Le Crépuscule du soir, GXIX
■ Des plafonds sales tombe la lugubre lumière \des lustres. Et le poète est là, debout derrière les joueurs, ,qui envie la passion tenace de ces gens, la gaîté funèbre de ces hétaïres décrépites. Va-t-il, lui aussi, trafiquer son honneur, gaspiller l'argent qu'il a gagné à la sueur de son génie ?
Et mon cœur s'effraya d'envier maint pauvre homme Courant avec ferveur à l'abîme béant, Et qui, soûl de son sang, préférerait en somme La douleur à la mort et l'enfer au néant M
Il se laisse entraîner, il joue et perd. Maintenant, il suit ses mauvais compagnons, il ne sait où, dans quelque immense salle, plus chaude et plus sinistre encore que la salle de jeu. Au fracas de l'orchestre qui gronde parfois comme un orage, toute une foule où toutes les conditions sociales sont représentées, danse, hurle et se pâme. Une femme, la reine du bal, la conduit.
Fière, autant qu'un vivant de sa noble stature. Avec son gros bouquet, son mouchoir et ses gants. Elle a la nonchalance et la désinvolture D'une coquette maigre aux airs extravagants.
Vit-on jamais au bal une taille plus mince ? Sa robe exagérée, en sa royale ampleur, S'écroule abondamment sur un pied sec que pince Un soulier pomponné, joli comme une fleur.
Le poète la reconnaît : la Mort.
Ses yeux profonds sont faits de vide et de ténèbres, Et son crâne de fleurs artistemeat coiffé, Oscille mollement sur ses frêles vertèbres.