‹ Charles BaudelaireChapitre 77 sur 257 · Texte dans Crépet · texte numérisé non relu

Texte dans Crépet

3. Les Bijoux, le Lèthé, A celle qui est trop gaie, Lesbos, Femmes damnées, Métamorphoses du vampire ; on trouvera ces

'textes, soit dans les Œuvres posthumes, 21 s., soit dans Téd. van Bever, p. 247 s.

4. Crépet, 231-234; voir ég., 227-30, les « petits moyens de défense » que le prudent Sainte-Beuve suggère à B. sans se compromettre, ibid., p. 229 s.

l'art et l'œuvre 139

Baudelaire affirme que son livre doit être jugé dans son ensemble, et qu'alors il s'en dégage « une terrible moralité ». On prend quelques pièces isolées et on les condamne sans voir qu'à un blasphème s'opposent « des élancements vers le ciel », des « fleurs platoniques » à une obscénité. Le but du recueil est de représenter « l'agitation de l'esprit dans le mal »., et c'est l'horreur du mal qu'il doit inspirer. En ce sens, il est plus moral que bien d'autres écrits en vers ou en prose, à commencer par les chansons de Déranger. « Il y a plusieurs morales. Il y a la morale positive et pratique à laquelle tout le monde doit obéir. Mais il y a la morale des arts. Celle-ci est tout autre, et, depuis le commencement du monde, les arts l'ont bien prouvé. Il y a aussi plusieurs sortes de libertés. II y a la liberté pour le génie et il y a une liberté très restreinte pour /es polissons. » Veut-on, par un rigorisme bégueule et taquin, ne tolérer que des ouvrages consolants, servant à démontrer la bonté originelle de l'homme, et son bonheur icibas ? Ce serait une « abominable hypocrisie ». Toutefois, le poète reconnaît qu'il a commis une erreur : celle de n'avoir point rédigé une préface pour exposer ses principes et « dégager la question si importante de la morale ». Mais ce qu'on veut punir en lui, brutalement, injustement, c'est la liberté dont a joui jusqu'alors la littérature.

Et Baudelaire n'a pas tort ! on sait que le régime impérial, soucieux de l'ordre moral autant que de l'ordre politique, réprimait la soi-disant licence des auteurs comme les audaces de la presse. Le procès de Baudelaire n'est point un fait isolé :

avant lui, en 1853, les Concourt s'étaient assis sur les bancs de la police correctionnelle ', et Flaubert allait les suivre ; il est vrai que, plus heureux, ils seront acquittés.

Les amis sincères et les admirateurs intelligents du poète ne se sont point trompés non plus sur la valeur esthétique et morale de son recueil. On trouve, à la suite des Fleurs du Mai, une série d'articles et de lettres dont nous voulons extraire quelques témoignages. Dans le Moniteur Universel du 14 juillet 1857, Edouard Thierry ^ compare les poèmes de Baudelaire à un « Eden de l'Enfer » : « La Mort s'y promène avec la Volupté sa sœur, toutes deux pareilles et défiant l'œil de distinguer celle qui attire ou celle qui repousse. La race de l'ancien serpent rampe meurtrie dans les allées, et, au milieu, l'arbre de la science pousse un dernier jet qui jaillit par miracle de son tronc foudroyé. » Poésie du péché originel, de la chute : que manque-t-il donc à ce livre pour en rendre clair le sens moral ? une fable comme celle que Dante a imaginée afin de justifier sa descente aux Enfers, Telle est l'opinion du brave Thierry. Dulamon ', dans le Présent du 23 juillet 1857, fait également ressortir ce qu'il y a de théologique en cette inspiration qui, à force de nous représenter le mal, non seulement en inspire l'horreur, mais illumine toute cette pourriture d'un rayon d'immorta-

1. Cf. Cassagne, La théorie de l'art pour l'art en France, 1906, p. 108-109.

2. Fleurs du Mal, T. I des Œuvres complètes, appendice, p. 357.

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