‹ Charles Blanchard. Préf. de Léon-Paul FargueChapitre 7 sur 18 · CHARLES ELA'NCHARB HEUREUX · texte numérisé non relu

CHARLES ELA'NCHARB HEUREUX

Charles Blanchard, dont j'entreprends aujourd'hui de vous conter l'histoire, ne montra d'abord aucune vertu, aucun génie particulier qui pussent le faire remarquer parmi les autres enfants. Je commencerai le récit de sa vie comme vous eussiez commencé le récit de la vôtre.

Un jour, une femme accoucha d'un garçon auquel elle donna le prénom qui lui plut. Un jour, au nombre des habitants de la France, le maire d'une petite ville ajouta une unité.

L'enfant sut d'abord pleurer, puis il apprit à rire, il eut des dents, il fit des gestes, il prononça ses premiers mots, et comme il avait reçu la vie, il la voulait vivre toute entière et s'essayait déjà parfois à s'échapper des mains de sa mère pour aller se mêler à tout ce qu'il voyait dans le monde.

A l'âge de quinze mois, lorsqu'il put marcher seul, il se précipita vers les objets qui l'entouraient,

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il alla de l'un à l'autre et il les saisit à pleins bras.

Il fut heureux d'avoir deux ans, puis d'avoir trois ans, parce qu'il pouvait aller plus loin et embrasser d'autres objets encore.

A quatre ans, quoiqu'il eût touché toutes les choses qu'il avait pu atteindre, il n'avait pas épuisé une grande curiosité qui était au fond de luimême et qui le poussa bientôt à tenter d'atteindre toutes les choses qu'il n'avait pas encore touchées. C'est pourquoi, lorsqu'il était dans sa maison, il partait pour aller sur la rue. Lorsqu'il était dans la rue, il ne s'arrêtait pas encore et partait pour aller sur la place ; il fût ensuite allé dans les champs, dans les bois, sur les routes et n'eût pas tardé à devenir, personne n'a le droit d'en douter, le plus jeune de nos explorateurs.

Ce fut au cours de ses voyages que Charles Blanchard rencontra tout ce qu'il ne connaissait pas. On ne peut pas dire que le monde nous cache sa face, chacun de nos pas nous mène au contraire dans un endroit où tant d'objets nous entourent qu'il semble que le monde ait voulu nous montrer tout ce qu'il contenait.

Charles Blanchard apprit l'existence du soleil, de l'azur du ciel, des arbres, des prairies, il sut qu'il y avait des oiseaux, des chiens, des chats, des chevaux.

Quand il était petit, il ne se rendait pas encore bien compte de tout cela. La vie était comparable à ces magasins de déballage dont on sait qu'ils renferment tout ce qu'il vous faut, mais au milieu desquels, la première fois qu'on les visite, on a beaucoup de peine à trouver ce que l'on venait chercher.

Ce fut en fréquentant assidûment la ville et la campagne que Charles Blanchard finit par remarquer, par classer leurs richesses. Il vit le soleil qui est si beau qu'on ne peut le regarder en face, le ciel qu'on ne peut atteindre et qui est au-dessus de tous les objets de la terre, les arbres à l'ombre desquels on s'empresse d'aller s'asseoir, les prairies dont l'herbe est si douce que si elles n'étaient fermées par des barrières on s'y roulerait tout le jour. Il vit les oiseaux qui courent et volent encore plus loin que les enfants, les chiens qui vous suivent sans vous faire de mal, les chats qui montent sur les toits, les chevaux qui galopent avec une telle rapidité qu'on les attelle aux voitures pour aller plus vite.

11 fut heureux de faire partie d'un monde qui possédait de telles merveilles. Il vécut au milieu d'elles, ses pieds le transportaient de l'une à l'autre, son cœur battait à chacun de ses mouve-

ments, et deux grands, deux beaux yeux bleus dans son visage avaient une telle flamme qu'ils semblaient posséder une vie particulière et distincte de celle qu'on le voyait mener. Ils vous faisaient penser à deux amis qui en entraînent un troisième au plaisir.

L'air était doux alors comme il l'est quand on a quatre ans. L'air était si pur et pénétrait si profondément dans la poitrine de l'enfant qu'il ne suffit pas de dire qu'il respirait avec ses poumons. 11 respirait aussi avec son âme. Parfois, sans cause, ou peut-être simplement parce qu'il sentait l'air du ciel gonfler sa gorge, il n'y pouvait tenir, et de toutes ses forces, comme un oiseau, il répondait à la bonté du monde et sortait à plein gosier de grands, de longs cris de joie.

Il fut heureux comme les enfants sont heureux. Le matin le rendait heureux, l'après-midi le ren-ait heureux, le soir le rendait heureux. Chaque jour avait sa façon d'être, les jours avaient des façons différentes de le rendre heureux. L'univers entier répondait à son bonheur. Mettait-il les pieds dans la rue ? Il y trouvait des occasions d'être heureux qu'il ignorait encore. On croirait que le monde a été créé pour que les enfants s'en puissent réjouir.

Tout lui était une aventure, le hasard parfois

venait au-devant de lui et lui présentait des bonheurs comme il n'en pouvait prévoir. Un jour, il passait devant la maison de Madame Emile Giron qui n'était pas faite comme les autres. Une cour la précédait avec une grille. La grille était ouverte ce matin-là. Il entra, il monta les huit marches du perron. Jamais il n'avait monté les marches d'un perron. Ce fut une belle aventure. Une autre fois, comme il passait devant le jardin de Monsieur Tardy, le médecin, des ouvriers étaient en train d'y installer un kiosque chinois. Il le vit poser, il y avait des clochettes à chaque angle, et quand le travail fut terminé, un peu de vent souffla et les clochettes se mirent à tinter. Il vit, un matin, Galand le maréchal, en compagnie de son ouvrier, battre le fer rouge, et une pluie d'étincelles autour de l'enclume jaillissait et rayonnait si belle qu'il se réjouit d'avoir vécu jusqu'à ce jour pour avoir pu la contempler.

La petite ville qu'habitait Charles Blanchard n'était pas une de ces cités remuantes dans lesquelles des usines, des magasins, des auberges font circuler des hommes, des femmes et des camions par bandes et déterminent une activité qui donne un peu peur aux enfants. C'était une de ces bourgades, comme on en voit dans les provinces du Centre, qui, entourées par la campagne comme une maison par un jardin, se complaisent dans une situation aisée et prennent le temps de respirer le bon air. Les rues étaient larges, les maisons blanches, seule la fumée du foyer domestique montait dans l'azur ; elle ne parvenait pas à troubler un ciel immense et profond qui occupait une grande place et qui, comme on le dit en langage familier, commençait là où finissaient les toits.

Les promenades que fit Charles Blanchard dans sa ville natale peuvent être comparées, quant à

leurs résultats, à ces beaux voyages au cours desquels on apprend qu'il existe d'autres hommes, d'autres saisons, d'autres bonheurs. Le soleil, comme Dieu, régnait en plein milieu du monde, et du haut de sa demeure penchant sa face sur la Terre lui distribuait à flots de grands sentiments de joie. Il était là. Une lumière tendre coulait sur les choses qui, immobiles et pleines de plaisir, la recevaient sur toutes leurs faces. C'était le matin. On peut dire que l'enfant rencontrait sur sa route tout ce que l'on peut voir de doux en ce monde. Les portes des maisons étaient ouvertes : les portes de celle-ci, les portes de celle-là, les portes de cette autre encore ; chaque maison faisait penser à un homme qui, sortant d'une nuit de sommeil, a besoin de regarder ce qui se passe au dehors. Les ménagères consacraient les premières heures du jour à débarrasser les meubles de la poussière que leur avait laissée la veille : on apercevait dans chaque intérieur des armoires luisantes, des chaises cirées, des lits gonflés qui, débarrassés de leur fardeau de la nuit, sous leurs rideaux que l'on avait soulevés, semblaient respirer. Elles ne se contentaient pas d'avoir mis le bon ordre chez elles : une fois leur maison balayée, elles sortaient et balayaient la rue. Tout était propre, tout était

jeune, la petite ville entière faisait penser à un enfant que sa mère vient de lever et qui, ayant fait sa toilette, s'apprête à passer une journée charmante.

Le temps marchait avec aisance. On avait entendu sonner neuf heures au clocher de l'église, puis, comme on était allé faire un tour et que l'on avait un peu regardé autour de soi : soudain, on avait peine à le croire, une nouvelle heure sonnait, et c'était dix heures. Que la vie était facile ! Des hommes, par groupes, se campaient en plein milieu de la rue, et après s'être regardés pendant quelques minutes, après avoir prononcé quelques paroles, d'un commun accord, tous à la fois, se mettaient à rire. Des femmes, attirées par le bruit, se mêlaient à eux. Un peu plus tard, chacun s'en allait à son ouvrage. Dans la boutique du charron et dans celle du maréchal, des hommes robustes, les manches retroussées, accomplissaient d'admirables travaux et faisaient que les enfants eussent voulu avoir quinze années de plus pour pouvoir, comme eux, ferrer les roues, lutter contre les chevaux et vaincre le fer rouge.

Midi arrivait sans peine. L'après-midi, qui commençait ensuite, était une nouvelle journée plus douce que le matin. Des heures toutes bleues

avaient envahi la rue et enveloppaient les maisons ; le promeneur était au milieu d'elles, et comme celui qui mène une vie pour laquelle il semble qu'il soit né, le fond de son cœur était joyeux et sans inquiétude. Des heures toutes bleues et pleines d'un grand calme s'étalaient sous le ciel : elles étaient belles, on avait plaisir à les voir. Derrière certaines fenêtres, des jeunes femmes assises travaillant à quelque ouvrage de couture, chantaient dans la paix une romance sentimentale qui, vous élargissant l'âme, vous portait à croire au bonheur universel. Derrière les fenêtres où il ny avait personne, on se prenait à imaginer qu'une jeune femme heureuse venait de s'absenter, mais qu'elle allait apparaître bien vite pour tenir son rôle et faire ainsi que chaque maison fût pleine de chansons.

Charles Blanchard ne sut pas à cette époque de combien d'heures se composait chaque jour : il y en avait un grand nombre, chacune d'elles était prise entre celle qui l'avait précédée et celle qui allait la suivre ; une procession délicieuse traversait le temps ; quand elle avait passé, il semblait qu'on eût entendu chanter un long cantique. Tous les jours étaient suivis d'un lendemain. Avant de le connaître, l'enfant savait déjà qu'il ressemblerait

à la veille, qu'il posséderait comme elle un air pur, un soleil chaud et que, dans les maisons ainsi que dans les rues, hommes, femmes, enfants, tous ceux qui sont de ce monde tendraient vers lui un visage confiant. Où est-elle, la créature déshéritée qui se souvient d'avoir pleuré ? Des jours transparents joignaient la Terre au Ciel, on s'approchait sans cesse d'un bonheur profond dans lequel, entrant tout entier, chacun allait jouir de la vie éternelle.

LE MARCHÉ

Voici pourquoi il convient d'abord de parler de certaines rencontres que Charles Blanchard fit sur la place du Marché qui fut, naturellement, le premier endroit où il s'arrêta, au cours de ses sorties.

Le Marché se tenait le jeudi. Les étalages étaient disposés en trois rangées. A droite, en descendant on voyait les légumes et les fruits, au milieu les œufs, les fromages et le beurre et à gauche étaient exposés les poulets, les canards et les oies. C'était la réunion de toutes les denrées qui sont nécessaires à l'homme et l'on en rencontrait même quelquesunes, comme les perdrix ou les cailles, qui ne tentaient personne, mais qui étaient là pour le cas oh. un passant plein d'extravagance eût été décidé à commettre une folie.

L'enfant, pour des raisons qu'il était assez facile de prévoir, fit d'abord la connaissance de tous les

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fruits, et il lia, par la même occasion, des relations avec les légumes leurs voisins. C'est à cette époque que Charles Blanchard éprouva de grandes surprises. Il vit pêle-mêle, au cours de cette annéelà, dans un grand désordre où se confondaient les saisons : des choux, des raves, des carottes, des pommes de terre, des haricots, des tomates, des choux-fleurs, des épinards, des poires, des pommes, des cerises, des fraises, des raisins, et ces pêches qui semblent vivantes, qui ont une chair, une peau, une si belle mine qu'un sentiment d'ordre supérieur s'ajoute au plaisir que l'on éprouve en les mangeant. Il n'ignorait pas, assurément, que tout cela existait auparavant sur la terre ; il avait vu des poires sur les poiriers, des choux dans les jardins, mais la question ne se posait pas alors de la même façon. 11 trouvait que les poiriers faisaient bien dans les champs, les poires bien sur les poiriers, et qu'il était de bon goût de faire pousser des choux dans les potagers. Quand on parcourait le monde avec un peu d'attention, on y rencontrait des choses qui semblaient posées un peu partout pour le plaisir des yeux.

Charles Blanchard eut la révélation de tout un monde insoupçonné ; que n'apprit-il pas en ce jour ! Certes, il se servit de ses deux yeux pour

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bien regarder, mais ses deux yeux ne le mettaient pas en relations suffisantes avec tout ce qu'il avait à voir. Ce fut comme si un nouveau sens se faisait place parmi ceux dont il se servait déjà pour apprendre à connaître l'Univers. Il se produisit un phénomène comparable à un éboulement, une part de lui-même s'effondrait et laissait en plein milieu de son corps un vide énorme que tout ce qu'il voyait eût à peine pu combler. Il lui sembla bien vite qu'il appréciait et qu'il jugeait les choses avec un organe plus puissant encore que ses yeux: avec son estomac !

Une vie nouvelle commença. Ce n'est pas impunément que l'on a éprouvé de grands sentiments. Pendant les jours qui suivaient le jour du marché, il semblait à Charles Blanchard qu'il eût perdu quelque chose. Il parcourait une à une les rues de la petite ville qu'il habitait, il regardait autour de lui avec un grand soin, il ne pouvait se résoudre à rentrer dans sa maison. On le vit passer un peu partout. Il allait à petits pas, il se frottait aux murs, il s'arrêtait devant les boutiques, il se campait

^ Les lignes de points se rapportent à des passages dont Charles- Louis Philippe n'avait pas établi le texte définitif.

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auprès d'un chien, auprès d'un chat, auprès d'un passant, auprès d'une voiture, auprès d'une fenêtre ouverte. On ne sait pas quel était l'objet de ses recherches, mais il les poursuivait avec avidité. Tout ce qu'il apercevait était soumis à un long examen : il se demandait si c'était cela !

Bien des fois il était prêt à s'emparer d'étranges choses. Que n'eût-il pas ramassé ! Que n'eût-il pas emporté entre ses bras et poussé jusqu'au fond de lui-même pour emplir un vide bizarre qu'il sentait dans son âme et dans son corps ! Il lui semblait que, de la tête au talon, il fût creux comme un trou. Il avait appris, le jour du marché, qu'il avait faim. Il ne savait plus, maintenant, de quoi il avait faim. Il parcourait le monde après toute une vie de jeûne, chacun de ses pas était destiné à lui faire trouver un peu de nourriture, il ramassait tout ce qu'une petite ville peut laisser traîner.

Ce furent des jours nombreux, ce furent tous les jours de ces étés que nous avons vécus quand nous avions dix ans. Chaque matin à sept heures, dès que sa mère était partie, Charles Blanchard dans sa maison ne se sentait pas à sa place. Une voix dans la rue, une voix par la ville, une voix sous les cieux se faisait d'abord très douce et lui allait au cœur, puis, pour peu qu'il mît quelques

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minutes à lui résister, une grande voix implacable sortait de la Terre entière et lui criait :

— Il faut venir toute suite !

11 se dressait, il n'était pas long à ouvrir la porte, encore moins à la fermer, il obéissait sans un regard en arrière et portait même à ses pas une grande application comme un travailleur qui se rend compte de l'importance de son ouvrage et veut consacrer toutes ses forces à le bien faire.

Cette année-là, le deuxième dimanche du mois de juin, un événement se produisit, que des jours heureux, longtemps à l'avance, eussent dû faire prévoir. Lorsque le matin descendit des cieux, ce fut comme si une nouvelle saison commençait. Ce fut comme si les cieux sur la Terre descendaient avec le matin. L'air que l'on respirait avait une odeur inconnue, une odeur merveilleuse, et plus d'un pensait : C'est un mystère, jamais la petite ville que j'habite n'avait eu ce parfum. La lumière était blanche et bleue ; si parfois, au bout d'une rue, dans une échappée, on apercevait la campagne, il était difficile de faire une différence entre la couleur de l'azur et la couleur des champs. Les maisons qui étaient au soleil brillaient par une loi naturelle, et pour celles qui étaient à l'ombre, une joie intérieure les faisait briller aussi. Chacun possédait en plein milieu de sa poitrine un cœur pur

et prêt à recevoir de grands sentiments. Une nouvelle saison commençait, l'hiver et la douleur pour toujours avaient fui, on ne se disait même pas que le matin serait suivi du soir, puis de la nuit ; il semblait que ce fût tout un siècle qui venait de s'ouvrir et qu'un dimanche sans borne, qui durerait jusqu'à la consommation des temps, était descendu sur la Terre pour l'habiter.

On reconnaissait à peine la Grande Place. Des baraques sombres, entourées de toiles, qui, la veille, semblaient plutôt l'encombrer, venaient de subir une transformation merveilleuse : dès le premier rayon de soleil, chacune d'elles s'était ouverte comme une fleur.

Charles Blanchard fut très étonné. Il les connaissait pourtant. Il les avait vues l'année précédente. Il y avait le jeu de massacre où l'on pouvait remarquer en passant la mariée dont le nez, comme avait dit une fois Villepreux l'horloger, était un nez en trompette. Il y avait le jeu de tir. Elles étaient faites pour les hommes, il fallait avoir assez de force pour lancer les balles, il fallait savoir se servir d'un fusil. Les baraques de loterie étaient faites pour les femmes. Les femmes faisaient tourner la roue. Quand la roue s'arrêtait, si elles

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n'avaient pas perdu, elles gagnaient un grand vase au choix que l'on pouvait ensuite voir chez elles sur la cheminée.

Les baraques étaient bien alignées, avec des toits en toile, et elles contenaient de beaux objets comme ceux que l'on aperçoit quand la fenêtre est ouverte dans les belles maisons. On allait les voir, on leur donnait un coup d'œil, il ne semblait pas qu'elles fussent là pour une autre raison. On les comptait, on disait : Pour la fête^ il y avait cinq baraques ! On était un peu fier d'habiter une ville dans laquelle, le jour de la fête, venaient s'installer cinq baraques 1

Charles Blanchard fut très étonné. Il lui vint une idée qui le prit tout entier, qu'il se mit à suivre et qui le porta en plein milieu des baraques comme s'il les voyait pour la première fois.

S'il avait eu en mains un de leurs fusils, il en eût appuyé la crosse à son épaule, il eût visé, on eût entendu le bruit que fait la capsule : ça y est, j'ai tiré un coup de fusil! Le jeu de massacre était installé dans la baraque même du jeu de tir. Le temps de poser son fusil, un pas à gauche, et lui qui avait déjà lancé des pierres, il eût lancé des balles à cinq pour un sou. Mais, la loterie ! 11 y avait un vase tout bleu, gros comme la tête, avec

des fleurs blanches ; on aurait juré qu'elles ressemblaient à des marguerites. Quand on l'a gagné, la marchande vous le pose entre les bras. C'est parce que vous ne savez qu'en faire que vous êtes heureux.

Ce ne fut qu'à onze heures, un peu avant la sortie de la messe, que les chevaux de bois furent délivrés du voile qui, jusqu'alors, les cachait à tous les yeux. Avant onze heures du matin, personne n'eût été capable d'imaginer ce que c'est que le plaisir. Il y eut comme une explosion. Il sembla qu'une troupe, cachée sous la tente, n'avait attendu que ce moment pour s'échapper avec violence, et par surprise s'emparer de tout ce qui était autour d'elle.

Il ne fallut même pas une minute :

— Ça y est !

Le monde entier appartenait aux chevaux de bois.

Ils étaient réunis sur la place, ils se suivaient d'un mouvement toujours égal à lui-même, ils passaient devant vos yeux, chacun à son rang, celui qui était là se montrait à vous tout entier, puis il en venait un second, il en venait un troisième, il en venait encore par derrière, ils avaient le nombre, ils avaient la variété des formes ; la splendeur de l'un d'eux s'ajoutait à la splendeur des autres, la magnificence s'accroissait, et dans un bruit de fanfare, un cortège étourdissant défilait devant vous, qui certes était composé de chacun de ses cavaliers, mais qui, les rassemblant tous, totalisait mille gloires, et passait dans son éclat, dans son orgueil et dans sa majesté pour célébrer une de ces fêtes à laquelle l'humanité tout entière s'associe. Il ne s'agissait pas des chevaux de bois, il ne s'agissait pas d'une joie que l'on acquiert pour un sou.

Charles Blanchard eut une surprise à laquelle il ne s'attendait guère. Le manège de chevaux de bois n'était pas du tout ce qu'il avait cru tout d'abord. . .

Certes le manège contenait des chevaux, ces chevaux étaient même, à s'y méprendre, semblables à des chevaux vivants. Non seulement ils possédaient des étriers, une queue, une bride, — ils possédaient encore une crinière. Mais le manège lui-même valait beaucoup plus que ses chevaux. Il eût été difficile de dire si le manège était rouge ou s'il était doré. Ses couleurs vous saisissaient, on ne savait laquelle aimer le mieux. On apercevait là des oriflammes, des banderoles, des colonnes dorées, des fleurs artificielles, des franges. On apercevait là des choses dont c'est tout juste si l'on savait le nom. Des lampes en cuivre se balançaient a. des suspensions. Un mélange de richesses prenait en vous tous ceux de vos sentiments qui pouvaient admirer. Pour un peu vous alliez oublier de remarquer des boules bleues, des boules blanches, des boules jaunes, qui étaient des miroirs, qui devaient être des diamants, qui étaient, avec le soleil, ce qui brille le plus au monde. On en avait pendu un peu partout. L'orgue faisait penser aux pianos.

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Un jour, par la fenêtre ouverte, l'enfant avait aperçu le salon de Madame Léon Bonnet qui était une femme très riche. Il en avait reçu un coup. Il avait été vraiment frappé à la face par des rideaux de soie, par des tapis, par des sophas, par des vases à fleurs, par des lampes à colonne de cuivre qui lui semblaient être au nombre d'au moins cinquante. Quand il voulait se vanter, il disait :

— J'ai vu le salon de Madame Bonnet.

Le manège faisait penser à ce salon. On se serait trompé si l'on avait voulu énumérer toutes ses beautés. Le manège était comparable aux palais, le manège était comparable aux salons que l'on n'aperçoit qu'une fois dans sa vie, le jour où la fenêtre en est ouverte.

Charles Blanchard n'y avait jamais mis les pieds, il n'eût jamais osé y mettre les pieds. Il savait qu'il n'était pas fait pour en franchir le seuil.

Vers quatre heures de l'après-midi, les gens qui jusqu'alors avaient eu des affaires, ceux qui sont toujours en retard, les filles qui étaient allées au bal faire un tour de danse, les derniers habitants de la petite ville en un mot, avec les enfants, avec les amis, avec les personnes qu'ils avaient rencon-

trées en route, vinrent autour du manège de chevaux de bois prendre la place que chacun a le droit d'occuper. Ils s'avançaient, comme les gens s'avancent, avec le besoin d'aller au premier rang. Un assez gros mouvement en résulta, comme lorsque les nouvelles générations, écartant ce qui les gêne, veulent se faire leur place au soleil. Il s'agissait alors de se tenir avec fermeté pour qu'ils ne pussent vous déloger du poste que bien avant eux vous aviez conquis. Personne n'y manqua. On entendit même le bruit de quelques disputes.

Charles Blanchard connut un sentiment qu'il n'avait pas encore éprouvé. Il ne suffirait pas de l'appeler le respect. Ce ne fut pas devant le nombre, ce ne fut pas devant la force qu'il céda. Il eût pu, du reste, profiter de la poussée qui lui était donnée, et, avançant de quelques pas, porté par la foule, occuper le premier rang sans même l'avoir fait exprès. Il s'en garda bien. Il voyait venir ceux-ci, il voyait venir ceux-là, chacun d'eux marchait avec assurance comme lorsqu'un homme marche dans son domaine. Avant même qu'ils ny fussent installés, Charles Blanchard, d'un œil attentif, considérait l'endroit dont eux semblaient vouloir faire choix. Lorsqu'ils s'en approchaient, lui s'écartait avec obéissance, leur abandonnait le

terrain et s'en allait quelques pas plus loin, dans un coin, prendre la place qu'ils avaient bien voulu lui laisser...

Charles Blanchard ne lutta pas. A aucun moment ne lui vint à l'esprit qu'il eût pu combattre comme combattaient les autres, et, jouant des coudes, de la tête et des genoux, abattre dans la muraille humaine ce qu'il eût fallu pour livrer passage à son corps. Dans l'épaisseur de la masse, pas une fente, pas une fissure, pas un trou ; la rangée des spectateurs se tenait à son poste avec la fermeté des vieux soldats qui gardent leur pays. Il ne s'agissait pas de s'en désoler ; il ne s'agissait pas de souhaiter qu'il en fût autrement : c'était ainsi. L'enfant reculait de quelques pas. 11 croisait ses deux petites mains sur son ventre, et, les jambes écartées, la tête droite, il se campait avec solidité et occupait la place qui lui avait été assignée. Il battait des paupières, il respirait, il vivait, il pensait ; quand il était las d'avoir croisé les mains sur son ventre, il les croisait derrière son dos. Il occupait la dernière place avec naturel. Il avait deux yeux bleus, ces yeux des enfants qui sont plus grands que les yeux des hommes parce qu'ils n'ont encore rien vu et qu'ils ont besoin de voir beaucoup de choses. Il contemplait le spectacle

qu'il était admis à contempler. Le dos des hommes était épais parce que beaucoup portaient des blouses ; les jupes des femmes étaient amples ; il n'y avait pas de petits enfants, parce que leurs mères les plaçaient au premier rang. Quelquefois une onde large, une vague de plaisir accourant d'un coin les saisissait. Le rire des gens qui s'amusent se communiquait de chacun à chacun, on le voyait circuler, ébranlait les épaules des hommes, il semblait que de l'un à l'autre, on se le passât, personne ne le laissait tomber. Ce fut autour des chevaux de bois une après-midi de gaieté. Au ciel il y avait ce qu'il faut de nuages pour que l'on pût être à l'ombre en tout lieu. On s'abandonnait au beau temps, on s'abandonnait aux chevaux de bois, au jour de la fête. Par larges nappes, il semblait que le bonheur tombât de l'azur et répandît sur les hommes on ne sait quelle joie lumineuse dans laquelle ils se dressaient.

Alors, au plus profond de son cœur, là où l'on possède ce qu'il faut pour comprendre, pour goûter, pour aimer toutes les choses de la terre, l'enfant sentait un autre Charles Blanchard qui, accablé par l'ombre, n'y pouvait vivre et tendait au dehors un monde de sentiments si beaux qu'il eût fallu les ignorer pour n'en pas avoir pitié. Il

s'efforçait à l'oublier, il l'ensevelissait sous le poids de ses plus lourdes pensées, il savait lutter quand il s'agissait de cela, il le noyait d'un tel flot d'amertume que son frère heureux, le petit Charles Blanchard si doux qu'il portait en lui retomba silencieusement comme on retombe sur sa couche, et tout est fini. Ce fut comme s'il avait un mort dans sa maison. Il le pleurait. De grosses larmes coulaient sur ses joues ; on ne sait pas ce qu'il en versa, elles se suivaient comme les souvenirs, comme les pensées se suivent, il n'en était jamais à la dernière. Il pleura longtemps, et quand, vers le soir, sagement il partit, il se prit encore à pleurer sur la route.

Ce fut ainsi que Charles Blanchard, à l'âge de dix ans, prit au milieu des hommes la place du pauvre. On est pauvre, tout d'abord, pour des raisons d'argent. Il suffirait d'un sou parfois pour qu'on ne le devînt pas. Bientôt il est trop tard. La pauvreté n'est plus dans leur poche, la pauvreté s'est fixée dans leur cœur. Charles Blanchard en connut les premiers sentiments. Il n'eut pas une révolte, il n'eut pas une plainte, ce fut comme si le règne de Dieu était venu déjà et que chacun eût reçu sa part. Il baissa la tête pour accepter la sienne.

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