AUTRE DEBUT
craindre et qu'il était dans son droit lorsqu'il s'installait dans la rue. Un jour, sa mère l'encouragea :
— Tu as raison de sortir un peu. Tu es là à l'ombre, en face du soleil, ça te fait du bien.
Elle finit, d'ailleurs, par l'envoyer faire quelques courses. C'est ainsi qu'il alla plusieurs fois chercher du sel chez l'épicier et qu'une autre fois il alla, plus loin encore, chez le boulanger. Un jour, de sa propre initiative, il traversa toute la ville pour se prouver à lui-même qu'il était capable de le faire.
Pendant longtemps, Charles Blanchard, au cours de ses sorties n'apprit rien du tout. Il remarqua simplement qu'un enfant peut sortir et que le monde, comme il était porté à le croire, n'est pas habité par une bête dévorante et prête à s'élancer sur les personnes qui sortent de leur maison. Cette découverte a, du reste, beaucoup plus d'importance qu'on le pourrait imaginer. Celui d'entre nous qui a deux jambes et deux yeux finit, lorsqu'il n'a pas peur de s'en servir, par se trouver en face de certains spectacles qui sauront attirer et retenir son attention. Il suffit de se mettre en marche, il n'est même pas nécessaire de marcher longuement. Il en est plusieurs qui n'ont pas eu besoin de
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faire la moitié de la route pour rencontrer ce qu'ils appelaient la vie ; elle parcourt elle-même de grandes distances, elle passe par les villages, elle s'arrête un peu dans chaque rue, vous n'aurez qu'à franchir les quelques pas qui vous séparent de l'une d'elles.
La petite ville qu'habitait Charles Blanchard n'était pas une de ces cités remuantes dans lesquelles des usines, des magasins, des auberges font circuler des hommes, des femmes et des voitures par bandes et déterminent une activité dont le spectacle vous engage bien plus au plaisir ou au travail qu'à la reflexion. C'était une de ces petites villes comme on en voit dans les provinces du Centre, qui, entourées par la campagne comme une maison par un potager reçoivent d'elle les produits nécessaires à leur subsistance et mènent cette existence des fonctionnaires retraités auxquels il suffit d'être à l'abri du besoin. Le mouvement y était mesuré, l'action sage et lente, le principal événement qui agitait la vie et la poussait à se montrer était le marché qui, sur la place, groupait des ménagères prudentes, sachant apprécier la qualité des marchandises et les examinant avec soin.