‹ Charles Blanchard. Préf. de Léon-Paul FargueChapitre 5 sur 18 · ENTERREMENTS · texte numérisé non relu

ENTERREMENTS

...La seule chose qui la consolât un peu, c'était la pensée qu'elle pouvait, le soir, faire la soupe aux légumes : On lui donnait souvent des légumes dans les fermes qu'elle allait visiter. On lui donnait des pommes de terre, on lui donnait des choux, des raves, des oignons, des poireaux. Elle aimait tant la soupe ! la soupe est chaude, elle la mangeait, il lui semblait qu'elle lui donnât comme chaleur ce qui depuis deux ans lui en avait manqué. Elle sortait de son silence, elle voulait que son fils se rendît bien compte de ce que vaut une soupe.

Elle lui disait :

— Mange bien. C'est bon, la soupe, et puis ça tient au corps.

Il lui semblait avoir découvert en elle un organe délicieux qui s'appelle l'estomac et qui, lorsqu'on

a de quoi le rassasier, est le siège d'un grand bonheur. Elle se sentait à l'aise, la soupe la soutenait, la soupe emportait le chagrin, elle n'avait plus peur de tomber malade. Elle consentait à des sacrifices, elle commettait des imprudences ; comme il faut du beurre pour le mettre dans la soupe, elle achetait du beurre.

Parfois, pourtant, au beau milieu de son plaisir, un silence soudain se produisait dans sa tête, elle ne savait d'abord ce qui allait se passer, puis une conscience aiguë perçait ces lourds sentiments qui la faisaient s'abandonner au bien-être. Une conscience plus claire devenait sa conscience. Elle savait de quel prix elle avait payé cette soupe qu'elle mangeait. Elle rougissait comme si elle eût comparu devant un accusateur. Elle ne savait pas se défendre, elle acceptait tous les reproches, elle les recevait, elle leur donnait une place que n'avait pas la soupe. Elle pensait :

— Je suis une goinfre !

Il lui semblait avoir vendu son âme pour une assiettée de soupe. Elle était une mendiante, elle ne faisait pas de différence entre elle et ces vieux qui habitent on ne sait où, qui sortent de prison, qui font profession de chercher leur pain, qui volent, qui mettent le feu aux fermes, qui cou-

chent dans les fossés. Ils eussent pu lui dire :

— Je te vaux. Tu fais la même chose que moi. Certes, on la recevait bien dans les fermes. Les

chiens aboyaient mais ne se lançaient pas contre elle, les femmes la voyaient venir, ouvraient la porte et criaient au chien :

— Veux-tu te taire, sale bête !

Elles lui disaient :

— Et moi, ma pauvre Solange, si je venais à perdre mon homme qu'est-ce qu'il faudrait que je fasse ? J'ai deux enfants. 11 faudrait bien aussi que je cherche mon pain.

Ces paroles ne consolaient pas Solange, mais au contraire lui montraient qu'il eût fallu aux autres femmes un grand malheur pour qu'elles en arrivassent là où elle en était.

Et puis on avait beau la bien recevoir, elle n'était pas sûre d'elle-même. 11 eût suffi d'un caprice, d'une lubie ; il eût suffi qu'une fois, n'ayant pas remercié les gens avec assez de chaleur, elle les eût offensés, car ceux qui font le bien aiment que l'on s'en aperçoive. On ne se fût pas gêné pour lui dire :

— Je ne peux rien vous donner. Il me faut mon pain pour moi.

Elle était à la merci de tout le monde ; à part

les mendiants elle n'était l'égale de personne. 11 y avait sur la Terre deux sortes d'habitants : ceux qui gagnent leur pain et peuvent le manger à pleine bouche sans autre souci que celui d'être heureux, et il y avait Solange Blanchard qui, la tête basse, s'approchait d'eux et attendait pour savoir si, lorsqu'ils auraient mangé, il ne resterait pas quelque chose qu'ils pussent partager entre leurs chiens et elle.

Elle n'eût pas tant souffert si elle eût été seule au monde. Elle se disait :

— Si ce n'était que de moi ! Une fois que je serai morte, tout ceci ne se connaîtra plus ! Mais elle pensait à l'enfant qui avait encore toute sa vie à remplir. 11 eût été beaucoup plus sage qu'elle ne lui parlât de rien, mais, parfois, lorsque les idées noires tombaient sur sa tête avec le poids qu'elles ont, elle regardait autour d'elle pour voir si quelqu'un pourrait l'aider à en supporter le fardeau. Son fils était son seul compagnon, et bien qu'il ne fût qu'un enfant, il était là, elle n'avait pas le choix, elle lui parlait :

— Mon Charles, quelle triste destinée nous avons ! C'était un bon petit garçon. Il commençait à

devenir sérieux, il voyait quelle était sa situation, il conformait sa vie aux paroles que lui disait sa mère

Il marchait auprès d'elle, il réglait ses pas sur ceux de sa mère, elle se tenait un peu courbée lorsqu'elle montait les côtes et il comprenait qu'il faut se tenir un peu courbé lorsqu'on monte une côte. Us allaient d'un mouvement égal; comme les jambes de l'enfant étaient plus petites, il les remuait davantage, ils avançaient sur la même ligne dans la même vie, ils portaient la même pensée, avec cette seule différence que l'enfant étant plus jeune considérait cela comme un jeu dont il pratiquait les règles avec attention et sans prendre garde à la fatigue. Il connaissait les chemins, il savait que sur telle route on va chez telle personne, il s'intéressait à cela, il était fier quand il avait deviné juste.

— C'est chez la mère Pernier que nous allons, maman.

Lorsqu'ils revenaient, il voulait encore faire comme sa mère, et pendant quelques minutes, c'était lui qui portait le panier.

Solange était contente. Elle disait :

— C'est vrai qu'il me donne du mal, mais de temps en temps il me rend des petits services.

Elle finit par lui demander de la suppléer. Il arriva plusieurs fois, dans des circonstances assez importantes, qu'elle le fit partir en son nom et

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qu'elle lui confia ce qu'on peut appeler une mission. Elle commença le jour où l'on enterra Monsieur Ducrot. Monsieur Ducrot, après une longue maladie, mourut comme l'on s'y attendait. Son enterrement devait avoir lieu un matin, à dix heures ; c'était un homme très riche, et il était à prévoir qu'à la sortie du cimetière sa famille, selon l'usage, ferait distribuer quelques sous aux pauvres. Solange ne pouvait pas assister à la cérémonie, étant retenue jusqu'à midi par le ménage de Monsieur Lhotte, le greffier de la justice de paix. Elle hésita un peu avant d'aller demander dans les enterrements, mais à la réflexion elle s'aperçut que puisqu'elle cherchait déjà son pain dans les fermes, elle n'avait pas besoin d'être fière. Elle fit à l'enfant ses recommandations : — Tu iras attendre le cercueil devant la maison. Quand le convoi partira, tu te mettras derrière tout le monde. Tu entreras dans l'église, tu resteras à genoux et tu prieras bien le ^Bon Dieu. Au cimetière, tu verras, il y en aura d'autres comme toi ; après la cérémonie, vous resterez tous devant la grille et le domestique vous donnera à chacun quelque chose. Si on te demande ton nom, tu diras que tu es le petit Blanchard.

On lui donna une pièce de dix sous. 11 avait

peur de la perdre, il ne voulait pas la mettre dans sa poche de crainte que celle-ci ne fût percée. Il n'osait pas la garder dans sa main, de crainte qu'elle ne glissât entre ses doigts. Il sortit à la fin de cet embarras et résolut la question en mettant la pièce dans sa main, la main dans sa poche.

Il marcha très vite, il éprouvait cette joie des enfants qui, tout comme de grandes personnes, se sont rendus utiles. Il lui semblait avoir gagné dix sous.

Il alla dans beaucoup d'autres enterrements.

Aussitôt qu'un riche était mort, une sorte d'ébranlement atmosphérique, de village en village, en annonçait la nouvelle. On eût cru qu'un vide s'était produit quelque part, l'air s'y précipitait, un vent singulier se répandait par les routes, en soulevait la poussière et venait buter aux volets fermés de la maison qui, ayant perdu son maître, semblait devoir appartenir à qui la viendrait prendre.

Hommes, femmes, enfants, les pauvres sur les chemins s'avançaient dans sa direction. La distance, le mauvais temps, la chaleur, la faiblesse, les infirmités, rien n'était pour eux un empêchement. Il en venait avec des béquilles, avec des jambes raides, il en venait de boiteux. Des enfants de

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deux ans avaient fait dix kilomètres. Des enfants à la mamelle, lourds comme des pierres, dans les bras des femmes pleuraient de fatigue et d'énervement. Des vieillards entre deux bâtons, la tête branlante, consacraient la vie qui leur restait à faire acte de présence.

Ils assistaient à toutes les cérémonies de la mort. Ils formaient une seule masse immobile et silencieuse à l'écart du cortège, ils n'osaient se mêler à la foule des vivants : s'ils entraient à l'église ils restaient près de la porte et la gardaient ouverte pour mieux pouvoir s'enfuir. Nul ne se permettait un geste, ceux qui toussaient se sentaient coupables, lorsqu'ils marchaient ils déplaçaient doucement leurs jambes et craignaient que leurs pas ne fissent un grand bruit. Les enfants étaient surveillés par tous les yeux. Ils ne priaient même pas, ils étaient là, ils étaient venus, ils avaient fait la route, ils présentaient une vie sans défense et attendaient, avec humilité, que ceux qui en avaient le pouvoir se concertassent pour savoir quelle part on leur distribuerait des biens du mort.

La plupart du temps on ne leur donnait pas beaucoup. Ils avaient un mouvement de mauvaise humeur. Ce n'était pas la peine qu'un riche soit

mort pour que les pauvres reçoivent si peu. Ils s'apercevaient alors que la route était longue, qui les séparait de leur maison. Us revenaient sans courage. La seule chose qui leur fît supporter la fatigue, c'était, parfois, lorsqu'ils avaient un peu trop buté contre les pierres, d'ouvrir la main et de regarder là, au creux de leur paume, la pièce d'argent qui, malgré tout, valait qu'ils souffrissent les difficultés du voyage. Ils la rangeaient en arrivant, chacun d'eux avait sa cachette, ils la mettaient à l'abri des voleurs. Ils étaient tristes les jours suivants à la pensée de ce qu'ils avaient vu. Chacun d'eux avait honte d'avoir été avec les autres. Ils s'étaient mêlés à toute la mendicité d'alentour, ils avaient marché côte à côte avec des gens qui s'étaient ruinés par la mauvaise conduite, ils avaient coudoyé des pouilleux, ils avaient fait partie d'une foule dans laquelle entraient des idiots, des infirmes, des fainéants ; quelques vagabonds sans domicile, de passage dans le pays, étaient venus se joindre à leur groupe. Il y avait là des gens auxquels autrefois ils avaient donné deux sous, il y avait là des gens auxquels ils n'avaient jamais adressé la parole parce qu'ils voulaient ignorer jusqu'à leur existence. Quelques-uns étaient allés en prison.

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