moins de raison que de charité. Je te demande plus, je te demande à la fois conseil, appui, entente complète entre toi et moi, pour me tirer d'affaire. Je t'en supplie, viens, viens, je suis à bout de force nerveuse, à bout de courage, à bout d'espérance Je vois une continuité d'horreur. Je vois une vie littéraire à tout ja-

l'homme et la pensée lOÎ)'

mais entravée. Je vois une catastrophe. Tu peux bien, pour huit jours, demander l'hospitalité à des amis, à Ancelle, par exemple. Je donnerais je ne sais quoi pour te voir, pour t'embrasser. Je prévois une catastrophe, et je ne peux pas aller chez toi maintenant. Paris m'est mauvais. Déjà deux fois j'ai commis une imprudence grave que lu qualifieras plus sévèrement; je finirai par perdre la tête '■.

Un peu plus loin, il avoue à sa mère quelle est cette imprudence :

Il est évident que dans mes afTaires actuelles il y a des choses horriblement pressées ; ainsi j'ai commis de nouveau la faute, dans ces tripotages de banque inévitables, de détourner pour mes dettes personnelles plusieurs centaines de francs qui ne m'appartenaient pas. J'y ai été absolumetit contraint ; il va sans dire que je croyais réparer le mal tout de suite. Une personne, à Londres, me refuse quatre cents francs qu'elle me doit. Une autre, qui devait me remettre trois cents francs, est en voyage. Toujours, l'imprévu. J'ai eu aujourd'hui le terrible courage d'écrire à la personne intéressée l'aveu de ma faute. Quelle scène va avoir lieu ? Je n'en sais rien. Mais j'ai voulu décharger ma conscience. J'espère que, par égard pour mon nom et mon talent, on ne fera pas de scandale, et qu'on voudra bien attendre.

Et l'idée de suicide revient. Ce qui l'arrête une fois de plus, c'est le projet de son retour définitif auprès de sa mère ; c'est enfin son œuvre, surtout un grand livre : Mon aintr mis à nu, dans lequel il veut entasser toutes ses colères, auprès duquel les Confessions de Jean-Jacques paraîtront bien pâles ^ Et la longue lettre que nous venons de citer, contient cette plainte : « Je suis seul, sans amis, « sans maîtresse, sans chien et sans chat, à qui me « plaindre ? Je n'ai que le portrait de mon père, « qui est toujours muet '. »

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