C. "KérYon
20, rue Duperré.
Sous son masque d'imperméabilité en défi de tout émoi, la sensibilité de Baudelaire tressaillira à toutes les Vibrations. Trop complet le clavier pour qu'y défaille une note : celle-ci première. De même que jamais en lui ne se démentit une âme délicate et fièrc,
ainsi le profond sentiment, la compassion fraternelle à l'humaine misère se retrouveront dans rG£uVre comme dans l'acte. Quelle tendresse, quelle pitié épandues dans JLvs ^liux des pau'Ores, JLa serOank au grand cœur dont ■)>ous i'tkz jalouse, JLas pdiks ^kilks, dédiées à Hugo, etc., etc., et après Quincey dans ses Paradis arHfckk, la recherche haletante, le désespoir de ne plus retrouver la petite « Ann » par les boues noires d'Oxford Street, — page si douloureuse que je ne puis jamais l'acheVer à haute Voix, la gorge se serrant...
Ceux qui n'ont pas connu Baudelaire intime ont pu, ont dii deVant sa réserVe d'attitude prendre pour sécheresse de cœur ce qui n'était que circonspection et certaine pudeur jalouse. Mais mieux encore que la sensibilité, chez notre ami se l'évélaient des délicatesses rares.
Une dame, morte aujourd'hui, confessait
une fois à notre excellent Troubat : « — Mon mari et moi, nous nous étions unis deVant le bon Dieu bien aVant de nous présenter dc- >7ant son ministre. Baudelaire n'en ignorait rien, — et quand nous aVons été promus aux honneurs de la régularisation officielle, le moindre propos eût pu nous faire beaucoup de tort. Sa discrétion fut plus que parfaite et je lui en garde une infinie gratitude, »
La dame aVait raison : telle réserVe est rarissime. La discrétion au fumoir prouVe parfois plus qu'une action d'éclat en faVeur d'un caractère.
Revenons à la correspondance.
Honfleur, 14 mai 1859.
Mon bon Nadar»
Je suis
[détails d'affaires] . . explications
Il Y a ici un café qui par extraordinaire reçoit ton journal, de sorte que j'ai le plaisir de Voir défiler sous mes yeujc les folies, les injustices, les caresses aux imbéciles et enfin toutes les bizarreries qui composent la nature exceptionnelle de Nadar. Dernièrement il t'est arri-Cé, en te moquant des gens qui ont eu ou qui ont la passion des chats, de confondre Poë aVec Hoffmann. Sache qu'il n'y a pas de chat dans Poe, excepté un qu'on ('borgne et qu'on pend, et dont le successeur, borgne aussi, sert à découvrir un crime. Plus récemment, je ne sais pourquoi, il t'a pris fantaisie, à propos d'un poète belge ou polonais, de me jeter un mot désagréable à la figure. Il m'est pénible de passer pour le Prince des Charognes. Tu n'as sans doute
pas lu une foule de choses de moi, qui ne sont que musc et que roses. Après cela, tu es si fou que tu t'es dit : Je >?ais lui faire plaisir!
Si tu étais un ange, tu irais faire la cour à un nommé Moreau, marchand de tableaux, rue l^affitte, hôtel Laffitte. (Je compte bien lui faire la mienne à propos d'une étude générale que je prépare sur la peinture espagnole.) Et tu obtiendras, de cet homme, la permission de faire une double belle épreuVe photographique d'après la duchesse d'Albe', de
' M. Blasco Ibaiiez détruit dans VImparcial la légende qui s'était créée autour des deux célèbres tableaux de Goya, la 3fq/a vestita et la Maja desnuda. On croyait communément que c'étaient deux effigies de la maîtresse du peintre, la duchesse d'Albe, l'une, celle qui est habillée, ayant été peinte pour ôter tout soupçon au mari .
Il paraîtrait, d'après M. Blasco Ibanez, que le modèle qui posa pour ces fameux tableaux était une Madrilène de basse classe, merveilleusement jolie. Son protecteur, qui était un ami de Goya, fit faire par le peintre le por-
Goya (archi-GoYa, archi-authcntique). Les doubles (grandeur naturelle) sont en Es|3agne, où Gautier les a Vus. Dans l'un des cadres, la duchesse est en costume national ; dans le pendant, elle est nue et dans la même posture, couchée à plat sur le dos. La trivialité même de la pose augmente le charme du tableau. Si je consentais jamais à me servir de ton abominable argot, je dirais que la
duchesse es\ une bizarn ; l'air méchant,
des cheVeux comme SilVestrc, et la gorge, qui masque l'aisselle, atteinte d'un strabisme sursum d c/i^ergenf à la fois. Si tu étais un ange très riche, je te conseillerais de les acheter ; c'est une occasion qui ne se représentera pas. Figure-toi du Bonnington ou du DeVéria galant et féroce. L'homme qui les
trait complètement uu de la jeune femme, mais comme il ne pouvait décemment accrocher ce tableau 1res sensuel dans ses appartements, Goya fit une réplique habillée qui servait de couvercle à la toile et que le P. Bavi ne soulevait que lorsqu'il était seul. De là l'identité du formai et de pose.
{Le Temps, 14 juillet 1907.)
a en demande 2 400 francs. C'est peu de chose sans doute pour un amateur enragé de peinture espagnole, mais c'est énorme aussi, comparativement à ce qu'il a dû les payer. Car il m'a aVoué qu'il les aVait achetés au fils de Go^a qui se trouvait dans une gêne extraordinaire. Si tu dis à cet homme que tu Veux faire plusieurs épreuves, il craindra de te le permettre, justement à cause de la notoriété de ton nom. D'ailleurs la beauté du Go^a étant généralement peu comprise, tu ferais bien de ne faire que deux reproductions, l'une pour toi, l'autre pour moi. Si tu t'V résous, prends garde de les faire trop petites. Cela enlèverait une partie du caractère.
Ce qui m'est particulièrement désagréable en écrivant tout ceci, c'est que tu Vas rire comme un fou en lisant toutes les recommandations. — 'H'ais ce n'est pas fini.