PAROLES DE SOLANGE
rien ne lui échappât, pour entourer de ses genoux, de ses bras et de son dos la pauvre âme qu'elle portait dans son corps.
Son visage était gris. Il est assez difficile de savoir comment était faite sa robe : sa robe ne tranchait pas sur la couleur des murs. Ses mains étaient grises, et pour le corps caché sous son vêtement, on n'imaginait guère qu'il fût plein d'un sang rouge, et l'on n'en remarquait qu'une chose : c'est qu'il contenait des soupirs ou, parfois, qu'il en sortait une voix cassée. Car elle parlait. Il lui arrivait d'ajouter à l'ombre et au silence de la maison quelques mots qui les rendaient plus lourds encore. Elle disait :
— Mon pauvre Charles, nous ne sommes pas heureux.
Elle disait :
— Ton pauvre père était allé dans la campagne, il a pris chaud. Quand il a voulu rentrer, il a pris froid. Il est mort d'une fluxion de poitrine en six jours.
Elle disait aussi :
— Te rappelles-tu notre maison quand nous demeurions dans la ville .'* nous étions bien heureux tous les trois. 11 y avait deux fenêtres, on voyait passer le monde et puis on avait le cœur à prendre du plaisir.
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Pendant ces après-midi si longues au cours desquelles il ne se passe rien, pour nous prouver à nous-mêmes que nous ne sommes pas morts, nous cherchions au fond de notre âme ce qui peut se passer. Nous ne sommes pas morts. Il semble même que nous allions entrer en pleine communion avec notre vie tout entière. Notre âme s'était fixée dans notre cœur : nous la trouvons, nous la sentons, elle est bien en nous, nous ne sommes pas seuls. Nous l'entourons alors de tous nos sentiments pour qu'elle ne nous quitte pas, nous sommes très doux pour qu'elle ait confiance et nous conte son histoire. Notre âme est une sœur cadette qui, lorsqu'on passe l'après-midi auprès d'elle, s'épanche et nous apprend sur elle-même des choses que nous avions ignorées jusqu'alors. L'âme de Solange Blanchard était docile. Au premier appel elle ne se fait pas attendre : la voici ! elle gagne déjà, et dans tout le corps d'une femme elle prend place, et dans sa tête, et dans ses pensées, elle montera jusqu'à ses yeux, elle prendra ses regards. Voici mon âme ! Les deux filets d'eau chaude qui coulaient alors sur son visage venaient en effet de plus loin que ses yeux et semblaient continuer ses sentiments. Elle n'était pas surprise. Elle savait bien que c'était là son âme ces larmes
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amères qui inondaient, qui débordaient ses joues et qui, par l'ouverture de sa bouche entraient ensuite pour qu'elle la reconnût au goût.
Telle était Solange Blanchard. Mais s'il a fallu pour la dépeindre conter quelques traits de sa vie personnelle, il faut pour la comprendre dire que sa vie personnelle ne comptait guère. La vieille maison, autour d'elle, de tout son toit de chaume, de ses quatre murs, du sol, du platond et de chacun de ses meubles faisait silence. La porte était close, les mouches même n'entraient pas. On comprenait pourquoi il ne fallait pas que la fenêtre reçût du jour davantage. Il semblait que l'obscurité même vécût et tendît l'oreille. Une femme était ici, Solange ou une autre, d'un rôle chargée, et qu'elle allait remplir. Ni le toit, ni les murs, ni le plafond, ni le sol, ni les meubles ne savaient pleurer, et dans un monde chargé de larmes, ils supportaient un si lourd fardeau qu'il fallait que quelqu'un pleurât pour eux. Ils se penchaient alors sur celuilà et l'encourageaient jusqu'au soir.
Lorsque Charles Blanchard, plus tard, se rappela les souvenirs de son enfance, il ne sut jamais si c'était sa mère qui avait pleuré. La maison était une maison toute en larmes.
Il vécut ici sans adresser un reproche, sans se
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sentir le droit d'aller ailleurs, sans que par une réflexion, il témoignât que, lui aussi, il avait son idée. Il fut semblable à ces enfants studieux qui vont à l'école, qui ignorent tout de la science humaine et veulent consacrer leurs efforts à l'acquérir. Il se soumettait aux principes, il se conformait à la méthode. Lorsqu'il s'asseyait, il s'asseyait bien pour qu'aucun geste ne le vînt distraire. Sa tête était droite, son œil ouvert, il attendait. Il était avide d'en savoir autant que le maître. Il recevait son enseignement, il tendait son cœur comme une coupe, et quoi que l'autre y répandît, cela était précieux. On eût pu dire qu'il ouvrait la bouche et qu'il buvait à longs traits. Parfois, dans les moments de repos il sentait en lui le goût de cette amère liqueur qui lui avait été versée, il la poussait pour qu'elle gagnât sa place, il en avalait la dernière goutte, et quelle qu'elle fût elle passait et s'en allait rejoindre au creux de sa poitrine, au fond de son cœur, ce sang des enfants si pur auquel elle mêlait une eau noire.