Les foules, Spleen de Paris, p
l'abt et l'œuvre 151
deuil du pauvre quelque chose qui manque, une absence d'harmonie qui le rend plus navrant. Il est contraint de lésiner sur /sa douleur. iLe riche porte la sienne au grand complet.
Ces veuves^ le poète se plaît tnstemement à les suivre de longues heures. La petite vieille stoïque sous son châle usé ; elle s'assied, roide et droite, sur un banc à l'écart dans un jardin public, pour écouter de loin la musique militaire. Ou cette femme en deuil, grande, majestueuse, aristocratique, dont la noblesse fait contraste avec la trivialité de la foule ; elle aussi, s'arrête un instant pour écouter la fanfare, mais brusquement elle s'en va, et le poète devine la raison de ce renoncement : elle veut épargner quelques sous afin d'acheter un jouet au petit garçon qu'elle tient par la main. Enfin cette autre, ratatinée et décrépite, au désespoir d'avoir épouvanté l'enfant qu'elle aurait eu tant de plaisir à embrasser. « Alors la bonne vieille se « retira dans sa solitude éternelle, et elle pleurait « dans un coin, se disant : « Ah ! pour nous, mal- « heureuses vieilles femelles, l'âge est passé de « plaire, même aux innocents ; et nous faisons « horreur aux petits enfants que nous voulons « aimer M » '
La pitié attendrie de Baudelaire s'étend jusqu'aux animaux, jusqu'aux bons chiens % — lui qui pourtant n'aimait pas les chiens !
Je chante le chien crotté, le chien pauvre, le chien sans domicile, le chien flâneur, le chien saltimbanque, le chien dont l'instinct, comme celui du pauvre, du bohémien et de l'histrion, est merveilleusement aiguillonné par la néeessité, cette si bonne mère, cette vraie patronne des intelligences I