‹ Charles BaudelaireChapitre 96 sur 257 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

l'art et l'œuvre 163

Mais, parmi les chacals, les panthères, les lices, Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents, Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants, Dans la ménagerie infâme de nos vices,

11 en est un plus laid, plus méchant, plus invmonde ! Quoi qu'il ne pousse ni grands gestes ni grands cris, 11 ferait volontiers de la terre un débris Et dans un bâillement avalerait le monde.

C^est l'Ennui, monstre délicat qui, « l'œil chargé d'un pleur involontaire, rêve d'échafauds en fumant son houka *. »

Ainsi, l'ennui est rincarnation du démon luimême, — « c'est le Diable qui tient les fils qui nous remuent ! » — en cet âge d'hjpercivilisation, de décadence. Un Méphistophélès qui vient tenter les sens, à la fois, et l'intelligence. Son action corrosive décompose lentement et sûrement l'individu dont il annihile toute la volonté, jusqu'à en faire un cadavre moral. Car, en décuplant dans l'individu la puissance d'analyse, d'imagination, de rêve, il le rend incapable d'agir, incapable d'aimer.

Alors nait le spleen, supplice de ce premier cercle, dans l'Enfer baudelairien.

Tout est morne, tout est vide ; il semble au poète qu'il est enfermé pour l'éternité dans une prison. Il lui semble que le temps s'arrête et que toute la vaine expérience des siècles s'accumule en lui :

J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.

Page 1