SECONDE VERSION
Charles Blanchard dont j'entreprends aujourd'hui de vous conter l'histoire, ne montra, durant les dix premières années de sa vie, aucune vertu, aucun génie particulier qui l'eût pu faire remarquer parmi les autres enfants. 11 ne différa jamais de ce que vous fûtes, il alla où vous êtes allés, ses yeux ressemblaient aux vôtres, il vit ce que vous avez vu, et quant aux événements qu'il traversa, vous en avez entendu le récit par la bouche de ceux qui assistèrent à vos débuts dans ce monde. Je n'ai donc, en commençant ce livre, qu'un mot à vous dire : Il existait, dans une petite ville de province, un enfant de dix ans qui s'appelait Charles Blanchard.
La Destinée eût pu le maintenir jusqu'à l'âge de treize ans dans ce que nous appelons l'état d'innocence, si, un jour, la semaine de la fête patronale, qui était célébrée chaque année le dimanche qui suivait la Saint-Jean, une étonnante nouvelle ne s'était répandue par la ville :
— On dit que, cette fois-ci, pour la fête, nous aurons les chevaux de bois.
Tout se passa comme on l'avait annoncé : il y eut les chevaux de bois.
Ils n'étaient pas connus alors comme ils le sont aujourd'hui. Mon histoire commence en 1849. Seul, un petit garçon, qui avait un oncle dans les usines, à Montluçon, étant allé chez lui passer quelque temps, l'année précédente, s'était trouvé là au moment de la fête et y avait vu un manège de chevaux de bois.
Ses explications ne furent sans doute pas très claires, car, lorsqu'arriva le grand jour, ses camarades n'avaient retenu de ses discours qu'un seul point : c'est qu'ils allaient voir quelque chose de beau. Ils furent tout surpris, les uns comme les autres ; et celui-là même qui les avait vus l'année précédente, au moment où la toile qui entourait les chevaux de bois fut enlevée, à onze heures, après la grand'messe, resta bien cinq minutes avant de se faire une idée un peu nette de ce qu'il apercevait.
Ils étaient là, tous en rond, à la suite les uns des autres. Il y en avait des rouges, il y en avait des jaunes, il y en avait des verts. Ils étaient ornés de deux étriers, d'une queue, d'une bride. Leurs
quatre jambes avaient la forme de chevaux. Ils tournaient, au son d'un orgue doré, et au-dessus d'eux on voyait des centaines peut-être de banderoles rouges à franges d'argent. C'est en les regardant longtemps qu'on faisait connaissance avec de grandes merveilles. Leurs yeux ressemblaient à des yeux véritables : il n'y manquait que les cils. Ceux qui tenaient le premier rang se cabraient, et leurs pattes de devant étaient un peu plus élevées que leurs pattes de derrière. Ces chevaux de bois du premier rang étaient des chevaux de bois qui galopent. Au centre du manège, un vrai cheval, un gros cheval blanc, marchait autour d'une sorte de colonne formée de six glaces, dans lesquelles on voyait passer une fois de plus ce que l'on avait vu déjà.
Au premier coup d'œil, les enfants furent trop surpris pour se rendre compte du plaisir que l'on pouvait tirer de cela, et ils considéraient un spectacle si beau qu'on eût pu le comparer aux chefsd'oeuvre de l'art, qui n'ont guère d'utilité pratique et servent seulement à élever notre âme. Il n'y avait qu'à voir, aussi ne voulaient-ils pas perdre un seul regard.
Au bout d'un temps, plus d'un ne put garder son bonheur pour lui. Charles Blanchard courut chez sa mère :
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— Maman, j'ai vu les chevaux de bois.
Elle répondit :
— Va donc encore les voir, mon petit, ça te fera passer un moment.
L'après-midi, il se familiarisa tout-à-fait avec eux. Vers deux heures et demie, dans les familles, quand le repas de midi fut achevé, le père, la mère, les enfants, les parents des villages voisins, venus, pour assister à la fête, tout le monde quitta les maisons. Les chevaux de bois avaient abrégé le déjeuner, avaient arrêté les conversations et tenaient lieu de ces verres d'eau-de-vie que les hommes, les coudes sur la table, buvaient jusqu'au soir le jour de la fête, pendant les années qui avaient précédé celle-ci. On pourrait dire que les chevaux de bois avaient transformé les mœurs. On vit autour d'eux toute la petite ville groupée, toute la petite ville attentive ; une grande joie était ce qu'elle avait trouvé, et sous ses yeux, les chevaux, l'un après l'autre, avec toutes leurs couleurs, avec leurs brides, leurs queues, leurs étriers, défilaient, entraînés par un orgue dont la voix, dominant tous les bruits, répandait autour d'elle une vie si impérieuse que les mères de famille elles-mêmes ne pouvaient tenir en place et, suivies de leurs enfants, se précipitaient pour lui obéir. Il
y eut, à un moment donné, un grand éclat de rire dans la foule, parce qu'un vieux paysan, qui devait bien avoir la soixantaine, se mit à califourchon sur un petit cheval, les deux jambes pendantes, et dit :
— Ma foi, je veux y monter comme les autres. Pour faire un tour on donnait un sou.
Tout le monde fit un tour. Dans ce grand village où la vie, d'un geste égal, liait les jours comme on lie une gerbe, les rassemblait, les entassait l'un par-dessus l'autre, en formait une année comme on forme une meule, il semblait que le temps eût quitté son occupation monotone, qu'un jour joyeux, écartant les jours ordinaires, fût descendu sur la Terre, au son de la musique ; on le voyait, on courait à lui, on le saisissait pendant qu'il était là.
— Cette année, pour la fête, nous avons les chevaux de bois.
Chacun voulait en prendre sa part. Ils brillaient, ils chantaient, ils tournaient ; on ne savait pas bien ce qui tournait avec eux. Ils semblait que le vieux monde ne tînt plus en place et que le Ciel et la Terre se missent à tourner. On oubliait tout le reste. On n'était plus le charpentier, ni le charron ; on avait planté là son métier, on était un des cavaliers du plaisir ; un grand mouvement vous
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arrachait à vous-même, vous parcouriez l'espace, monté sur un beau coursier.
Charles Blanchard ne fut pas longtemps avant d'aller trouver sa mère. Elle était une de ces femmes qui, le jour de la fête, ferment bien leur porte et s'assoient dans un coin sombre de la maison, pour mieux se prouver à elles-mêmes que rien ne saurait les arracher à leur triste destin. Il y avait deux ans déjà qu'elle avait perdu son mari.
L'enfant arriva. Il mit tout juste un pied dans la chambre ; il avait laissé la porte grande ouverte, il ne l'avait pas fermée parce qu'il n'avait pas de temps à perdre.
Elle commença par le regarder. Pour une seconde seulement, il s'était arrêté. Il avait deux yeux bleus, son regard semblait répéter ses paroles et ses jambes préparaient le mouvement qui devait le transporter sur les chevaux de bois. Elle dit d'abord :
— Ferme la porte, mon petit.
Il la ferma ; ils furent en face l'un de l'autre. Il s'avançait déjà.
— Tu voudrais faire un tour de chevaux de bois ? Il répondit bien vite :
— Maman, ça coûte un sou. Veux-tu que je fasse un tour de chevaux de bois ?
Elle était restée chez elle et, la porte et la fenêtre étant closes, se croyait à l'abri. Elle savait que les fêtes nous fournissent une occasion de plus de penser à tout ce qui nous manque. Elle apprit que les fêtes viennent au-devant de nous lorsque nous n'allons pas au-devant d'elles. . ^iJ^
— Mon pauvre petit, va ! C-- i .€mA Elle n'était pas une femme violente. Elle eût ^'^
pu se mettre en colère et tenter de lui imposer sa volonté. Non. Elle eût pu déprécier la valeur du jeu de chevaux de bois. Elle ne le fit pas davantage. La vérité est la meilleure arme des pauvres. Elle s'en servit.
— Si je te donnais un sou pour monter sur les chevaux de bois, il nous ferait faute demain. J'en ai besoin pour nous acheter à manger. Tu veux bien manger demain, mon Charles ?
Il ne sut pas d'abord ce qu'il devait répondre. Il corrigea le mouvement de ses jambes, les aligna docilement ; il fut embarrassé à cause de ses mains ; il venait d'entendre, il venait de recevoir de telles paroles qu'il ne savait comment se tenir pour arriver à les porter. Sa bouche s'ouvrit, une bouche vide qui ne contenait plus un mot. Au bout d'un moment, il fit demi-tour. S'il put marcher, c'est parce qu'il savait très bien marcher.
A cette époque, les pauvres n'étaient pas ce qu'ils sont aujourd'hui. Ils ne savaient pas lire, ils n'avaient jamais quitté leur village, ils n'étaient pas mêlés aux affaires publiques, ils ignoraient qu'ils fussent autre chose que des pauvres. La pauvreté s'asseyait auprès d'eux, le matin, comme l'unique compagnon ; ils la recevaient, elle était leur vie, elle était leur âme, ils l'avaient acceptée. Ils étaient ses fils soumis, elle posait ses deux mains sur leur tête, leur tête était entre ses deux mains.
Il ne faut pas s'étonner si Charles Blanchard ne dit pas à sa mère :
— Je veux monter sur les chevaux de bois, je veux y monter !
Charles Blanchard, tout simplement, rentra dans son monde, il fit partie de ce que nous pourrions appeler sa classe, car les classes étaient bien séparées en 1849. Jusqu'à l'âge de dix ans, il avait été, d'une façon très générale, un enfant. C'est tout juste s'il était le petit Charles ; il n'était pas encore le fils de la veuve Blanchard. Il le devint le jour où il vit le manège des chevaux de bois.
Lorsqu'il rentra, le soir, une vie nouvelle commençait. Sa maison fut sa maison comme jamais
elle ne l'avait été. Du plus loin, il s'avançait à grands pas. Il s'en approchait enfin, elle contenait une ombre épaisse dans laquelle il pénétrait déjà. Elle était un peu à l'écart de la ville. On eût dit qu'elle aussi craignait de se mêler aux autres maisons. Elles étaient là, plusieurs, dans la dernière rue à droite, en montant. Pourquoi les appelait-on les Maisons-Neuves ? Elles étaient cinq, les unes auprès des autres, coiffées d'un toit de chaume très bas. Elles formaient un seul groupe et faisaient penser à cinq vieilles femmes qui se seraient assises au coin de la route et qui, sur leurs yeux, eussent rabattu leurs capuchons parce qu'elles ne s'intéressaient plus à ce qui pouvait passer devant elles.
La dernière était la maison de Charles Blanchard. La porte était grande, mais elle était en bois ; certes, la fenêtre était transparente, mais vraiment elle se perdait dans le mur, une fenêtre carrée que remarquaient les passants, car il était ridicule qu'elle tût si petite. Peut-être faut-il louer ceux qui ont fait construire les maisons des pauvres d'avoir compris que la lumière ne leur servirait qu'à voir clairement leur pauvreté. On ne peut pas dire si c'est le toit qui avait relevé la tête ou les murs qui avaient fléchi l'épaule : la maison était difforme
était un peu cassée. Il semblait qu'elle eût peiné longtemps sous le ciel. On ouvrait la porte, on entrait dans la chambre comme on entre dans l'âme d'un vieillard. De toute une vie on ne voyait que les restes. Il y avait là un lit, une table, quatre chaises et la huche, juste ce qu'il faut pour qu'une maison ne soit pas une grange inhabitée. 11 y avait aussi une horloge que l'on n'avait pas pu vendre, elle battait comme un pouls et comptait des heures puisqu'il existait des heures sur la terre.
Ces maisons sont habitées par des gens qui leur ressemblent.
Solange Blanchard n'était plus jeune, ayant quarante ans passés, son aspect faisait penser au bonheur qui ne reviendra plus. Ses joues étaient marquées par la vieillesse déjà ; sous le chagrin leur chair avait cédé, elles n'avaient plus de changements à subir : du premier coup elles avaient fléchi, elles s'étaient creusées comme l'ont fait les joues des femmes de soixante ans. Ses yeux étaient pleins d'une eau claire, il semblait qu'elle montât de son cœur ; et pour un rien, pour une pensée, pour un regret, pour un sentiment qui passe, ils versaient des larmes par une vertu naturelle. Ses yeux étaient faits pour pleurer.
Elle parlait parfois, elle disait alors :
— Mon pauvre Charles, tu n'es pas heureux. Elle disait encore :
— Moi, ça ne fait rien, à mon âge. Je n'ai plus grand'chose à attendre.
Elle partait le matin à sept heures pour aller aider Madame Ménard, la femme du percepteur, à faire son ménage et à habiller ses enfants. Elle avait fini à neuf heures, et elle se rendait alors chez Monsieur Lhotte, le greffier de la justice de paix chez lequel il y avait un salon, une écurie, un jardin et où la besogne était considérable. Le samedi, en particulier, elle n'avait jamais fini avant midi. Elle rentrait ensuite. Son ménage ne lui donnait pas beaucoup de mal, elle l'avait déjà terminé le matin au moment de son départ.
11 ne lui restait plus alors, tout le long de l'après-midi, qu'à regretter de n'avoir plus rien à faire de la journée. Madame Ménard lui donnait trois francs tous les mois. Monsieur Lhotte lui donnait quatre francs. Il lui eût fallu un troisième ménage. Il faudrait toujours aux pauvres une personne de plus pour qu'ils puissent avoir ce qui leur est nécessaire. Elle s'asseyait. Depuis longtemps elle avait choisi sa place. Il y avait deux places où elle eût pu s'installer, c'était à chacun des coins de la cheminée. Celui de droite était
près de la fenêtre, celui de gauche était près du lit. Elle n'avait jamais voulu se mettre auprès de la fenêtre. Elle ne faisait pas un geste, elle n'avait pas, comme certaines personnes, pris l'habitude de parler toute seule, elle ne pensait pas à prier Dieu, quoiqu'elle fût très pieuse ; Dieu l'avait faite pauvre, il lui semblait que ce fût sa réponse à des prières anciennes. Elle pensait à son malheur, elle était très triste, parfois elle poussait un soupir pour que Dieu l'entendît, pour qu'il comprît combien elle souffrait et pour qu'il se lassât.
Le soir à six heures elle préparait la soupe. A huit heures elle se déshabillait pour se mettre au lit. Elle donnait un coup d'œil alors à sa jupe et à son corsage qui pouvaient avoir des trous. Ils avaient l'un et l'autre la même couleur. Elle possédait deux corsages et deux jupes. Elle avait bien tort pour les réparer de prendre de la laine noire, il eût fallu qu'elle trouvât une laine particulière d'un jaune un peu sale, une laine qui eût reçu longtemps la boue, la pluie et le soleil.
Ce fut en ce lieu, ce fut près de cette femme que vint se réfugier Charles Blanchard. Il ne fit pas grand bruit. Son entrée ne compte pas au nombre des entrées des rois. Il prit une chaise, il
s'assit. 11 croisa ses deux petites mains sur ses jambes, il se fit très doux. On eût pu s'apercevoir qu'il avait deux yeux bleus, ces yeux grands ouverts des enfants dans lesquels il semble que tout ce qu'ils voient entre à pleines portes.
Son retour fut comparable à celui de l'enfant prodigue. Pendant toutes les années de sa première enfance, il avait quitté, il avait abandonné cette maison. Il partait dès le matin. Le vaste univers était sa demeure. Le ciel, le soleil, les prairies, les oiseaux, les arbres, les bêtes, tout lui était un ami, tout lui était un compagnon. Il vivait dans la fraternité des choses avec son corps et son âme, il fréquentait tout ce que l'on rencontre et dépensait sa jeunesse en dansant avec les fous. Il revenait après les malheurs et les désillusions ; il avait trop exigé d'eux : la terre et les cieux le chassaient ; le long de la route, de chaque maison, une voix sortait qui lui criait : " Va-t'en !" Il ne s'agissait plus maintenant de chevaux de bois. Il lui semblait que le monde entier lui eût interdit son seuil. Il revint chez lui. Il limita le monde aux quatre murailles de sa chambre, il s'assit au milieu, et la leçon qu'enseignent les demeures des pauvres, ce fut celle dont il allait tirer son profit. II fut obéissant et docile. Il fut semblable à ces
enfants studieux qui vont à l'école, qui ignorent tout de la science humaine et veulent consacrer leurs efforts à l'acquérir.
Charles Blanchard ne tarda pas à lier connaissance avec quelqu'un qui devait prendre dans sa vie la plus grande importance. 11 savait depuis longtemps que les hommes ont un ami qui chaque soir est attendu avec impatience et donne à la vie lorsqu'il arrive un goût si pur, un goût si frais qu'il semble alors que l'on n'ait plus rien à désirer. Son heure vient quand le jour est fini. Il entre. Chacun s'avance pour le bien recevoir, chacun l'accueille, chacun le remercie pour cette fois encore de ne lui avoir pas manqué. Tout se tait, toute vie se suspend à la sienne, un ange l'accompagne, le cercle de famille se forme autour de lui. Maintenant qu'il est là, le père, la mère, les enfants, chacun peut regarder son voisin et dire : "La journée a été dure, mais à présent on se repose de bon cœur. " Fasse le ciel qu'il vienne encore demain ! Charles Blanchard ne tarda pas à lier connaissance avec quelqu'un dont on apprécie mieux la valeur s'il vous fait défaut. On l'appelle le Pain.
Le pain de Solange Blanchard ne ressemblait
pas au pain de tout le monde. Le pain de tout le monde coûte quatre sous la livre et sort de chez le boulanger. Il serait à croire, tant il est bel et tendre, qu'il le faut appeler d'un autre nom que celui que l'on donne au pain. Elle n'avait pas de mal à s'en priver, car il ressemblait à ces gâteaux dans lesquels on a mis du beurre et dont elle savait bien qu'il ne lui était pas permis de faire sa nourriture ordinaire.
Tous les samedis elle achetait neuf livres de farine. Le sac qui la contenait, elle l'entourait de son tablier, de crainte qu'il ne fût percé. Elle humectait la farine, elle la mêlait d'un peu de levain, elle pétrissait la pâte qu'elle obtenait ainsi. Peut-être ne s'y entendait-elle pas aussi bien que le boulanger ; n'importe, elle en formait un bloc qui, revenant du four, la pouvait nourrir pendant toute la semaine. Elle ajoutait même à la farine un peu de son, et elle en était très contente. Le son ne donne pas mauvais goût, il est nourrissant puisqu'il sert à engraisser les bêtes, enfin il a son poids et permet avec neuf livres de farine d'obtenir un pain qui donnerait dix livres à la pesée.
Les premiers jours, le pain de Solange Blanchard était noir et pâteux. Il collait au palais, il fallait une certaine force et une certaine adresse
pour obtenir qu'il passât, comme on dit, par le détroit et voulût bien aller là où va le pain, dans votre estomac. Quand on l'avait avalé on recevait sa récompense, chaque bouchée s'ajoutait à l'autre, on sentait le volume du pain, on pouvait apprécier son poids, il ny avait pas à nier qu'il fût là. On disait : Cette fois-ci ça y est, j'ai mangé du pain ! 11 y avait même à craindre qu'il ne vous étouffât. Mais à partir du troisième jour il subissait certaines transformations. Il ne devenait pas dur comme on l'eût pu croire, le phénomène qui se produisait était d'un ordre un peu différent. Il devenait sec tout d'abord, puis il semblait que la farine voulût reprendre ses droits, la masse pâteuse se désagrégeait, chaque miette s'émiettait à son tour, on obtenait une sorte de sable, il fallait dépenser beaucoup de salive pour en agglutiner les grains. Vers le sixième jour le pain était une cendre que l'on ne pouvait faire passer qu'à grands coups de verres d'eau.
Tel qu'il était, pourtant, Solange Blanchard avait pour son pain une vénération, une dévotion particulière. Charles Blanchard mangeait comme les enfants en s'occupant de toutes les pensées qui venaient à sa tête. Il promenait son regard autour de lui, il chantonnait en mâchant, il se levait et
faisait le tour de la table. Sa mère le rappelait à l'ordre :
— Fais attention à ton morceau de pain, mon petit.
Il l'eût laissé s'échapper de sa main. Parfois, dans la fameuse période du quatrième, du cinquième et du sixième jour, alors que cette mie dont il a été parlé n'adhérait plus à la croûte que par une sorte d'habitude et se fût répandue sur le sol comme un sable que rien ne retient plus, elle lui disait :
— On met sa main au-dessous de son morceau de pain quand on mange. Tu vois bien que les miettes vont tomber par terre.
Et lorsque, comme on dit, il avait eu les yeux plus grands que le ventre et ne pouvait achever la tranche de pain que sa mère lui avait coupée, celle-ci recueillait pieusement le débris que l'enfant n'avait pas mangé et le rangeait avec soin pour qu'il pût le retrouver le jour suivant.
Vers la fin de la semaine, elle en venait à dire des mots comme n'en disent pas les mères :
— Ne te force pas à manger, mon petit garçon ! Elle se comportait avec le pain comme les saints
se comportent avec leur âme. Ils la gardent tout entière pour l'usage de Dieu. Ils savent que le
vent la pourrait éparpiller, qu'une souris en ferait sa nourriture, ils savent que tout ce qui est bien, que tout ce qui est bon, que tout ce qui compte dans leur cœur doit être enfermé avec soin. Ils savent que l'esprit du mal rôde et qu'il est gourmand. Du reste il s'agit de leur salut éternel.
Une terreur superstitieuse la prenait parfois. Elle entourait son pain d'une serviette, elle prenait bien garde lorsqu'elle la dépliait qu'un morceau de mie, qu'un morceau de croûte, qui par hasard se fût détaché, ne s'échappât et tombât sur le sol. Elle l'enfermait dans la huche dont elle rabattait le couvercle puis elle se demandait encore si la huche était bien close. Elle craignait beaucoup les souris qui ne sont pas grosses. Elle avait peur des chats qui sont habiles. Il eût suffi d'un rien pour que quelque bête s'introduisît auprès du pain en son absence et, y mettant la dent, en dévorât le meilleur. Elle craignait qu'un cafard ne lui en mangeât une livre.
Mais la lutte ne devait pas se passer entre le pain, les souris, les chats et ce désordre qu'apporte dans les ménages un enfant, 11 est d'autres ennemis pour le pain des pauvres, tout est un ennemi pour le pain des pauvres. Ce qu'ils aiment est un ennemi, ce qu'ils détestent est un ennemi. Le pain
fait penser à leur cœur, à ce cœur des malades que toute émotion vient atteindre. Les jours de bonne santé, Solange Blanchard avait un peu plus d'appétit et mangeait un peu trop de ce pain qu'elle avait eu tant de mal à gagner. Les jours de maladie elle en mangeait un peu moins que d'ordinaire, mais elle craignait que la maladie ncn vînt à l'empêcher d'aller gagner son pain. La joie comme la douleur était à craindre. Il semblait que le pain tînt ici plus de place que partout ailleurs, rien ne passait sans le heurter.
Entre les jours il en était deux chaque année qui lui donnaient un fameux coup. Le premier était le jour du onze mai, le second celui du onze novembre. C'étaient les jours du terme. Ils s'annonçaient de loin. Le onze mai s'avançait déjà le soir du onze novembre. Le onze novembre coûtait vingt francs à Solange Blanchard. Elle se disait alors que le onze mai viendrait dans six mois, c'est-à-dire dans cent quatre-vingts jours. Le onze mai lui coûterait vingt francs encore, c'était comme si chacun des jours qui l'en séparaient dût lui coûter deux sous. Il vaut mieux ne pas dire qu'il était deux jours chaque année qui faisaient du mal au pain. Chaque jour avait son importance, au prix où était la farine, chaque jour vous en
enlevait une livre. Le temps ne passe pas sans vous demander de lui payer un droit. La nuit même, quand vous dormez, chacune des heures qui sonnent vous vole un morceau de pain.
Quand ils marchaient ils faisaient tort au pain, car ils usaient leurs sabots. Quand ils étaient assis, leurs habits frottaient contre la paille de leur chaise. Quand ils étaient dehors, la pluie noyait le tissu de leurs vêtements, ou bien le soleil le pompait, ou bien la boue le mangeait. Et le linge que l'on salit ! Une fois l'enfant eut des poux, les poux des pauvres sont rebelles, il fallut se résoudre à acheter deux sous d'onguent gris. On nous a appris depuis i 849 que la vie est une lutte constante, que l'esprit de mort nous assaille, que dans notre corps même la guerre est déclarée, les mauvaises cellules consacrent leur temps à assaillir les bonnes, voulant dévorer la vie des vivants. Solange Blanchard eut un aperçu de la vérité avant les découvertes de l'Institut Pasteur. A quoi qu'elle s'occupât, quelle que fut son attention, de quelque côté qu'elle se tournât pour faire face au danger, elle était assaillie par mille ennemis qui attaquaient son pain. 11 arrivait des événements comme ceci : l'enfant croissait, ses sabots lui faisaient mal au pied, les manches de son paletot lui allaient au
coude, il n'avait plus de place pour ses épaules. Il allait lui falloir des vêtements. Il allait falloir pour acheter des vêtements bien de l'argent avec lequel on n'achèterait pas du pain. Le pain qu'il avait mangé l'avait fait grandir. Le pain lui-même faisait la guerre au pain !
C'était la loi de Dieu que les pauvres apprennent bien plus vite que nous autres à connaître et sans avoir besoin de regarder le mal au microscope, car il les entoure et tombe sous leurs sens. Solange Blanchard se sentait bien peu de chose auprès d'une loi naturelle, elle se sentait bien faible au milieu des éléments : n'est-ce pas la volonté qui gouverne le monde qui en voulait à son pain !
Pendant longtemps, la seule résistance qu'elle lui opposa, ce fut de pleurer. Elle espérait par ses larmes attendrir on ne sait qui, dans l'univers. Elle ne les essuyait pas, elle les laissait couler ; il vient un moment où vos joues ruissellent, où une eau chaude se répand partout sur votre visage, où votre bouche même en est pénétrée : ce sont vos larmes que vous buvez ! Elle en sentait le goût : elles sont toujours plus amères qu'on ne l'avait cru !
Et cette vase qu'elles contiennent, lorsqu'elles se sont desséchées, laisse sur la peau une sorte de
boue qui fait voir que vous avez pleuré. Parfois, vers le soir, lorsqu'elle se regardait dans la glace, des plaques noires et des sillons autour de ses pommettes la faisaient semblable à ces vieilles femmes qui ne se lavent plus parce qu'elles sont trop près de la mort pour avoir à prendre soin de leur visage. Elle était bien rouge, elle était bien sale, elle était bien laide. Elle tendait sa face au ciel et disait :
— Regardez, Seigneur, dans quel état vous avez mis votre servante !
Elle finit, du reste, par se lasser des larmes. Le jour vint où, mécontente d'avoir si longtemps pleuré, repue de douleurs et n'ayant pas été consolée, elle en voulait à la douleur même, un peu comme l'on en veut à un ami de qui l'on attendait un service. Elle fit tous ses efforts pour la repousser. Elle réfléchit beaucoup et tenta de trouver n'importe quoi qui tînt dans sa vie la place qu'y tenait la douleur. Elle se disait :
— Il y aurait peut-être un autre moyen que de verser ces larmes qui ne m'ont guère servi jusqu'à maintenant.
Pendant un temps elle pensa à chercher du travail. On imagine rapidement à quoi mène le travail. Le travail permet de payer un loyer, le
travail permet d'avoir des vêtements, le travail permet d'avoir du pain. Un travail bien payé permettrait plus encore : vous pourriez avoir, pour les manger avec votre pain, bien des choses dont la pensée ne vous est pas venue encore : des pommes de terre et du fromage ; vous pourriez faire une soupe aux légumes. Elle n'en voulait pas tant. Elle était semblable à ces malades qui n'osent pas demander la guérison complète de leur maladie, mais qui seraient si heureux s'ils pouvaient souffrir un peu moins ! Elle en voulait à la douleur : or celui qui travaille n'a plus besoin de pleurer.
Elle se répéta bien des fois :
— Ah ! oui, il faudrait que je trouve du travail !
Elle ne savait comment s'y prendre. Du premier coup, elle se mit à penser que les riches ont leurs domestiques qui font tout leur ouvrage et que c'est là où l'on pourrait se caser que toutes les places sont prises. Il restait bien quelques personnes qui prenaient une femme de ménage, mais chez deux de ces personnes elle travaillait déjà. Elle en vint à se dire même qu'elle avait eu beaucoup de chance.
Un événement se produisit. Elle apprit qu'une de ses voisines, dont le mari était maçon et faisait
de bonnes journées, avait trouvé à balayer l'église le samedi et gagnait ce jour-là vingt sous. Une autre se fût dit :
— Voici une chose à laquelle je n'avais pas pensé. Il doit en exister d'autres encore.
Solange Blanchard n'agissait pas ainsi. Elle se dit :
— Il existait encore du travail. On vient de le prendre. Maintenant il ne reste plus rien.
Ce fut un bel espoir qui partit, ce fut un grand événement que celui-là, 11 ne s'agissait pas simplement d'un travail qui consistait à balayer l'église et dont on ne l'avait pas chargée, il s'agissait de la dernière chose qui, sur la terre, fût offerte à qui voulait s'en emparer : on venait de la lui ravir.
Le temps passa. Il arrivait parfois, lorsqu'elle posait son pain sur la table, qu'elle se campât et qu'elle se prît à l'examiner. Quoiqu'elle lui donnât une grande valeur, elle se rendait pourtant compte de ses défauts. Elle disait :
— Il est bien noir et bien laid.
Elle mangeait un morceau de la croûte : elle avait le goût des pierres. Elle mangeait une poignée de mie : elle avait le goût du sable.
Elle disait alors :
— Si pourtant on en avait assez !
Elle soupesait le morceau ; elle ne se trompait guère dans ses évaluations : il restait tant de livres ! Peu importait la qualité, il eût mieux valu qu'il fût plus mauvais encore et qu'il en restât davantage. Etre mauvais eût été pour le pain la meilleure des qualités. Peut-être, si la croûte avait été plus dure et la mie plus émiettée, n'eussent-ils pas pu faire disparaître ces tranches énormes qu'ils arrivaient à manger.
Un jour, pourtant, Solange Blanchard sortit de ces calculs. Comme on dit en mathématiques, elle crut avoir trouvé la solution. On finit toujours par trouver quelque chose, quand on cherche. Elle fit une véritable invention. Le principe en était tout simple. Un jour elle se dit :
— Si je pouvais arriver à manger moins de pain ! De cette façon, celui que nous avons durerait plus longtemps.
Elle imagina une singulière combinaison. Chacun a pu remarquer dans la vie qu'il ne faut pas manger entre les repas sous peine de n'avoir plus faim au moment de se mettre à table. C'est ainsi que les personnes qui n'ont pas l'habitude de goûter à quatre heures sont punies le jour où elles se laissent entraîner à le faire. Au repas du soir, elles s'aperçoivent que le goûter, comme elles disent, leur a coupé l'appétit.
138 CHARLES BLANCH/VRD
L'invention de Solange Blanchard partait de ce principe. Elle attendait qu'il fût quatre heures, et quand quatre heures sonnaient, elle soulevait le couvercle de la huche. Un petit morceau, croyait-elle, s'ajoutant au pain qu'elle avait mangé à midi, allait, dans un estomac encore plein, produire un gonflement et empêcher que la digestion se produisît avec la rapidité qu'elle avait d'ordinaire. A sept heures, en effet, il lui sembla ne pas avoir faim. Elle servit l'enfant et put lui dire sans mensonge :
— Moi, j'ai mangé, mon petit.
Elle le regarda faire. Elle s'étonna vraiment de n'avoir pas eu cette idée plus tôt. Elle mangeait beaucoup, d'ordinaire, et au repas du soir, si elle ne se fût raisonnée, elle eût pu manger une livre de pain.
Mais il lui arriva ce qui est arrivé à beaucoup d'inventeurs, dont l'imagination était vive et précédait d'un peu loin la vérité qui toujours prend son temps. Le premier soir, elle n'accepta pas les résultats de l'expérience et préféra attendre le lendemain, croyant par son obstination forcer la nature à la suivre. 11 était arrivé ceci : à sept heures, elle n'avait pas faim, mais à huit heures, elle eut l'impression très nette que son estomac
s'était agrandi, que ce qu'elle lui avait donné à quatre heures de plus que d'habitude en avait accru le volume, et qu'un estomac énorme, un estomac de géant lui imposait une faim contre laquelle elle était trop faible pour lutter. Elle ne mangea pas, pourtant, en vertu de ce raisonnement :
— Ma foi, c'est l'heure de se mettre au lit. Je n'ai pas besoin de manger pour dormir.
Le lendemain, elle fut cruellement punie. A midi, coûte que coûte, il lui fallut se rassasier. Et comme le soir, elle ne voulut pas se rendre et recommença le coup de quatre heures, elle fut obligée, à huit heures, sous peine de tomber en faiblesse, de sortir le pain de la huche et d'en manger quatre quartiers, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'elle se sentit à son aise. On peut même dire, en comparant ce qu'elle avait retranché de son repas de la veille à ce qu'elle venait d'ajouter à son repas d'aujourd'hui, que l'expérience n'avait pas tourné à son avantage et que le pain en sortait diminué.
Ce fut un triste jour que celui-là. C'est un triste jour que celui où l'on s'aperçoit qu'il n'y a rien à faire que d'attendre ce qui va arriver. Elle se répéta une fois de plus :
— Mon Dieu, que faut-il que je devienne ! Elle ne devint pas grand'chose.
Ce fut un jour du mois d'août, l'après-midi du 4 août 1849, à deux heures, qu'elle se leva de sa chaise, sans que rien eût annoncé d'avance qu'elle se décidait à prendre une résolution. Elle n'eut aucune hésitation. Elle saisit un grand panier ; elle en possédait deux : toutes réflexions faites, elle s'empara du plus grand. L'enfant était auprès d'elle. Elle lui dit :
— Allons, viens avec moi, mon Charles !
Elle ferma soigneusement la porte, elle était dans la rue. L'enfant la considérait avec surprise. Peut-être craignait-elle qu'il ne la questionnât ; elle lui dit sur un ton de commandement :
— Allez, viens 1
Ensuite, elle marcha. Sa vie commençait.
Elle prit la grand'route ; elle allait déjà d'un pas égal ec un peu lent, comme ceux qui ont longtemps pratiqué les grand'routes et savent comment il faut se comporter avec elles. Son panier était suspendu à son bras gauche ; elle se penchait vers la droite pour faire contrepoids ; elle baissait la tête et rappelait ces pauvresses qui, sachant que tout ce qu'on peut voir par les chemins ne leur
appartient pas, n'ont plus envie de regarder ce qui est autour d'elles. L'enfant était bien jeune encore. Il marchait comme le petit poulain auprès de sa mère, hâtant le pas, courant, jouant, s'arrêtant parfois. Il la considérait par devant, par côté, par derrière, en faisait le tour. 11 finit par se lasser du jeu, et dit :
— Où qu'on va, maman ?
Elle ne devait pas y aller avec plaisir, elle répondit assez sèchement :
— Tu m'ennuies, tu verras.
Un peu plus loin, elle tourna à gauche et s'engagea dans un petit chemin de campagne qui séduisit l'enfant tout aussitôt à cause de ses aspérités, à cause des haies, à cause de quelques chênes qui, plantés en bordure des champs, versaient une ombre si bonne qu'il courait pour la recevoir. De chêne en chêne, il fit la route : le ciel était pur, le soleil était chaud, de chêne en chêne il se rafraîchit; l'ombre avait le goût d'un verre d'eau. Les oiseaux faisaient comme lui, et lorsqu'ils se perchaient parmi les feuilles, ils célébraient dans leur langage la victoire qu'ils venaient de remporter sur un soleil avide. Il en vit un qui, la tête dressée, balançait sa queue, et semblait agiter une joie si vive que l'on aurait souhaité, comme lui, d'être un petit oiseau.
Il en parla à sa mère, il voulut le lui montrer, il demanda :
— Est-ce que c'est celui-là qu'on appelle le rossignol ?
Elle ne regarda même pas et répondit :
— Je n'en sais rien.
Ce ne fut qu'un peu plus loin qu'elle sortit de ses pensées. A force d'avoir marché par les routes, ils arrivèrent auprès d'une maison. Elle éprouva tout de suite le besoin d'avoir du courage, et, pour voir si elle en était capable, comme l'enfant ne disait rien, elle se mit à parler :
— Tu vois, c'est la ferme de la Garenne. Nous allons chez la mère Renon.
La mère Renon, qui était dans la cour en train de donner à manger à la volaille, les vit arriver avec surprise. Elle ne savait pas encore. Elle s'écria :
— C'est donc vous, ma Solange .'' Et vous avez amené ce grand garçon ?
Solange commença sans préambule :
— Ma pauvre mère Renon, il n'y a pas moyen. Il faut que je me décide à venir vous trouver,
La mère Renon était une femme de campagne au gros ventre, aux gros seins, ses épaules étaient larges. Elle avait enfanté, elle avait donné à téter.
elle avait pris sa part de tous les travaux. Maintenant elle était vieille, son rôle avait changé ; elle n'allait plus dans les champs, elle restait à la maison. On l'appelait la Mère. Elle donnait à manger aux vaches, elle donnait à manger aux cochons, elle donnait à manger aux poules. Elle trayait le lait, elle préparait le repas des hommes. Tout le jour, à retable, à l'écurie, à la cuisine, elle s'occupait du foin, elle s'occupait du son, elle s'occupait des pommes de terre, du pain, de la soupe, du laitage. Elle ne se mettait jamais à table, mais comme elle nourrissait les autres, elle savait ce que c'est que d'avoir faim. Elle eut pour les pauvres le geste même qu'elle avait pour tout ce qui était autour d'elle.
— Il vous faut ça de pain, ma Solange... Si vous étiez venue un peu plus tard, nous aurions eu des poires... Tenez donc toujours un fromage!... Voilà des œufs, mais vous n'en parlerez pas à mes garçons... Il faudra revenir au moment des châtaignes, j'aurai aussi des pommes et des noix... Ah ! si vous vouliez attendre jusqu'à quatre heures et demie, j'irais traire mes vaches. Tu boirais bien un peu de lait, mon petit ?
Solange répondait :
— Non, ma mère Renon, maintenant que vous
nous avez donné tout ce qu'il nous faut, il ne nous reste plus qu'à partir.
Et sur le seuil de la porte, elle récapitula toutes les raisons qu'elle avait eues de venir :
— Voyez- vous, j'ai essayé de tout. J'ai essayé de chercher du travail. Comment voulez-vous que j'en trouve: j'en ai déjà ! Ensuite j'ai essayé de manger un peu moins, mais je tombais en faiblesse. Et puis quand on a pleuré toute la journée, je vous assure qu'on a faim le soir ! Enfin, à la grâce de Dieu i A présent, vous voyez, je cherche mon pain.
Elle chercha son pain. C'est un dur métier. Lorsqu'elle avait du pain, elle s'apercevait qu'il y a dans la vie des choses qui comptent autant que le pain.
Certes, on la recevait bien dans les fermes. Les chiens aboyaient mais ne se lançaient pas contre elle. Les femmes la voyaient venir, ouvraient la porte et criaient au chien :
— Veux-tu te taire, sale bête !
Elles lui disaient :
— Et moi, ma pauvre Solange, si je venais à perdre mon homme, qu'est-ce qu'il faudrait que je fasse ? J'ai deux enfants. Il faudrait bien aussi que je cherche mon pain.
Ces paroles ne consolaient pas Solange, mais au contraire lui montraient qu'il eût fallu aux autres femmes un grand malheur pour qu'elles en arrivassent là où elle en était.
Et puis on avait beau la bien recevoir, elle n'était pas sûre d'elle-même. Il eût suffi d'un caprice, d'une lubie ; il eût suffi qu'une fois, n'ayant pas remercié les gens avec assez de chaleur, elle les eût offensés, car ceux qui font le bien aiment que l'on s'en aperçoive. On ne se fût pas gène pour lui dire :
— Je ne peux rien vous donner. Il me faut mon pain pour moi.
Le pain qu'on lui donnait, du reste, ne lui causait aucun plaisir. Elle le posait sur la table, elle l'y laissait pendant un temps, elle était un peu triste, elle avait un peu honte. Elle disait :
— Assurément, c'est du bon pain, mais je n'ai pas le cœur à le manger.
On lui donnait de gros morceaux. C'était parfois un pain doré, sans seigle ni son, dans lequel n'entrait que de la farine. Il suffisait d'avoir la salive, le pain fondait dans la bouche, le pain se mangeait tout seul.
L'enfant était heureux. Il ne se rendait pas compte encore, il venait de découvrir que l'on
pouvait manger quelque chose de bon. Parfois, sans raison, pour le plaisir, il disait :
— Maman, j'ai faim.
Elle lui coupait de bonnes tranches. Il marchait dans la maison pour se promener en les mangeant. Puis il se mettait à chanter. Elle n'aimait pas beaucoup cela. Elle disait :
— Il ne faut pas être gai, mon petit, c'est du pain que nous avons mendié.