‹ Charles Baudelaire, intime, le poete vierge. Déposition - documents - notes - anecdotes - correspondances - autographes et dessins - le cénacle - la finChapitre 5 sur 11 · CHAMPFLEURY · texte numérisé non relu

CHAMPFLEURY

Donc, ce Champflcury, né Fleur^ tout court, aVait, nous arrivant de Laon, délibéré plus littéraire et même distingué d'émailler d'un « Champ « le baptistère de sa signature. Le malin, qui s'y entendait, ne pouvait trouver à se faufiler sur estrade plus propice alors qu'au camp Baudelairien, d'où, à peine débotté, il se mit à pondre de-ci dc-là, sans trcVe, articles et Volumes, de telle conviction et en tel foisonnement que, sous la naïVe et goulue facilité des lecteurs à jamais inassouvis. Vous rencontrerez même à l'heure qu'il est, quelques braVes gens pour croire que, littérairement, Champfleury, c'est arrivé.

Pourquoi le malheureux fut-il rétif à l'objurgation d'un sage qui coupait court à tous dérèglements et égarements?

Ne doutant de l'ien, dénué même du simple sentiment des distances, il ne bronche pour aller déranger le philosophe Proudhon, de chez qui il sort très mécontent.

« Un c/àvuragcah'ur » ! prononce-t-il, ra-r contant l'aVenturc. Sur quoi >?euiUot, à l'affût partout, même là, et qui à ses heures aime rire, Veut bien nous rassurer en écrivant : « — "htais "M". Champfleury ne se laissa pas décourageater. »

A robinet ouVert notre déVoyé en rupture d'orthographe foisonne à pondre, re-pondre sous lui. C'est ce pauVre Lhomond qui écope et en Voit de dures.

Quelques perles ramassées à la pelle dans le tas et que nous nous amusions à nous renvoyer sans fin — alkrnis canktnus — comme balles de raquette ou litanies en répons de messe.

Dans une de ses « Etudes » (Etudes !) dont l'action se passe à "H'olinchard (?)

« — // faudrait frouS>ffr un jeune homme dont on pût s'enquérir de sa famille, lui parler, le sonder, et lui faire des ouvertures au besoin... »

Il Va Voir Balzac qui, pas bête, n'y est

pas : (( Balzac aS)ait alors pour tout domestique un 'ialat de chambre et une concierge qui me donnèrent la clef » (attendez ! ce n'est pas pour ouVrir la porte) « des études que ce grand écri- -iain créait dû faire sur ces deux êtres pour rendre la langue du baron Nucingen. »

La pluie s'obstine : v — Je me rappelle d'un singulier lii)re. Madame Putiphar, etc.. — JLa colère d'une si belle affaire manquée, etc.. — Un dîner n 'est pas la place d'un homme qui a du grec plein la tête, etc.. . — // renfermait ses chagrins en dedan.s, etc.. — Heureusement la fenêtre donnait .sur la soirée, » etc., etc..

A l'occasion il tancera de toute son altitude Barbey d'AureVilly, le « poseur à la hanche », qu'on appelait chez "NJeuillot « la Corsetière », mais qui au moins n'écriVait pas en « Molinchard », Barbey auquel il reproche, lui Champfleury, « d'ignorer le français et même la ponctuation », — On croit rcVer...

Et il enseigne sa manière aux jeunes débu-

tants, les avisant qu'aVant tout : « Il faut rendre des passions ».

Une aVersc...

Ne s'est-il pas inVenté Chef d'Ecole et n'at-il pas créé la littérature dite naturaliste, qui, en effet, son impertinence à part, n'eut rien de surnaturel.

Seulement pour rendre des passions (service des cent sous prêtés ou même le café au lait resté en travers) , — peut-on se dispenser d'ouVrir boutique de marchand de cuirs et que la main qui tient la plume soit une patte?

Mais n'a rien Vu qui ne Vit ce grotesque portant deVant lui sacramentellemcnt au journal ses feuillets de copie et sur le bureau du directeur les déposant aVec minutieuse circonspection, comme en crainte d'ébréchcr le manuscrit.

Enfin, à tel point son indubitabilité, sa religion de son lui, que Baudelaire se trouVe quelque part en nécessité de rappeler à l'or-

drc et chapitrer Vertement le plus infatué de SCS desservants, le sacristain presque de sa Sainte-Chapelle :

« ... Quant à Votre si magnifique éloge de Vous-même, je n'ai rien à en dire, si ce n'est que quand on pense tant de bien de soi il n'est pas généreux d'en accabler les autres. »

D'autant meilleur ici de nous retourner Vers d'autres, ceux qui Valent. C'est à Baudelaire que je dois d'aVoir connu, aimé "Hanet, VfcrYon. Il a écrit quelque part : — « Les grandes amitiés me Viennent surtout de Tcsprit. » Pour se rendre entière justice, il eût pu ajouter qu'il n'était pas moins ouVert aux tendres délicatesses du cozur, d'un cœur qui parfois eut faim.

28 février 1860.

Mon cher Nadar,

Un de nos amis communs m'a fait obser-

Ver, aVcc le ton du reproche, qu'on ne m'a- Vait pas Vu à l'enterrement de ta mère. Tu devines bien pourquoi ; je n'ai reçu aucun aVis. Quand j'ai Vu l'annonce de la mort de "^me Xournachon, c'était non pas dans une invitation collective, mais dans la table nécrologique du Sikk, et je crois bien que deuN jours étaient déjà écoulés.

Depuis quelques années mon esprit est tellement frappé des idées de solitude et d'abandon, que je serais une brute si je n'étais pas sensible au malheur d'un de mes plus Hieux amis.

Mais ' tu es plein d'acti-Oité, et tu as un enfant.

Ton bien dévoué,

Ch. Baudelaire.

Ce cruel aVeu, l'aVeu de cette faim de son cœur, on peut le rapprocher de la dédicace qu'on lit en marge du portrait de Bcrthe, l'inconnue qu'il aVait rencontrée en Belgique : « A une horrible petite fille, souvenir

d'un grand fou qui cherchait une fille à adopter. »

Et ce n'est pas seulement l'esthète affiné qu'on retrouvait encore fidèle à ce cheVet de la rue Saint-Georges, d'où notre lamentable Manet nous racontait, la Veille même de sa mort, tout le détail de ses beaujc projets de releVailles, pendant que notre regard — souvenir atroce — sondait, sous l'arceau de la couverture gonflée par l'appareil de pansement, la place de la jambe tranchée l'aVant-Vcille dans l'anesthésie, sans que le pauVre cher soupçonnât encore, et jusqu'à son dernier souffle, l'ablation...

De même au second plan le dilettantisme de Baudelaire, quand il mit toute son âme à soulever de la misère le génial aquafortiste "Kér^on , s'agitant, remuant tout et tous jusqu'à un ministre dont aVcc Banville et Champfleury — auquel je suis heureu^c de marquer ici un bon point — il harcèle la souscription à quelques

collccticns des incomparables eaux-fortes. De tel élan obstiné de solidarité humaine chez Baudelaire, je retrouVe touchant témoignage dans les deux lettres qui me restent de "Kéi-^on, le pauVre grand artiste qui, après aVoir anéanti lui-même ses planches en une crise de désespoir, se libéra par une fin tragique de sa lamentable Vie. Aujourd'hui, devant la surenchère affolée sur chacune de ses épaVcs^ je suppute naVré ce que représenteraient pour lui, en liasses de billets de mille, les quelques louis de nos apports d'antan.

Paris, 25 février 1860. '

Monsieur,

A^ant été informé par M. Baudelaire que, sur sa proposition. Vous aViez bien Voulu souscrire à mon ouVrage sur Paris, je Vous en envoie un exemplaire. Vous priant de m'en faire tenir le prix (que je Vous soumets ci-dessous) à tel moment et par telle Voie qu'il Vous plaira.

Jc suis, "Honsieur, Votre très humble scr- ■Oiteur,

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