Les Sept vieillards, XG
des quais noirs. Le faubourg est secoué par les lourds tombereaux. Le poète marche au hasard, discutant avec son âine déjà lasse. Tout à coup, il aperçoit un vieillard. Les guenilles de cet être singulier sont jaunes comme le brouillard, ses yeux sont méchants à faire fuir les aumônes ; il ressemble à JudaSle traître, avec sa barbe roide comme une épée. Il n'est pas voûté, mais cassé. Hostile à l'univers plutôt qu'indifférent, on dirait qu'il foule des morts sous ses savates. Son pareil le suit. Et voici que, se prenant le front dans sa main crispée pour savoir s'il rêve ou non, le poète compte sept fois, de minute en minute.
Ce sinistre vieillard qui se multipliait.
Alors, saisi de frayeur, humilié, il s'enfuit,
Malade et morfondu, l'esprit fiévreux et trouble, Blessé par le mystère et par l'absurdité !
Vainement ma raison voulait prendre la barre ; La tempête en jouant déroutait ses efforts. Et mon âme dansait, dansait, vieille gabarre Sans mâts, sur une mer monstreuse et sans bords.
Ce poème fantastique^ sans analogue dans toute l'œuvre de Beaudelaire et dans toute notre littérature, est-il, comme l'apparition du lion et de la panthère dans la Divine Comédie, le prologue de l'Enfer, — de l'Enfer qui va s'ouvrir, au cœur même de la cité, et sous les pas du poète? Est-il le symbole des tentations et des clrutes, trahisons d'une âme qui va vendre son Dieu ?
Voici le soir charmant, ami du criminel ' ; Il vient comme un complice, à pas de loup ; le ciel Se ferme lentement comme une grande alcôve, Et l'homme impatient se change en bête fauve...
Cependant les démons malsains dans l'atmosphère S'éveillent lourdement, comme des gens d'affaire. Et cognent en volant les volets et l'auvent.
C'est l'heure où la prostitution s'allume dans les rues ;
Elle remue au sein de la cité de fange . Comme un ver qui dérobe à l'Homme ce qu'il mange.
On entend le bruit des cuisines, les flonflons des orchestres, les glapissements des théâtres. Les grandes vitres des restaurants illuminent les boulevards. Les tripots et les tables d'hôtes s'emplissent d'escrocs et de catins; et les voleurs silencieux, dans les ruelles obscures, se mettent au travail.
Et le poète descend dans les bouges : c'est le commencement de la damnation.
La salle de jeu : de vieilles courtisanes dans des fauteuils fanés ;
Autour des verts tapis, des visages sans lèvre. Des lèvres sans couleur, des mâchoires sans dent, Et des doigts convulsés d'une infernale fièvre, Fouillant la poche vide ou le sein palpitant.