Scène vide
A mesure que le bruit des pavés tombants se multiplie, les cris diminuent. — Ils cessent.
L'homme reparaît: « Je suis libre!
— Pauvre ange, elle a dû bien souffrir ! »
Tout ceci doit être entrecoupé par le bruit lointain de l'orchestre. A la fin de l'acte, des groupes d'ivrognes et de grisettes qui chantent — entr'autres la sœur — reviennent par la route.
Voici, en peu de mots l'explication du dénouement. Notre homme a fui.
— Nous sommes maintenant dans un port de mer. — Il pense à s'engager comme matelot. — Il boit effroyablement: estaminets, tavernes de matelots, musicos. — Cette idée : Je suis libre, libre, libre! est devenue l'idée fixe, obsédante. Je Suis libre! — je suis tranquille! — on ne saura jamais rien.
— Et comihe il boit toujours, et qu'il boit effroyablement depuis plusieurs mois, sa volonté diminue toujours, — et l'idée fixe finit par se faire jour par quelques paroles prononcées à voix haute. Sitôt qu'il s'en aperçoit, il cherche à s'étourdir par la boisson, par la marche, par ia course, — mais l'étrangeté de ses allures le fait remarquer. — Un homme qui court a évidemment
fait quelque chose. On Farrête ; alors — avec une volubilité, une ardeur, une emphase extraordinaire, avec une minutie extrême — très-vite, très-vite, cumme s'il craignait de n'avoir pas le temps d'achever, il raconte tout son crime. — Puis il tombe évanoui. — Des agents de police le portent dans un fiacre.
C'est bien fin, n'est-ce pas, et bien subtil ? mais il faut absolument le faire comprendre. Avouez que c'est vraiment terrible. — On peut faire reparaître la petite sœur dans une de ces mai^ns . de débauche et de ribotte faites pour les matelots.
Je suis tout à vous.
Ch. Baudelaire.
Vous me ferez vos observations là dessus.
Je serais bien disposé à diviser l'œuvre en plusieurs tableaux courts, au lieu d'adopter l'incommode division des cinq longs actes.
Lettre de Ch. Baudelaire à M. Hosiein (*)
Mercredi, 8 novembre 1854.
Monsieur, je n'accomplirais qu'avec timidité et défiance cette singulière démarche que je tente aujourd'hui, si je ne savais que je parle à un homme d'esprit.
L'ouvrage que je vous envoie, et qui m'a donné un mal infini à trouver, —
(*) Communiqué par M. Le Maréchal, avec une note explicative que voici :
Baudelaire eut vers i856 ou 1857 la velléité de faire du théâtre ; comme Balzac^ il y voyait non seulement une occasion d'exprimer sa pensée d'une façon plastique, mais encore un moyen merveilleux de gagner de l'argent.
L'argent, pour ces deux martyrs de la dette, c'était la liberté, le droit de travailler à leurs heures, et de corriger et de polir leur œuvre à leur aise. Il me parlait souvent d'un drame non encore écrit, mais fixé dans son cerveau, qui avait pour titre VIvrogne, et que Rouvière devait jouer; en outre il ne connaissait qu'un seul directeur capable de monter la pièce, M. Hostein. Je le menai donc un soir chez celui-ci
la Bibliothèque ne voulant pas le prêter, — la Revue rétrospective aypnt disparu, — est à peu près inconnu ; peut-être le connaissez- vous ? — en tout cas il ne fait partie ni des œuvres complètes, ni même des œuvres posthumes, et il n'y a guère que les fureteurs qui raient lu (*). Depuis bien des
qui gouvernait en ce moment à la Gaîté. Après une longue conversation , ils se quittèrent enchantés Tun de l'autre, et d'accord sur tous les points. Baudelaire allait écrire son draine, et Hostein lui ouvrait son théâtre et lui promettait Rouvière. Malheureusement les nécessités de la vie entravèrent Baudelaire, et jamais le drame ne fut terminé.
En quittant Hostein, Baudelaire lui parla d'une pièce très-réaliste de Diderot; elle avait pour titre Est-il bon ? Est-il méchant ? et n'était connue que de quelques érudits. C'était pour un directeur intelligent et artiste une tentative séduisante. Hostein le pria de la lui communiquer. Le lendemain il recevait la pièce, avec la lettre que voici.
(*) Cette pièce de Diderot, Est-il bon ? Estil méchant ? publiée dans la première Revue rétrospective, de M. Taschereau, a un mo-
années^ j'avais l'idée que cet ouvrage aurait dans notre temps un vaste succès; un autre que moi aurait pensé à la Comédie-Française ou au Gymnase ; mais le choix que je fais me paraît meilleur^ d'abord à cause des qualités du directeur^ mais aussi particulièrement à cause de son apparence — permettez-moi de vous le dire — paradoxale.
Je me suis dit :
M. Hosteîn a été l'ami de Balzac.
N'est-ce pas vous, monsieur^ qui avez si bien fait la mise en scène de la Marâtre? — M. Hostein doit parfaitement bien comprendre la valeur d'un ouvrage qui a l'âir d'un de ces rares
ment préoccupé les esprits inquiets d'une rénovation du théâtre. En i856, le i*' décembre, la Gai(ette de Champfleury contenait une lettre de 42 pages, adressée au ministre d'État, pour lui proposer de faire monter cette pièce au Théâtre-Français. Cette proposition n'eut aucune suite, ainsi que l'a raconté M. Champ* Heury dans un autre ouvrage.
précurseurs du théâtre que rêvait Balzac.
Dans les théâtres subventionnés, rien ne se fait, rien ne se conclut, rien ne marche ; tout le monde y est timide et bégueule.
Puis il serait curieux de vérifier si définitivement ce public du boulevard, si méprisé, ne serait pas apte à comprendre et à applaudir un ouvrage d'une merveilleuse portée, — je ne veux pas prononcer le mot littéraire, qui appartient à Taffreux argot de notre époque.
J'ai pensé que les succès infatigables de votre théâtre vous autorisaient à faire une éclatante tentative sans imprudence, et que les Cosaques et le Sanglier pouvaient bien — à mettre les choses au pire — payer la bienvenue de Diderot.
Si je voulais surexciter votre orgueil, je pourrais vous dire qu'il est digne de vous de perdre de Targent avec ce grand
auteur, mais malheureusement je suis obligé de vous avouer que je suis convaincu qu'il est possible d'en gagner.
Enfin^ — irai-je jusqu'au bout ? — car ici, moi inconnu de vous, j'ai l'air d'empiéter indiscrètement sur vos droits et vos fonctions, — il m'a semblé qu'un acteur merveilleux par sa véhémence, par sa finesse, par son caractère poétique , un acteur qui m'a ébloui dans les Mousquetaires — j'ignore totalement si vous pensez comme moi — j'ai présumé, dis-je, que M. Rouvière pourrait trouver dans ce personnage de Diderot écrit par Diderot (Hardouin), personnage oti la sensibilité est unie à l'ironie et au cynisme le plus bizarre, lin développement tout nouveau pour son talent.
Tous les personnages (ceci est une curiosité), sont vrais, M. Poultier, le commis à la marine, est mort trèstard ; j'ai connu quelqu'un qui l'a connu.
Les femmes sont nombreuses, toutes amusantes et toutes charmantes.
Cet ouvrage est, à proprement parler, le seul ouvrage très-dramatique de Diderot. Le Fils naturel et le Père de famille ne peuvent pas lui être comparés.
Quant aux retouches, — je désire que votre sentiment s'accorde avec le mien, — je crois qu'elles peuvent être très-rares et n'avoir trait qu'à des expressions vieillies, à des habitudes d'ancienne jurisprudence, etc., etc. En d'autres termes, je crois qu'il serait peut-être bon de commettre, en faveur du public moderne, quelques innocents anachronismes.
Et maintenant permettez-moi, monsieur, de profiter de l'occasion pour vous avouer que depuis longtemps je rêve à un drame aussi terrible et aussi singulier qu'on peut le désirer, et que dans les rares moments où je puis y travailler, j'ai toujours devant les yeux
rimage de votre étrange acteur. Il s agit d'un drame sur ï ivrognerie, Ai-je besoin de vous dire que mon ivrogne n'est pas un ivrogne comme les autres ?
— Veuillez agréer, monsieur, l'assurance de mon profond respect, et permettez-moi d'avoir bon espoir.
Ch. Baudelaire.
Sj, rue de Seine,
Lettre de M. Hostein à Ch, Baudelaire (*).
Paris, le ii novembre 1854.
Monsieur,
Je vous remercie de la confiance que vous avez en moi.
Je vous remercie également d'avoir pensé à mon théâtre pour lui offrir ce que vous considérez, et ce qui est en effet, sous beaucoup de rapports, une bonne fortune littéraire,
(*) Communiqué par M. Poulet-Malassis.
Mais permettez-moi de vous exposer en peu de mots ce qui m'empêche de donner suite à cette offre bienveillante.
D'abord, je ne partage pas complètement votre enthousiasme pour l'œuvre de Diderot.
N'auriez-vous pas été séduit par le paradoxe, plus que par la réalité des situations et des caractères ?
Certes, il y a une notable dépense de fantaisie, d'entrain, d'humour, dans cette pièce si mal intitulée : Est-il bon?
etc.
Mais est-ce là une pièce de théâtre ?
Je n'entends pas seulement parler du Théâtre de la Gaîté, mais du théâtre en général.
Peu ou point d'intérêt, des caractères plutôt exprimés que finis, des situations où l'intrigue — et quelle intrigue !
— supplée à la passion et à la combinaison. Voilà pour le fonds.
Quant à la forme, je me montrerai plus disposé à la louer. Non pas que le
dialogue étincelle de traits philosophiques, satiriques ou comiques; mais à défaut de ces qualités précieuses, le style a une allure vive, animée, pressée d'aller au but, ce qui ne manque pas de charme pour nous autres Français, toujours si affairés quand nous écoutons, et si disposés à tenir en grande estime la brièveté de ceux, qui nous parlent.
Voilà mon opinion sur l'œuvre dans son application à la scène française en général ; en ce qui concerne la Gaîté, en particulier, permettez-moi de vous déclarer que nous ferions une bien triste, bien déplorable épreuve, si nous soumettions à ce public l'œuvre de Diderot.
Oh ! monsieur , venez-vous si peu dans notre théâtre que vous ayiez pu vous faire un seul instant d'illusion sur ce point !
Je n'entreprendrai pas de vous décrire l'esthéiique de notre genre. Qu'il
me suffise de vous affirmer que je fais fausse route toutes les fois que je ne me borne pas purement et simplement à être le continuateur (je dis continuateur et non imitateur) des Pixérécourt, CaigneZj etc.
Toutes les tentatives engagées par moi, en dehors de ce genre, m'ont été nuisibles ou funestes.
Maintenant, est-ce un bien, est-ce un mal qu'il en soit ainsi ?
Au premier abord, on regrette ce résultat ; à une seconde réflexion, on s en console.
En effet, si le mouvement littéraire procédait de bas en haut, c'est-à-dire de la Gaîté à la Comédie- Française, le progrès deviendrait bientôt impossible. La Gaîté serait bientôt le Théâtre-Français, et le Théâtre-Français, que serait-il?
— Tout enseignement veut d'abord des écoliers, et non une classe de professeurs. Réjouissons-nous donc d'avoir encore dans le peuple un public d'écoliers.
C'est pour ce public, c'est pour ces écoliers que le Théâtre de la Gaîté est fait. Il y a tout un enseignement relatif, et voilà pourquoi notre genre , ridicule ailleurs, est encore si bon chez nous, que certaines pièces dites progressives n'y ont pas fait le sou.
Ceci posé, je vous offre, pour /'/vrogne, tous mes bons offices.
Votre dévoué