IS
Qu'est-ce donc qu'un certain artiste allemand a^ant fait une certaine chose miraculeuse ou fantastique, qui se Vend chez Goupil ? Tout le monde me conseille de m'adresscr à lui. Je ne Veux pas de l'éternel ami de "Halassis, de DuVeau, pour les frontispices qu'il me faut, pour mes articles sur Poë (un portrait enguirlandé d'emblèmes), mon Opium d haschisch, mes nouvelles Fleurs et mes Cu~ riosih's.
Tu me rendrais parfaitement heureux si parmi tes nombreuses relations tu pouvais trouver des renseignements biographiques sur Alfred RetheL l'auteur de La Danse des morts en 1848 et de La Bonne mort faisant pendant à la Première invasion du choléra à l'Opéra. Connais-tu Knauss ? Il doit savoir quelque chose là-dessus.
Je suis Viaimenl fort en peine, aVant de publier mes Curiosités, je fais encore quelques articles sur la peinture (les derniers!), et j'écris maintenant un Salon sans l'aVoir Vu. ^Maisj'ai un lisird. Sauf la fatigue de deviner les tableaujc, c'est une excellente méthode que je te recommande. On craint de trop louer et de trop blâmer, on arrive ainsi à l'impartialité.
Ai-je besoin de te dire que de toutes ces recommandations la plus pressante est celle relative d^n- mandat?
Je t'en supplie, mon cher ami, ne m'écris pas de farces, selon ton antique mode, sur l'enVeloppe de ta lettre.
Tout à toi et pardon de te déranger dans ton affreux train-train.
Ch. Baudelaire.
Honfleur, 16 mai 1859.
"Hcn cher ami,
Puisque tu n'es pas de ceujcqui se moquent des longues lettres, tu en auras pour ton argent, car j'ai deux heures de loisir devant moi.
Avant tout . . . .
[ici détails d'affaires courantes, inutiles à reproduire]
Je te remercie pour une phrase aXiclknh c/ charmante de ta lettre. Voilà une Vraie et solide déclaration d'amitié. Je suis peu accoutumé aux tendresses. Quant aux compliments que tu me fais, ma Vanité en profite pour te faire lire quelques morceaux que^ sans doute, tu n'as pas lus, et qui, aVec quelques autres inédits, rajeuniront, je l'espère, mon liVrc flétri. Tu pourras constater que j'écoute peu la critique, et que je m'enfonce opiniâtrement dans mon indàrotabilitif.
Maintenant je reprends ta lettre.
Si les Vers de 'M'. Karski (est-ce bien cela?) sont Vraiment beaux, tu devrais m'en procui'er un exemplaire^ mais, autant que j'ai pu comprendre, cela ne se débite pas à Paris.
Oui, je désire pour moi que tu réussisses dans l'affaire Moreau, mais je suis convaincu aussi qu'il te sera également agréable d'aVoir de bonnes épreuves d'après ces peintures singulières.
Tu ne connais donc pas ces gravures sur bois d'après Rj^thel. La Dama das morts en 1848 se Vend maintenant 1 franc (six planches). La Bonne mort et VJnS>asion du choléra se Vendent, je crois, 7 francs. Tout cela chez un libraire allemand qui Vend aussi des gravures allemandes, rue de RiVoli, près du Palais-Ro^al. Quelques personnes m'ont dit que Rethel aVait décoré une église (à Cologne, peut-être) ; d'autres, qu'il était enfermé dans une maison de fous. J'ai les œuVrcs citées ci-dessus et je Voudrais savoir, outre
les renseignements biographiques, s'il y a d'autres ozuVres gravées.
L'artiste allemand dont je ne sais pas le nom m'a été indiqué par Ricard, qui prétend qu'il a un talent tout à fait propre aux illustrations et aujc frontispices. Il faudrait Voir cette ibaxse.
Certainement oui, j'aVais pensé à Doré ; et je ne me rappelle pas si c'est moi qui, toute réflexion faite, l'ai rejeté à cause de l'enfantillage qui se fait Voir si souvent à travers son génie, ou à cause de l'antipathie qu'il inspire à Malassis. Encore, je ne suis pas sûr de cette dernière affirmation.
Les différents livres ou brochures que j'aurai prochainement à publier sont : Venscmbk des articks critiques sur Poë (ici un portrait,— je me charge de fournir les éléments nécessaires pour le portrait) encadré dans des figures allégoriques représentant ses principales conceptions, — à peu près comme la tête de Jésus-Christ au centre des
instruments de la Passion — le tout d'un romantisme forcené, s'il est possible.
— Opium d haschisch : frontispice allcgoric|uc exprimant les principales jouissances et souffrances que j'ai racontées.
— JL'^nsvmhk de mes articks critiquas surks bcaux-arh cl la lilléralurc. Je crois que Malassis ne Veut pas de frontispice.
— l^a deuxième édition des Fleurs. Ici, un squelette arborescent, les jambes et les côtes formant le tronc, les bras étendus en croix s 'épanouissant en feuilles et bourgeons, et protégeant plusieurs rangées de plantes Vénéneuses, dans de petits pots échelonnés comme dans une serre de jardinier. Cette idée m'est Venue en feuilletant l'histoire des Danses macabres, d'Hyacinthe Langlois.
Je reviens à Doré. Il a un talent extraordinaire pour donner aux nuages, aux passages et aux maisons un caractère positivement surnaturel ; cela ferait bien mon affaii'e ; mais les figures ! Il y a toujours quelque
chose de puéril même dans ses meilleurs dessins. Quant à la Divine Comédie, tu m'étonnes fortement. Comment a-t-il pu choisir le poète le plus sérieux et le plus triste? D'ailleurs tu Vois que je Veux en revenir au système du frontispice antique, mais traité d'une manière ultra-romantique.
Enfin pour tout dire, parmi les noms que j'aVais passés en reVue, je m'étais surtout arrêté sur ceux de Penguilly et de Nanteuil, mais j'ignore si Penguilly consentirait, et quant à Nanteuil, je crains qu'il n'ait mis beaucoup d'eau dans son Vin, et qu'il ne sache pas retrouver le caractère d'outrance qu'il aVait mis autrefois au service de Victor Hugo. Cependant ces deux noms avaient pour moi le grand avantage d'offrir une signification romantique en parfait accord aVec mes goûts et répondant par une certaine forfanterie à l'ingratitude et à la négligence de ce siècle.
Mais, par-dessus toutes choses, il ne me convient pas de faire une Visite à un artiste
distingué et de l'engager dans un petit travail pour lequel je serai difficile, aVant d'aVoir la certitude qu'il .sera bonorabkmant pa^é.
Ces réserves faites, si tu peux me renseigner sans m'engager, je t'exprime d'aVancc ma gratitude.
Quant au Salon, hélas! je t'ai un peu menti, mais si peu! J'ai fait une Visite, une seule, consacrée à chercher les nouveautés, mais j'en ai trouvé bien peu ; et pour tous les Vieux noms ou les noms simplement connus, je me confie à ma Vieille mémoire, excitée par le liVret. Cette méthode, je le répète, n'est pas mauvaise, à la condition qu'on possède bien son personnel.
Entre autres choses Vraiment distinguées qu'on ne remarquera pas, remarque dans une grande salle carrée, au fond à gauche, où l'on a entassé des paquets de choses religieuses impayables, deux petits tableaux.
L'un : n" 121^, les Saurs de charih\ par yjfrmand Gautier.
L'autre : n" 18^4, l'Ange lus, ipav Alphonse <J^egros. Ce n'est pas d'un style e?ctrêmcment élevé, mais c'est très pénétrant.
Dans la sculpture, j'ai trouvé aussi (dans une des allées du jardin, pas très loin d'une issue) quelque chose qu'on pourrait appeler de la .sculpturc-'Oignelk-romantique, et qui est fort joli : une jeune fille et un squelette s'enleVant comme une Assomption ; le squelette embrasse la fille. Il est Vrai que le squelette est esquissé en partie et comme enveloppé d'un suaire sous lequel il se fait sentir. Croirais-tu que trois fois déjà j'ai lu, ligne par ligne, tout le catalogue de la sculpture, et qu'il m'est impossible de trouver quoi que ce soit qui ait rapport à cela? Il faut Vraiment que l'animal qui a fait ce joli morceau l'ait intitulé yjïmour et gibelotte ou tout autre titre à la Compte-Calix, pour qu'il me soit impossible de le trouver dans le liVre. Tâche, je t'en prie, de savoir cela, le sujet et le nom de l'auteur.
Pour les duchesses d'Albe, je te répéterais, si tu n'étais pas dans de grandes gênes, qu'il serait bon de les arracher à un prix modéré.
Puisque tu as jugé à propos de jeter à la fin de ta lettre un peu de politique, j'en ferai autant. Je me suis Vingt fois persuadé que je ne m'intéressais plus à la politique et à chaque question graVe je suis repris de curiosité et de passion.
Il Y a bien longtemps que je la surveillais et que je l'attendais, cette question italienne. Bien aVant l'aVenture d'Orsini. El à ce sujet, il serait injuste de dire que Napoléon exécute le testament d'Orsini. Celui-ci était un honnête homme trop pressé. Mais l'empereur pensait à la chose depuis longtemps et il aVait fait nombre de promesses à tous les Italiens qui Venaient à Paris. J'admire aVec quelle docilité il obéit à la fatalité, mais cette fatalité le sauVe ; qui aujourd'hui pense à "M'omy, au grand Central, à Beaumont "VJassY, et aux quarante mille saletés
qui nous occupaient il y a peu de temps ? >?oilà l'Empereur laVé. Tu Verras, mon cher, qu'on oubliera les horreurs commises en décembre. En somme, il Vole à la République l'honneur d'une grande guerre. As-tu lu l'admirable discours de Jules FaVre au Corps Législatif dans les derniers jours du mois dernier, ou dans les premiers de mai? Il a posé nettement la nécessité, la fatalité révolutionnaire. Le président et les ministres ne l'ont pas interrompu. Il aVait l'air de parler au nom de l'empereur. Et, quant à propos de Garibaldi, un Vicomte de La Tour, breton bigot et niais, a dit que /a Franir esperaif bien m pas se souiller par de pareilles alliances, le président Schneider l'a arrêté, lui disant qu'un député n'aVait pas le droit de diffamer les alliés de la France, d'où qu'ils ■tinssent.
La politique, mon cher ami, est une science sans cœur. C'est ce que tu ne Veujc pas reconnaître. Si tu étais jésuite et réVo-
luHonnairc, comme tout Vrai politique le doit être, ou l'est fatalement, tu n'aurais pas tant de regrets pour les amis jetés de côte. Je sais que je te fais horreur, mais dis-moi, as-tu seulement remarque aVec quel à-propos sont Venues les lettres diplomatiques de Joseph de Maistre, publiées par M. de CaVour, lettres où, pour le dire en passant, le Pape est traité de polichinelle ? Quel réquisitoire contre l'Autriche ! l^e Piémont aVait gardé ces lettres en réserve, et les a lancées au bon moment.
Je crois seulement qu'en mettant les choses au mieux, l'empereur couvert de gloire et béni de tout le monde, l'embarras sera dans l'usage de la Victoire.
Pour tes chagrins personnels, mon ami, résignation, résignation.
Quand j'irai chez 'toi, je te parlerai des miens qui s'accumulent, et je te ferai pitié. Je crois sincèrement qu'excepté pour un petit nombre de jeunes gens, intelligents, riches (et sans famille) ! qui ne saVent pas
user de leur bonheur, la Vie doit être une perpétuelle douleur.
Tout à toi, C. B.
Encore deu?c billets retrouvés, pour prendre place dans la prochaine édition des Ldfres du Mercure ; par quel hasard celles-ci sontelles restées dans mon tiroir aVec leurs enveloppes, au lieu d'être remises à leurs destinataires, je ne m'en souviens guère. D'ailleurs la chose est de peu d'intérêt. Mais ces letti'cs Valent par les renseignements qu'elles nous apportent tant sur les relations que Baudelaire aVait aVec les artistes anglais que sur l'estime où il était tenu chez eujc.