‹ Charles Baudelaire: souvenirs, correspondances, bibliographie. Suivie de pie?ces ine?ditesChapitre 11 sur 34 · D'EUGÈNE DELACROIX A CH. BAUDELAIRE · texte numérisé non relu

D'EUGÈNE DELACROIX A CH. BAUDELAIRE

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^>^A première de ces lettres est à la date Ç j ^ de ï855 ; Eugène Delacroix y note, avec

Ci^^r-' une modestie hautaine^ l'effet produit sur lui-même par la réunion de ses tableaux à l'Exposition universelle. Dans les deux dernières, il montre son humeur contre les critiques de son salon de iSSg et des peintures murales de Saint-Sulpice.

A ce propos, faisons observer que le grand peintre n'en n'était plus à compter les preuves de fidélité de Baudelaire qui s'était montré depuis 1845 l'admirateur invariable de son génie. Il pouvait donc s'épancher devant lui «n toute sincérité et sécurité, aussi bien que lui confes- ^r en toute franchise son peu deo tendresse»

pour ses articles d'art de la Revue des deux mondes.

Ce 10 juin i855, Champrosay.

Cher monsieur, je n*ai reçu qu'ici votre article (*) par-dessus les toits. Vous êtes trop bon de me dire que vous le trouvez encore trop modeste. Je suis heureux de voir quelle a été votre impression sur mon exposition. Je vous avouerai que je n en suis pas mécontent, et quelque chose de moi-même m'a gagné plus qu'à l'ordinaire en voyant la réunion de ces tableaux. Puisse le bon public avoir mes yeux, mais surtout les vôtres, car ils jugent encore plus favorablement, j*en suis sûr, que je ne fais. Je regrette bien de ne pas voir vos autres articles, celui qui précède le mien et ceux qui

(*) Exposition universelle. Beaux-Arts. Eu^ gène Delacroix; article publié dans le Pays du 3 juin i855; reproduit p. 284 et suiv. du vol. des Curiosités esthétiques, dans les teuVres complètes.

suivent. Je suis à la campagne: d'ailleurs à Paris il est impossible d'être prévenu de leur apparition dans un journal auquel on n*est pas abonné. Mettez-les moi à part, si vous y pensez, et vous me les donnerez quelque jour.

Votre sincèrement dévoué,

E. Delacroix.

Ce 17 février i858.

Mon cher monsieur.

Je vous remercie beaucoup du cas que vous voulez bien faire des articles (*) dont vous pariez: je n'éprouve pas pour eux la même tendresse, et d'ailleurs si

(*) Les articles publiés par Eugène Delacroix dans la Revue des Deux Mondes» sur Michel- Ange, Raphaël, etc., etc. Charles Baudelaire avait demandé à Eugène Delacroix, pour M. Poulet- Malassis, l'autorisation de les réunir en un volume.

je devais les publier, il faudrait des remaniements considérables. Il faut que vous sachiez que j'ai récemment refusé ce que vous désirez à M. Silvestre(*) qui y avait mis beaucoup d'insistance, et à qui j'^i toutes sortes de raisons de désirer être agréable. Il faut donc absolument que je vous fasse la même réponse qu'à lui, quoi qu'il m'en coûte de vous désobliger.

Je vous écris ceci à la hâte avant de sortir. Mille remerciements de votre bonne opinion. Je vous en dois beaucoup pour les Fleurs du mal: je vous en ai déjà parlé en l'air, mais cela mérite tout autre chose.

A vous bien sincèrement.

E. Delacroix.

(*) M. Théophile Silvestre, auteur de VHistoire des artistes vivants.

Ce i3 décembre iSôg.

Mon cher monsieur.

Excusez-moi de n'avoir pas répondu à votre lettre que j'avais égarée et sur laquelle était votre adresse. Je suis si arriéré dans mes travaux, par toutes sortes de causes, que je ne puis savoir quand je pourrai m'occuper du croquis ou esquisse dont vous me parlez et que je voudrais cependant voir déjà dans vos mains ou celles de vos amis.

J'ai trouvé effectivement un joli petit livre de vous sur Théophile Gautier. Il participe à l'inconvénient de plusieurs de vos publications : le caractère en est si fin que la lecture en est un travail pour moi difficile. J'y ai cependant aperçu que vous appréciez notre critique comme il doit l'être et comme je le fais moi-même. Je vous dirai même que depuis je suis tombé sur un ouvrage que

vous louez dignement, mais dont je n'avais point connaissance, malgré son ancienneté. Mademoiselle de Maupin, J'en ai été ravi : j'y ai trouvé Gautier sous un aspect que je ne connaissais pas, et ce qui augmente mon admiration, c'est sa jeunesse à l'époque où il l'a composé.

Mille excuses et amitiés.

E. Delacroix.

Ce 27 juin 1859.

Cher monsieur.

Comment vous remercier dignement pour cette nouvelle preuve de votre amitié (*). Vous venez à mon secours au moment où je me vois houspillé et vilipendé par un assez bon nombre de critiques

(*) Saloyi de i85g, publié dans la Revue fran- '^ çaise, reproduit dans le volume des Curiosités esthétiques des œuvres complètes.

sérieux ou soi-disant tels. Ces messieurs ne veulent que du grand, et j'ai tout bonnement envoyé ce que je venais d'achever, sans prendre une toise pour vérifier si j'étais dans les longueurs- prescrites pour arriver convenablement à la postérité, dont je ne doute pas que ces messieurs ne m'eussent facilité l'accès. Ayant eu le bonheur de vous plaire, je me consoledeleurs réprimandes. Vous metraitez commeon ne traiteque les grandsmorts; vous me faites rougir, tout en me plaisant beaucoup; nous sommes faits comme cela.

Adieu, cher monsieur; faites donc paraître plus souvent quelque chose : vous mettez de vous dans tout ce que vous faites, et les amis de votre talent ne se plaignent que de la rareté de vos apparitions.

Je vous serre la main bien cordialement.

E. Delacroix.

Champrosay, ce 8 octobre i86i.

Mon cher monsieur,

Je ne vois qu'au retour d'un voyage qui m'a éloigné quelque temps de Paris votre article (') toujours si bienveillant et d'une tournure si originale^ comme tout ce que vous faites, sur mes peintures de Saint-Su Ipice. Je vous remercie bien sincèrement et de vos éloges et des réflexions qui les accompagnent et les confirment sur ces effets mystérieux de la ligne et de la couleur, que ne sentent, hélas ! que peu d'adeptes. Cette partie musicale et arabesque n'est rien pour bien des gens qui regardent un tableau comme les Anglais regardent une contrée quand ils voyagent: c'est-à-dire

(*) Peintures murales d'Eugène Delacroix^ article publié dans le numéro de la Revue fantaisiste du i5 septembre i86i ; reproduit dans le volume VArt romantique des œuvres complètes.

qu'ils ont le nez dans le Guide du voyageur, afin de s'instruire consciencieusement de ce que le pays rapporte en blé et autres denrées. De même, les critiques 'bons sujets veulent comprendre afin de pouvoir démontrer. Ce qui ne tombe pas absolument sous le compas ne peut les satisfaire: ils se trouvent volés devant un tableau qui ne démontre rien et qui ne donne que du plaisir.

Vous m'avez écrit, il y a deux mois, relativement au procédé que j'emploie pour peindre sur mur; mais je ne savais oti adresser ma réponse. Je prends le parti aujourd'hui de vous adresser mes actions de grâces au bureau de la revue.

Millesincèresamitiésetremercîments.

E. Delacroix.

LETTRES

DE MM. VICTOR HUGO, JOSÉPHIN SOULARY, ' JULES BARBEY d'aUREVILLY> C. MERYON, PAUL DE SAINT-VICTOR, H. TAINE.

ÎS^S«S^«S^2«S^Ô2S^2fiS^2^

'^=^ouR être ici réunies en un chapitre, ft) T^ les lettres suivantes n'ont entre elles €^^ aucun lien.

On remarquera toutefois que la plupart ont été écrites pour répondre à la préoccupation constante et passionnée de Baudelaire de faire rendre enfin justice à des génies méconnus à son gré : Edgar Poe, Meryon, Philibert Rouvière :

Dieux trahis par le sort, et privés de louanges.

Lettre de M, Victor Hugo.

Hauteville house , 29 avril 1860.

Vous m* avez envoyé, cher poète, une bien belle page ; je suis tout heureux et très-fier de ce que vous voulez

bien penser des choses que j'appelle mes dessins à la plume ('). J'ai fini par y mêler du crayon, du fusain, de la sépia, du charbon, de la suie, et toutes sortes de mixtures bizarres qui arrivent à rendre à peu près ce que j'ai dans Tœil et surtout dans l'esprit.

Cela m'amuse entre deux strophes.*

Puisque vous connaissez M. Meryon, dites-lui que ses splendides eaux-fortes m'ont- ébloui. — Sans la couleur, rien qu'avec l'ombre et la lumière, le clairobscur tout seul et livré à lui-même :

voilà le problème de l'eau- forte. M.

Meryon le résout magistralement. Ce qu'il fait est superbe. Ses planches vivent, rayonnent et pensent. Il est /digne de la page profonde et lumineuse qu'il vous a inspirée ('). Vous avez en

(«) Salon de i85g, p. 338 des Curiosités esthétiques, dans les œuvres complètes.

(2) Salon de i85g, p. 336 des Curiosités esthétiques, dans les œuvres complètes.

VOUS , cher penseur , toutes les cordes de Fart; vous démontrez une fois de plus cette loi, que dans un artiste le critique est toujours égal au poète.

Vous expliquez comme vous peignez, granditer.

Je vous serre la main.

Victor Hugo.

Lettre de M. Joséphin Soulary,

Lyon , ce 22 février 1860.

Cher maître ,

Vous écrivez à notre ami Armand Fraisse de trop aimables choses à mon endroit pour que je ne vous en exprime pas, et sans retard , toute ma reconnaissance.

En plaçant mon nom à côté du vôtre dans un récent compte-rendu, M.

Fraisse m'a fait un honneur d'autant plus insigne, que je vous tiens (je l'ai

dit en maintes circonstances) pour le premier poète de notre époque. Vous auriez pu, sans y mettre trop d'amourpropre, décliner une association où tout profit est pour moi. Loin de là, vous voulez bien me reconnaître un air de famille avec vous , et vous me tendez la main comme à un frère.

Merci, cher maître! Je retiens votre main dans la mienne, et je me persuade, non sans grande vanité , qu'à défaut de ces points de ressemblance qui constituent Tétat d'émulation entre deux talents , nous avons du moins ces points de contact qui mettent deux cœurs en état de parfaite sympathie.

Daignez agréer, cher maître, l'expression de mes sentiments les plus dévoués.

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