D'ALFRED DE VIGNY A CH. BAUDELAIRE
^ETTE lettre se rapporte à un épisode
)$^ assez mal connu de la vie de Charles Baudelaire, et conséquemment assez mal jugé.
En 1862 la seconde édition des Fleurs du mal avait paru ; le livre des Paradis artificiels , publié Tannée précédente, et les trois premiers volumes de la traduction de Pœuvre d'Edgar 'Poé avaient confirmé le succès du poète ; je parle, bien entendu, du succès qu'il cherchait , le succès parmi les égaux et les maîtres.
Baudelaire eut alors la pensée de se porter candidat à l'Académie française.
Cette résolution fut diversement jugée, ou plutôt diversement blâmée. La petite presse , ce qu'on appelle aujourd'hui si singulièrement « les jeunes » se cabrèrent. Les uns ne virent dans cette prétention que le fait d'un orgueil insensé et même impertinent , et se scandali-
sèrent de ce qu'un écrivain qui , il y avait peu de temps encore, était des leurs, tentât une démarche qu'ils n'étaient point en mesure de tenter eux-mêmes. D'autres , plus profonds ou plus retors, prétendirent que Baudelaire mystifiait le public et l'Académie, et cédait, une fois de plus, à son goût, tant accusé, pour l'étrange et pour les coups de pistolet tirés par la fenêtre en plein midi.
Tous se trompaient, et les derniers plus encore que les premiers. Beaucoup de choses, actes ou paroles, qui ont été vivement reprochés à Baudelaire, comme inspirés par le désir d'occuper de soi et de faire esclandre , partaient, au contraire, d'une grande simplicité, ou même d'une grande naïveté. Nous avons raconté ailleurs (^) comment, au moment de son procès, il se flattait de se voir adresser des excuses par le ministère public , et combien il s'étonna de voir la prévention soutenue à l'au« dience. Dans la circonstance actuelle, il lui paraissait tout simple que l'auteur d'un recueil de vers et de quelques autres ouvrages se présentât, à l'âge de quarante ans« aux suffrages d'une compagnie qui avait admis, à trente*huit ans, l'auteur des Méditations poétiques et de la
{*) Charles Baudelaire , sa vie et son œnvre ; Paris, Lemerre» 1859, in-18, avec portraits.
Mort de Socrate, CequMl poursuivait, dans le suffrage de rAcadémie, c'était la cassation du jugement qui avait mutilé son livre. Il en appelait auprès de ses maîtres et de ses confrères de Tarrét, de la critique du parquet ; il leur disait: Relevez-moi, venges-moi! C'était là toute sa rouerie, ou pour mieux dire toute son illusion.
Qu'il n'y eût bien des objections khirt à ce plan, nous ne le contesterons pas. Les amis de Baudelaire, ses patrons, lui en proposèrent, qui ne firent que Pétonner. Car ce mystificateur qui, selon le dire des nigauds, aurait passé sa vie à faire, comme on dit, poser les gens, n'a jamais tant étonné les autres qu'il s'est étonné lui-même.
Baudelafre commença donc sa tournée de visites, et mit ses amis en campagne. Il alla voir M. de Lamartine qui l'accueillit très-bien ; M. de Sacy, toujours bienveillant; M. Villemain qui le reçut avec hauteur; M. Viennet, et quelques autres. Il nous rapportait de quelques-unes de ces audiences des récits , des mots à mourir de rire, telle, par exemple, cette définition devenue fomeuse que lui avait formulée M. Viennet : — a II n'y a que cinq genres , monsieur! la tragédie, la comédie, la poésie épique, la satire... et la poésie fugitive qui comprend la fable où f excelle! » Mais il n'eut
jamais la pensée que de moins délicats lui ont prêtée d'écrire le journal de son expédition académique et de livrer publiquement au ridicule des hommes quMl avait sollicités. Ses confidences n'ont diverti que ses amis.
Ses patron!^, cependant, les expérimentés, les ^ages, considéraient sa candidature comme prématurée, et l'engageaient à la différer.
Sainte-Beuve qui Ta toujours aimé, et qui dans un article sur les candidats à l'Académie lui avait donné acte de ses prétentions et de ses titres, lui écrivait le 9 février :
« .... Je vous ai'dit raisonnablement qu'il n'y avait rien à faire, selon moi. Votre candidature n'a pas été mal prise par le public. L'Académie a été plus surprise que choquée ; ne la choquez pas en revenant à la charge au sujet d'un homme comme Lacordaire. Vous êtes homme de mesure, et vous devez sentir cela... »
Baudelaire déféra à ce conseil, et retira sa candidature, comme l'atteste cet autre billet de Sainte-Beuve, daté du 1 5 du même mois :
a Mon cher ami , » Votre lettre a été lue avant- hier ; votre désistement n'a pas déplu ; mais quand on a lu votre dernière phrase de remerciement, conçue en des termes si modestes et si polis, on a dit tout haut: Très-bien!
» Ainsi vous avez laissé une bonne impression. N'est-ce donc rien ? — Tout à vous. »
La lettre d'Alfred de Vigny témoigne de la même sollicitude, avivée peut-être, ou du moins égarée et troublée par l'ignorance du caractère véritable de celui qui en était l'objet. Car , comme on va le voir , M. de Vigny, lorsqu'il écrivait cette lettre, ne connaissait encore de Baudelaire que ses vers, et l'on peut supposer qu'il avait été trompé sur son compte par les sots rapports des malveillants et des envieux. C'est ainsi, selon nous, qu'il fiaut s'expliquer les appréhensions et les admonestations un peu trop paternelles des dernières lignes. C'était, ainsi que nous l'avons déjà dit, de la meilleure foi du monde et avec une parfaite conscience de son mérite, que Baudelaire aspi" rait à l'Académie, et maintenant que nous n'avons plus que ses œuvres , il est permis de penser qu'il n'eût pas déparé la compagnie.
Là où Sainte-Beuve instruit par une longue familiarité ne pouvait recommander que la patience, Vigny va jusqu'àl'eftroi. — A cela près, à part cette coda un peu farouche^ ou mieux , d'efiforouché, les sentiments exprimés dans cette lettre sont trop à l'honneur de Baudelaire pour que ses amis hésitent à la publier.
a Lundi 27 janvier 1862.
Depuis le trente décembre, monsieur, j*aî été très-souffrant et; presque toujours au lit. Là je vous ai lu et relu, et j'ai besoin de vous dire combien de ces Fleurs du mal sont pour moi des fleurs du bien^ et me charment; combien aussi je vous trouve injuste envers ce bouquet, souvent si délicieusement parfumé de printanières odeurs, pour lui avoir donné ce titre indigne de lui, et combien je vous en veux de l'avoir empoisonné quelquefois par je ne sais quelles émanations du cimetière de Hamlet.
Si votre santé vous permet de venir voir comment je m'y prends pour cacher les blessures de la mienne, venez mercredi (29), à quatre heures japrès midi; vous saurez, vous lirez, vous toucherez comment je vous ai lu ; mais ce que vous ne saurez pas, c'est avec quel plaisir je lis à d'autres , à des
poètes, les véritables beautés de vos vers encore trop peu appréciés et trop légèrement jugés.
Vous m'aviez dît que votre lettre officiellement académique était envoyée.
C'était à mes yeux une faute^ et je vous l'ai dit ; mais elle était irréparable^ et je me résignais à vous voir égaré dans le labyrinthe. Mais à présent que vous m'écrivez que c'était seulement un projet, je vous conseille franchement de ne pas faire un pas de plus dans ces détours qui me sont connus, et de ne pas écrire lin mot qui ait pour but de vous faire inscrire comme candidat à aucun des fauteuils vacants.
J'aurai le temps de vous en dire les raisons très-sérieuses, et vous les comprendrez....
Venite ad me,
Alfred de Vtgny.
G, rue des Écuries d'Artois.
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