CHAPITRE PREMIER DE L'HOMME A L'OEUVRE
Et maintenant, de l'homme à l'œuvre.
L'homme^ une fois déshabillé de sa légende, nous apparaît sans doute égoïste, indiscipliné, paresseux même, avec bien des imperfections, bien des misères, manquant surtout de volonté, d'équilibre ; mais non pervers, sadique, démoniaque, tel que beaucoup se le représentent encore. Sa vie, la fin surtout, excite la pitié, mais point l'aversion : sa vie qu'il a été luimême incapable de conduire, de redresser, d'achever, car il V a dans l'existence morale de Baudelaire quelque chose d'incomplet, d'impuissant, et c'est le plus grave reproche qu'on lui puisse adresser. Il a eu ses manies, ses tares, ses vices qu'il s'est plu d'ailleurs à beaucoup exagérer. Ses débauches n'ont été ni si terribles, ni si nombreuses qu'on se le figure ; l'imagination joue un grand rôle dans ce dévergondage, — et la « littérature ». A-t-il, par exemple, autant abusé des excitants qu'il le laisse croire ? il semble bien qu'il ait pris de l'opium surtout pour calmer ses douleurs phy-
siques; quant au haschisch, s'il en fit l'expérience, ce fut passagèrement, par curiosité d'intellectuel ; reste le vin, mais il ne fut point un ivrogne. 11 est déplaisant d'avoir à remuer ces bas-fonds d'une conscience : nous le devons si nous voulons contribuer à détruire la légende. Mais, cette pénible besogne achevée, nous n'avons plus devant nous qu'un nerveux hypersensible, qu'un imaginatif, qu'un faible dont la vie n'est point toujours un exemple, mais n'offre rien de criminel. En définitive, Baudelaire est un timide, un scrupuleux , dont la conscience extrêmement délicate s'analyse et se tourmente sans trêve. A ce catholique de tempérament la confession a toujours manqué, lui qui, plus qu'un autre, en aurait eu moralement et physiquement besoin. Car il n'a jamais perdu le principe d'une haute moralité. Son intégrité, sa probité d'artiste implique la même probité, la même intégrité de caractère. Il était gentleman : tous ceux qui l'ont connu l'attestent, même un Jules Lemaître *, si sévère pourtant à l'égard de l'œuvre. Sincère, délicat, fier et franc, fidèle dans ses amitiés, ayant le sentiment de l'honneur, nul ne fut plus idéaliste, spiritualiste que lui. On n'a guère vu jusqu'à présent dans son existence que les fautes, — encore une fois exagérées par la fameuse légende ; — mais, au-dessus des défaillances, il est juste de placer maintenant les beaux côtés en pleine lumière : son amour pour sa mère, son dévouement à une femme indigne qu'il aurait eu toutes les raisons de haïr, sa lutte pour la « respectabilité », son désintéressement,
1. Cf. l'élude sur Baudelaire au T. FV des Contemporains, p. 17 s.
la noblesse avec laquelle il a supporté maladie et misère. Et puis, surtout, une grande œuvre.
Car, si rhomme, encore un coup, est incomplet, faible, avec une volonté défaillante, l'artiste a créé une œuvre complète, forte, où domine la volonté créatrice. Gomment expliquer cette contradiction entre l'homme et l'œuvre? C'est que le poète, l'artiste, vit plus intensément dans son œuvre que dans son existence journalière. L'œuvre achève et complète ce qu'il y a d'ébauché, d'inachevé dans l'homme. Elle crée autour de l'homme une sorte de corps astral, une atmosphère où s^épurent et s'épanouissent ses plus secrètes vertus.
Il en est ainsi de Baudelaire : ce qu'il n'a pas su réaliser dans sa vie, il l'a réalisé dans son œuvre. Il y est tout entier, — voilà pourquoi il fallait connaître l'âme et la pensée avant d'étudier l'œuvre ; il y est tel surtout qu'il avait rêvé d'être, en bien comme en mal.
Placez-le maintenant au centre de son œuvre. La lumière, parfois trouble et blafarde, qui s'en dég-age le transfigure, le grandit. Les accidents les plus banals, les plus vulgaires de sa vie, deviennent, quand il s'en inspire, des thèmes où nous retrouvons l'éternelle souffrance, — désirs, tentations, remords — de l'éternelle nature humaine. Le poète peut n'habiter qu'une mansarde : les fenêtres de cette mansarde s'ouvrent sur des horizons infinis; la vue y plonge dans les abîmes, jusqu'à Satan, dans l'infini du ciel, jusqu'à Dieu.
II y a deux parts à faire dans l'œuvre de Baudelaire, et même trois : celle du poète : — les Fleurs du Mal et le Spleen de Paris ; — celle du critique : lArt romantique, le?. Curiosités esthétiques. Entre deux, se placent les traductions de Poe et les Paradis .artificiels, qui peuvent être considérés en partie comme une traduction. Mais les Fleurs du Mal restent l'essentiel: le chef-d'œuvre. Cependant, il ne faudrait pas négliger le prosateur, car il est grand, lui aussi, bien qu'inégal. D'ailleurs, l'œuvre de Baudelaire forme un tout, comme les rayons forment un tout avec le foyer : c'est la personnalité de l'auteur, l'âme de l'homme, qui lui confère l'unité :
Cependant, nous ne laisserons point d'étudier avant tout les Fleurs du Mal. Dans ce livre très mal compris encore dont le « titre pétard » est assez malencontreusement choisi et prête à des malentendus, des équivoques ^, nous verrons, maintenant, que nous possédons le recul nécessaire, la Divine Comédie de l'homme moderne, de l'homme du xix^ siècle.
En ce sens, il n'y a pas de plus grand recueil de vers au cours decexix^ siècle. Ni les Premières méditations et les Harmonies, ni les Destinées, ni les Contemplations et la Légende de siècles, ni les Poèmes barbares, ni Sagesse ne le dépassent à nos yeux.
1. << J'ainip les litres mystérieux ou les lili'es pétards », écrit B. à Poulet-JMalassis, son éditeur, le 7 mars 1857 (Lettres, p. 103).
l'art et l'œuvre 137
Les premières pièces datent de 1841-1843 '. Le manuscrit muni de son titre a été vu chez Baudelaire même par Asselineau en 1850 "^ D'après Prarond, plusieurs morceaux, — entr'autres l'Albatros^ le plus ancien, rapporté de son voyage en mer, don Juan aux Enfers, la Géante, la Servante au grand cœur, la Charogne, — avaient déjà été lus par lui en des cercles intimes vers 1843, date à laquelle, selon le témoignage de Ghampfleury, le poète préparait déjà son volume ^. En 1855, dix-huit pièces paraissaient dans la Revue des Deux-Mondes qui les faisait, par prudence, précéder d'un petit commentaire ;
Ce qui nous paraît ici mériter l'intérêt, c'est l'expansiofrV^ve et curieuse, même dans sa violence, de quelques dé£aillances, de quelques douleurs morales que, sans les partager ni les discuter, on doit tenir à connaître comme un des signes de notre temps *.
Quelques mois plus tard, Baudelaire trouvait un éditeur en la personne d'Auguste Poulet-Malassis, fils d'un imprimeur d'Alençon, ancien élève de l'Ecole des Chartes, insurgé de 1848. L'impression fut longue : on voit par la correspondance ^ que le poète attachait une extrême importance à la perfection matérielle du texte.
Soudain, le 11 juillet 1857, Baudelaire écrit à son
i. Crépei, p. 32.