‹ Charles Baudelaire: souvenirs, correspondances, bibliographie. Suivie de pie?ces ine?ditesChapitre 8 sur 34 · LE DRAME « L'IVROGNE · texte numérisé non relu

LE DRAME « L'IVROGNE

ÎS^«^S«S««S«S«e2«S«fô«S*fô^

HARLES Baudelaire a projeté trois drames :

^^^ la Fin de don Juan; le Marquis du i" hou:^ardSj et VIvrogne, Le dernier dont l'idée mère se trouve dans la pièce des Fleursdu mal intitulée le Vin de l'assassin, le préoccupa longtemps. Le projet eut même un commencement d^exécution; le scénario s'est retrouvé dans uii brouillon de lettre adressée à l'acteur Tisserant , auquel il destina d'abord le principal rôle ; il l'offrit ensuite à Philibert Rouvière alors à la Gaîté.

En même temps il recommandait, comme on va voir, à M. Hostein, directeur de ce théâtre, une pièce de Diderot,

Nous avons pu retrouver l'ensemble des correspondances relatives à cette double tentative sans résultat.

Lettre de. M. Tisser ant à Baudelaire (')

Mon cher monsieur Baudelaire^

Vous êtes un de ces hommes qu'on n'oublie pas quand on a du cœur, et encore moins quand on est un peu ar* tiste.

Je vous ai vu peu^ et cependan tcela m'a suffi. J'ai bien souvent pensé à vous pendant ma longue absence, et mes réflexions à votre endroit me ramenaient toujours à cette triste pensée que comme beaucoup d'êtres bien organisés, vous dépensiez votre trésor

(*) Communiqué par M. Poulet-Malassis.

Nous n'hésitons pas à imprimer cette lettre sans retranchements. Les opinions littéraires de l'honnête artiste qui Ta signée s^expliquent assez par l'infatuation professionnelle ; elles ne sauraient rendre moins estimable Fauteur du Vicaire de Wakefield,

spirituel (le seul vjaî trésor), sou à sou, au lieu de risquer une grave affaire. En effet, vous enfermez de grandes idées dans un petit moule, ressemblant à cet homme qui se croit bon marcheur parce qu'il fait cinquante fois dans un jour le trajet d'un bout du passage des Panoramas à l'autre ; au bout de dix jours, il additionne ses pas, et dit : J'ai été à Bordeaux.

Mais je vois avec joie que vous n'êtes pas cet homme-là 1 Bravo ! développez-vous ; votre pensée est large et originale l Mettez-nous en scène des gens qui se promènent dans le Champde-Mars, histoire de fumer une cigarette !

Venez me voir quand vous voudrez, le plus tôt sera le meilleur.

Le haut du pavé dramatique n'est pas encombré, allongez les jambes de votre intelligence, et venez faire un tour dans le grand drame.

La basé dont vous me parlez est so-

lide : la rêverie^ la fainéantise , la misère, V ivrognerie et Y assassinat; avec ces cinq notes-là, on peut faire une mélodie terrible.

Si j'ai assez de savoir pour être votre guide, je suis tout à vous. Si vous avez besoin d*un artiste pour animer et exécuter votre œuvre devant le public, à défaut de Frederick Lemaître, comptez sur mon audace et mes efforts. Si vous avez besoin d'un ami qui aime votre œuvre, comme vous l'aimez vousmême, comptez, oh ! comptez sur moi !

Pas de timidité, pas de fausse modestie !

si nous doutons de nous-mêmes, personne n*aura foi en nous. Assez de coups de pétards et de pistolets, c'est un coup de canon qu'il nous faut !

Quant à mon camarade Laferrière, je le crois artiste, mais je ne sais si ses moyens se prêteraient à une transformatioa radicale; c'est une chose à lui proposer, le cas échéant.

Quand vous viendrez me voir, je sors

rarement avant onze heures du matin^ et le mois prochain j'aurai peu de répétitions; dans tous les cas^ un mot par la poste, et je vous attendrais ou vous préviendrais.

De Taudace! de l'audace! de l'audace ! et tout de suite !!

Bien à vous,

J*-H. TiSSERANT.

Lettre de Baudelaire à M. Tisserant.

Samedi, 28 janvier 1854.

J'ai reçu de vous une lettre, mon cher monsieur Tisserant, qui contient un gros paquet de compliments. Attendez donc que je les aie mérités. Nous verrons plus tard s'il y a lieu pour moi .d'être loué. Du reste, je sens très-bien que je vais faire sur moi-même — et cela aura été, il faut le dire, à votre instigation — une grande épreuve.

Dans peu de temps d'ici^ je saurai si je suis capable d'une bonne conception dramatique. C'est, du reste, à ce sujet, et pour vous mettre au courant de cette conception, que je vous écris une lettre un peu longue, que j'avais le projet de vous écrire depuis plusieurs jours, et que je remettais de jour en jour.

Je désire fortement que nous nous entendions très-bien. — Je sens que je peux avoir besoin de vous, et je crois que dans de certains cas vous devez mieux que moi distinguer le possible de l'impossible.

Quoique ce soit une chose importante, je n'ai pas encore songé au titre :

le Puits P l'Ivrognerie F la Pente du mal? etc.

Ma principale préoccupation, quand je commençais à rêver à mon sujet, fut :

à quelle classe, à quelle profession doit appartenir le personnage principal de la pièce ? — J'ai décidément adopté une profession lourde, triviale, rude:

le scieur de long. Ce qui m'y a presque forcé, c'est que j'ai une chanson dont l'air est horriblement mélancolique^ et qui ferait, Je crois, un magnifique effet au théâtre, si nous mettons sur la scène le lieu ordinaire du travail, ou surtout si, comme j'en ai une immense envie, je développe au troisième acte le tableau d'une goguette lyrique ou d'une lice chansonnière. Cette chanson est d'une rudesse singulière. Elle commence par :

Rien n'est aussi'Z'aimable, Fanfru-cancru-lon-Mahira, Rien n'est aussi-z^aimable Que le scieur de long.

Et ce qu'il y a de meilleur, c'est qu'elle est presque prophétique et peut devenir la Romance du saule de notre drame populacier. Ce scieur de long si aimable finit par jeter sa femme à l'eau, et il dit en parlant à la Sirène (il y a pour moi une lacune avant cet endroit) :

Chante, Sirène, chante, Fanfru''€ancru4on'la'lahira'' Citante, Sirène, cfianle.

T'as raison de chanter.

Car Cas la mer à boire, FanfrU'CancrU'lon-la'lahiror Car t*as la mer à boire.

Et ma mie à manger !

Mon homme est rêveur^ fainéant^ il a, ou il croit avoir des aspirations supérieures à son monotone métier, et comme tous les rêveurs fainéants, il s'enivre.

La femme doit être jolie, — un modèle de douceur, de patience et de bon sens.

Le tableau de la goguette a pour but de montrer les instincts lyriques du peuple, souvent comiques et maladroits.

— Autrefois, j'ai vu les goguettes. — Il faudra que j'y retourne, — ou plutôt nous irons ensemble. Il sera peut-être possible d'y prendre des échantillons de poésie tout faits. De plus, ce tableau

nous fournit un délassement au milieu de ce cauchemar lamentable.

Je ne veux pas ici vous faire un scénario détaillé, puisque dans quelques jours j'en ferai un dans les règles, et celui-là nous l'analyserons de façon à m' éviter quelques gaucheries. Je ne vous donne aujourd'hui que quelques notes.

Les deux premiers actes sont remplis par des scènes de misère, de chômage, de querelles de ménage, d'ivrognerie et- de jalousie. Vous verrez tout à l'heure l'utilité de cet élément nouveau.

Le troisième acte, la goguette , — où sa femme, de qui il vit séparé, inquiète de lui, vient le chercher. C'est là qu'il lui arrache un rendez-vous pour le lendemain soir, dimanche.

Le quatrième acte, le crime — bien prémédité, bien préconçu. — Quant à l'exécution , je vous la raconterai avec soin.

Le cinquième acte (dans une autre ville), le dénoûment, c est-à-dire la dénonciation du coupable parlui-même, sous la pression d'une obsession. — Comment trouvez-vous cela ? — Que de fois j'ai été frappé par des cas semblables, en lisant la Ga:{ette des tribunaux !

Vous voyez combien le drame est simple. Pas d'imbroglios, pas de surprises. Simplement le développement d'un vice et des résultats successifs d'une situation.

J'introduis deux personnages nouveaux.

Une sœur du scieur de long, créature aimant les rubans, lesbijouxà vingt-cinq sols, les guinguettes et les bastringues, ne pouvant pas comprendre la vertu chrétienne de sa belle-sœur. C'est le type de la perversité précoce parisienne.

Un homme jeune — assez riche — d'une profession plus élevée — profondément épris de la femme de notre ouvrier — mais honnête et admirant

sa vertu. Il parvient à glisser de temps à autre un peu d'argent dans le ménage.

Quant à elle^ malgré sa puissante religion, sous la pression des souffrances que lui impose son mari, elle pense quelquefois un peu à cet homme, et ne peut pas s'empêcher de rêver à cette existence plus douce, plus riche, plus décente, qu'elle aurait pu mener avec lui. Mais elle se reproche cette pensée comme un crime, et lutte contre cette tendance. — Je présume que voilà un élément dramatique. — Vous avez déjà deviné que notre ouvrier saisira avec joie le prétexte de sa jalousie surexcitée pour cacher à lui-même qu'il en veut surtout à sa femme de sa résignation^ de sa douceur, de sa patience, de sa vertu. — Et cependant il l'aime, mais la boisson et la misère ont déjà altéré son raisonnement. — Remarquez de plus que le public des théâtres n'est pas familiarisé avec la très-fine psychologie du crime, et qu'il eût été bien difficile

de lui faire comprendre une atrocité sans prétexte.

En dehors de ces personnages, nous n'avons que des êtres accessoires : peutêtre un ouvrier farceur et mauvais sujet, amant de la sœur, — des filles, — des habitués de barrières, de cabarets, d'estaminets , — des matelots , des agents de police.

Voici la scène du crime. — Remarquez bien qu'il est déjà prémédité.

L'homme arrive le premier au rendezvous. Le lieu a été choisi par lui. — Dimanche soir, — Route ou plaine obscure, — Dans le lointain, bruits d'orchestres de bastringue. — Paysage sinistre et mélancolique des environs de Paris. — Scène d'amour — aussi triste que possible — entre cet homme et cette femme; — il veut se faire pardonner ; — il veut qu'elle lui permette de vivre et de retourner près d'elle. Jamais il ne l'a trouvée si belle. ... Il s'attendrit de bonne foi. — Il en rede-

vient presque amoureux ; il désire, il supplie. La pâleur, la maigreur la rendent plus intéressante, et sont presque des excitants. Il faut que le public devine de quoi il est question. Malgré que la pauvre femme sente aussi sa vieille affection remuée, elle se refuse à cette passion sauvage dans un pareil lieu. Ce refus irrite le mari qui attribue cette chasteté à l'existence d'une passion adultèrç ou à la défense d'un amant.

« Il faut en finir ; cependant je n'en aurai jamais le courage; je ne peux pas faire cela moi-même. » Une idée de génie — pleine de lâcheté et de superstition — lui vient.

Il feint de se trouver très-mal, ce qui n'est pas difficile, son émotion vraie aidant à la chose : « Tiens, là-bas, au bout de ce petit chemin, à gauche, tu trouveras un pommier ; — va me chercher un fruit. » (Remarquez qu'il peut trouver un autre prétexte — je jette celui-là sur le papier en courant.

La nuit est très-noire^ la lune s'est cachée. Sa femme s' enfonçant dans les ténèbres, il se lève de la pierre où il s'est assis : « A la grâce de Dieu ! si elle échappe, tant mieux ; si elle y tombe, c'est Dieu qui la condamne ! »

Il lui a indiqué la route où elle doit trouver un puits presque à ras de la terre.

On entend le bruit d'un corps lourd tombant dans l'eau, — mais précédé d'un cri, — et les cris continuent.

a Que faire? On peut venir; — je puis passer, je passerai pour l'assassin. — D'ailleurs, elle est condamnée... Ah!

il y a les pierres — les pierres qui font le bord du puits I »

Il disparaît en courant.

Page 1