H. Dérieux. Batideiaire,BMe, 1917, p
• l'homme et la pensée \ii
Comment l'a-t-il posé ? Comment est-il arrivé à la solution ? Ce n'est pas, comme nous aurions pu le croire tout à l'heure, en sociologue, en politique, en disciple de Joseph de Maistre ; ni même en artiste, ni même en dandy : c'est la souffrance, l'expérience intime et personnelle, qui la placé en face du mal et de la destinée humaine. « Je souffre/ je suis malheiireux,par la faute des hommes et de la vie. mais aussi par la mienne, car je suis faible et je succombe ; de l'amour charnel, il ne m'est resté que néant et dégoût ; et pourtant, je sens au fond de mon cœur, je sens au fond de ma misère une grandeur inconnue; j'ai la conscience de mon génie, je retrouve dans mon génie l'aspiration au bien, l'élan vers une existence nouvelle. Comment expliquer cette contradiction ? D'un côté le penchant au mal, de l'autre, l'aspiration au bien ; au milieu, moi-même, atome suspendu entre deux gouffres. » Voilà, d'après les lettres, les journaux intimes, les Fleurs du Mal, comment, en résumé, Baudelaire, s*est posé le problème. 11 se l'est posé comme Pascal, et comme Pascal il l'a résolu.
Pascal : ce nom s'impose, tant il y a de ressemblances, dans l'accent, dans le style, dans le raisonnement, entre les Pensées et les journaux intimes. Peut-on parler d'une influence? Nous le croyons, bien que nulle part, ni dans les lettres, ni dans les œuvres posthumes, nous n'ayons su rencontrer le nom de Pascal. Mais le grand penseur
et le ^rand poète ont subi tous les deux, dans leur corps et dans leur âme, le tourment de l'infini \
Baudelaire a fait une double expérience : l'expérience de l'amour, l'expérience de la misère. Que lui en est-il resté ? La souffrance. Et quelle souffrance ? Celle du corps et celle de l'esprit. L'amour est une torture :
Entendez-vous ces soupirs, préludes d'une tragédie de déshonneur, ces gémissements, ces cris, ces râles ? Qui ne les a proférés, qui ne les a irrésistiblement extorqués ? Et que trouvez-vous de pire dans la question appliquée par de soigneux tortionnaires ? Ces yeux de somnambule révulsés, ces membres dont les muscles jaillissent et se roidissent comme sous l'action d'une pile galvanique, l'ivresse, le délire, l'opium, dans leurs plus furieux résultats, ne nous en donneront certes pas d'aussi affreux, d'aussi curieux exemples. Et le visage humain, qu'Ovide croyait façonné pour refléter les astres, le voilà qui ne parle plus qu'une expression de férocité folle, ou qui se détend dans une espèce de mort. Car, certes, je croirais faire un sacrilège en appliquant le mot : extase à cette sorte de décomposition. — Epouvantable jeu, où il faut que l'un des joueurs perde le gouvernement de soi-même - I
Et ailleurs :
Celui qui s'attache au plaisir, c'est-à-dire au présent, me fait l'effet d'un homme roulant sur une pente, et qui, voulant se raccrocher aux arbustes, les arracherait et les emporterait dans sa chute ^.
Cette dernière pensée est-elle de Pascal ? on le croirait. En tout cas, la méthode est la même. Pour éveiller la foi dans le cœur de l'homme, pour lui
1. Rappelons cependant le sonnet inlitulé le Gouffre [Flenrs du Mal, éd. van Bever, Suppl. XVI) : « Pascal avait son gouffre, avec lui se mouvant... » Il est caractéristique de co lourment de rinfini.