Fleurs du Mal, au lecteur
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les débauchés que leur intelligence et leur sensibilité mêmes ont sauvés de l'abrutissement total, un adolescent oublié, assoupi, qui se réveille au moment où, la jeunesse étant passée, on pénètre dans la solitude, solitudo cordis, de l'âge mûr. La dernière illusion qu'un homme de quarante ans puisse avoir, n'est-ce point une illusion sentimentale? La jeunesse se perd et se dissipe tout entière, mais l'adolescence reste souvent au fond du cœur comme une source fraîche sous un rocher : pour que la source jaillisse il faut que la hache, la sape, la foudre, ou l'usure du temps, aient fendu, jusqu'à la base, le rocher. Il faut une grande souffrance intérieure, un drame, pour mettre à nu le fond du cœur.
Seulement, il y a un obstacle qui est le châtiment de la débauche, — de la débauche cérébrale : ce n'est pas, quoi qu'on en puisse penser, l'usure, l'impuissance, la maladie ; non : ce châtiment ne vient pas du corps, mais de l'esprit.
Chez un homme comme Baudelaire, l'intelligence, l'intelligence égoïste, a toujours dominé,' commandé, jugé. De là une hypertrophie morale du cerveau. Au moment où l'homme, l'homme naïf, l'adolescent, à la secousse électrique de la réaction suprême, se réveille et demande à revivre, simplement, naturellement, dans l'ordre et selon les lois, — l'intelligence refuse. '
L'erreur de Baudelaire en amour ne fut ni sentimentale, ni même physique : elle fut, elle de-
meura intellectuelle. « Nous autres, c'est par la tête que nous nous damnons », disait Barbey d'Aurevilly. L'intellectuel, — et nous entendons celui dont le cœur est sous la dépendance étroite du cerveau, — pèche toujours dans sa vie sentimentale par deux excès : rexcès cfégoïsme, l'excès d'analyse.
L'ég-oïsme, — celui du dandy, de l'artiste, — a
commencé par diriger la vie amoureuse de Baudelaire. Dans ses pires excès, surtout dans ceux-là, on sent que le cerveau le mène. Si du moins il n'avait cherché que la satisfaction simple, immédiate et naturelle des sens, le mal n'aurait pas été aussi considérable : il y aurait gagné le mépris de l'amour, besoin physique, animal, auquel on s'abandonne quand il devient trop impérieux, sans y attacher autrement d'importance. L'intelligence, dans ce cas, n'aurait point gouverné seulement le cœur, mais encore les sens : vie d'un sage qui se ménage pour mieux se consacrer tout entier à son œuvre. Mais Baudelaire, avec son hypersensibilité, avec son mauvais atavisme et des tendances anor-
. maies, — avec enfin le manque d'éducation morale et religieuse dont il a souffert toute sa vie, ne fut jamais un sage sous ce rapport. Son premier séjour à Paris, avant sa majorité, fut néfaste; on peut supposer également que son voyage en mer et son séjour à l'île Maurice, à cause des goûts et du spleen qu'il en rapporta, eurent sur lui une mauvaise influence. Ce qu'il rechercha d'abord dans sa
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vie amoureuse, ce fut Faventure, la sensation. La curiosité, ce besoin avant tout intellectuel, l'y prédisposait. Chez lui comme chez beaucoup de jeunes écrivains, en cette dernière génération romantique, la chair et la littérature se confondaient et, qu'on nous passe l'expression, mangeaient au même râtelier. Ou voulait garder son cœur libre pour garder libre sa pensée. Seuls donc, les sens et le cerveau sont occupés, mais voilà bien le danger : les sens rapidement s'exaspèrent, exigent toujours des satisfactions nouvelles, de perpétuels changements ; on s'exténue ainsi dans les raffinements ; et, peu à peu, on sort des voies normales. Le cerveau, qui voulait commander aux sens, finit par être plus ou moins gouverné par eux dans sa faculté la plus puissante chez un poète comme Baudelaire : limagination. Jamais celle-ci n'est rassasiée, elle en demande plus que les sens ne peuvent lui fournir. Elle se lasse bientôt des réalités mêmes. Et c'est ainsi que l'homme ne tarde point à se trouver hors de la vie.
Or, une vie sentimentale normale et bien réglée, implique l'équilibre entre les fonctions du cerveau, celles des sens et celles du cœur. L'égoïsme intellectuel entend, nous avons dit, laisser le cœur libre. Dans l'amour, qui n'est plus alors qu'un jeu, une expérience, une aventure continuelle, l'individu se cherche lui-même et ne se donne jamais Ml en arrive logiquement au mépris de la femme ; et, comme au mépris succède très vite la lassitude,
1. B. dit de l'amour : « ... c'est aspirer à entrer dans un autre, et l'artiste ne sort jamais de lui-même. » Œuvres posthumes, 123 (journaux intimes).
comme les sens ne tardent point à être surmenés, comme la réalité reste toujours inférieure à ce qu'on désire, on glisse dans ce que la morale catholique appelle la « délectation morose ». M. Féli Gautier remarque avec raison : « Baudelaire faisait l'amour dans sa cervelle », jusqu'à en devenir un « détraqué, un inverti sentimental ' ». C'est l'érotisme dont > les traces sont malheureusement trop visibles dans les journaux intimes du poète '.
Enfin, comme l'imagination se fatigue avec les sens et par eux, il faut aller plus loin encore : jusqu'à l'artificiel, — ce goût pour l'artificiel n'est- ^ il pas, lui aussi, une déviation intellectuelle ? — jusqu'aux excitants, jusqu'au vin, au haschisch, à l'opium. On sait que Beaudelaire a été jusque-là.
Ce qui a été fatal à Baudelaire, ce fut l'individualisme romantique. Lorsque l'individu s'abstrait de la société, se soustrait aux lois, pour se réfugier en lui-même; lorsqu'il fait de lui-même une fin en soi, son propre but et le centre du monde ; lorsqu'il fait de sa vie un instrument dont il joue à son gré pour l'exaltation de son moi, il s'engage peu à peu sur la pente qui descend au crime. Certes, ce n'est point jusque-là que Baudelaire a pu déchoir : il était une âme bien trop noble, et nous ne voudrions pas épouser, même en apparence, un préjugé, un grief absurde qu'il nous a été pénible de