‹ Charles BaudelaireChapitre 82 sur 257 · Nous suivons le texte de 1 éd. van Bever, Grès · texte numérisé non relu

Nous suivons le texte de 1 éd. van Bever, Grès

l'art et l'œuvre 147

dans les cours des casernes. Le vent du matin fait vaciller la lumière jaune des réverbères ; les maisons se mettent à fumer ; le cri du coq éclate comme un sanglot. L'immense ville est encore dans le brouillard. Il gèle. Les rues sont désertes ; à peine rencontre-t-on une pauvresse qui souffle sur ses doigts ; un ouvrier qui se rend au travail, ses outils à la main ; un débauché qui rentre chez lui, pâle, le col de son manteau relevé. C'est l'heure où les femmes de plaisir, « la paupière livide », dorment, la bouche ouverte, de leur sommeil stupide ; l'heure où s'aggravent dans les taudis les douleurs des femmes en gésine, où dans les hospices les agonisants achèvent de râler. C'est l'heure

où l'essaim des rêves malfaisants Tord sur leurs oreillers les bruns adolescents ; Où, comme un œil sanglant qui palpite et qui bouge, La lampe sur le jour fait une tache rouge ; Où l'âme, sous le poids du corps revèche et lourd, Imite les combats de la lampe et du jour ^

Le poète après une nuit de travail, est las d'écrire.

Il sort. Il descend dans la rue sitôt que le soleil se lève. Que cherche-t-il ? la solitude. Il gagne la banlieue : .

Je vais m'exercer seul à ma fantasque escrime. Flairant dans tous les coins les hasards de la rime, Trébuchant sur les mots comme sur les pavés. Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés.

Car le poète est pareil au soleil :

Ce père nourricier, ennemi des chloroses,

Eveille dans les champs les vers comme les roses ;

Page 1