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CARACTÈRE MORAL DE BONNET

Lorsqu'on ue un auteur, il est d'usage de consacrer un certain nombre de pages à sa biographie, cette entreprise est même la partie maîtresse de bien des ouvrages Cependant, nous avons considéré que ce serait perdre du temps et faire une œuvre peu Do de reproduire ici les détails de la vie de Bonnet, alors qu’on peut les trouver dans ses propres « Mémoires » dans les articles des dictionnaires et dans les panégyriques, notamment dans le livre du duc

de Caraman. Nous renvoyons donc le lecteur à ces ouvrages et nous nous contenterons d'en dégager les seuls traits qui à nos yeux,

ont une importance spéciale, soit par leur originalité, soit par la

répercussion qu'ils ont eu sur le sytème même de l’auteur qui nous

intéresse avant tout.

Voici en quelques mots sa vie, présentée d’une manière

qui diffère beaucoup de celle de ses biographes ordinaires, mais telle qu’elle fut cependant.

« En 1572, écrit-il dans ses Mémoires (p. 3), un de mes ancêtres quitta la France après la Saint-Barthélemy ». Cette indication d’origine est nette. Cependant, des recherches précises nous ont amené à découvrir que sa famille n’était pas vraiment française, mais originaire du Chablais, province de Savoie limitrophe de Genève.

Au point de vue chronologique, pour situer Bonnet d'une manière vivante dans son milieu, par rapport aux philosophes dont le système présente d’étroites affinités avec le sien, ou des contrastes, notons que lorsqu'il vint au monde à Genève, rue Basse, le 13 mars 1720, quatre ans après la mort de Leibniz, seize ans après celle de Locke, trois ans avant la naissance de d'Holbach,-cinq ans avant celle de Kant, Hartley avait quinze ans, Voltaire déjà vingt-six et Montesquieu trente et un. ba

Par contre d’Alembert avait trois ans, Saint-Lambert quatre, Condillac, et Helvétius en avaient cinq, Diderot sept, Rousseau huït, Hume neuf et La Mettrie onze. Le monde intellectuel ne supposait point alors ce que lui promettait cette dizaine de bambins !.…..

Etudiant aisé, de famille patricienne, le jeune Charles, chaque jour, va au cours de l’Académie à cheval, depuis Thonex, village à trois quarts d elieue de Genève, petite ville : il admire la campagne.

L'enfant ne réussit pas au collège : parce qu'il est sourd on se moque de lui ; il est intelligent et ses maîtres sont médiocres. — Bientôt, un précepteur particulier l’éveille, grâce à une méthode originale : il abandonne le droit (imposé par son père, magistrat) pour les sciences.

À vingt ans, il fait une découverte étonnante : Fontenelle signe son diplôme de corespondant de l’Académie de Paris : Bonnet est dès lors un homme célèbre de vingt ans. Excité démesurément par l'amour de la gloire, il use tant du microscope qu'il devient presque aveugle. Il travaille si bien que sa santé s’altère et ses dents tombent : névralgies atroces. Fervent chrétien, il se résigne alors et remplace l’étude au microscope par la méditation philosophique.

À trente-deux ans, il prononce son premier discours politique ; trop sincère, trop net ; aussi, il n’en prononcera plus durant vingt ans, tout en demeurant membre du Grand Conseil.

Portail de la maison ratale

(Cf. p. 29).

Le BEA

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Privé de toute facilité d’écrire alors qu'il pense beaucoup, il abime son cerveau par un exercice abusif de de sa mémoire.

Il se marie avec une jeune fille à laquelle il dédiait un platonique « discours sur l'amitié », Mademoiselle de la Rive, fille de magistrat ; elle devient une éternelle malade par suite de fausse couche ; c’est aussi une maniaque qui vit dans la pénombre, entourée d’animaux : c'est la seule femme qui entre dans sa vie et il la chérit comme il sied à un homme sérieux.

Sans enfant, sans souci matériel, ennemi de tout voyage, Bonnet s'occupe en envoyant des lettres à toute la terre : il en prend soigneusement copie. Il participera à de petits comités philosophiques: l’un composé de Calandrini, Cramer, Jallabert et le procureur général Tronchin ; l’autre composé du pasteur Bennelle, du docteur Butini et de l’avocat Beaumont. (On nommait ce comité « la Société des quatre B »).

Il passe sa vie à écrire cinq ouvrages.

A soixante-treize ans, le 20 Mai 1703, il meurt vertueux, à Génthod. affecté d’hallucinations comme un de ses ascendants, dans des circonstances très analogues à celles où mourut Ernest Naville.

Ce qui nous intéresse bien plus ici que des particularités biographiques, c’est le caractère moral de Ch. Bonnet, plein d’originalité et d’attrait.

Nous examinerons à deux reprises ce caractère. Dès maintenant, nous indiquerons les traits essentiels qui aideront à comprendre sa doctrine. Puis dans notre deuxième partie, au chapitre « Bonnet * moraliste », nous examinerons certains aspects particulier de sa

physionomie, ainsi que dans la « morale appliquée ». Peu de HOREpOrS ont discerné le vrai caractère, du Palingénésiste : aucun n’en a discerné tous les traits, ni les rapyorts de cause à effet qui les lient : nous n'avons guère que des panégyriques admiratifs, des éloges uniformes et médiocres comme on se plaît à en décerner à ceux qui furent « gens de bien », « amis de l’ordre », «apôtres du progrès » : « Cette âme était belle, candide et pure, -elle a empreint de son caractère toutes les pages de Bonnet » écrit par exemple Gérando (op. cit., p. 415) et ce jugement est inexact et ; banal. Est-ce vraiment être si noble et si candide que, par exemple, : de placer le but de toute action dans la recherche du bonheur et

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dans l'intérêt, de quelque manière qu’on les entende, ou encore de mentir sa vie comme l’a fait notre auteur ?

Le trait de caractère le plus saillant, celui qui semble avoir déterminé tous les autres, c’est l'acceptation du fait accompli, quel qu'il soit, et l'approbation qu'il lui donne, uniquement parce que c’est le fait accompli : « ce qui est est ; et nos conceptions qui ne peuvent changer l’état des choses doivent lui être conformes » (15.b2).

Cette acceptation résulte de plusieurs facteurs. D'abord de sa logique : puisque nous sommes impuissants, à quoi bon ne pas accepter les réalités inéluctables, sur lesquelles nous n'avons aucune prise ? Ce serait là une attitude « insensée » (16.113). Par exemple, le vicieux s’excusera vainement en invoquant les facteurs qui le déter-. minent malgré lui : «il n’en sera pas moins vrai qu’il éprouvera un mal proportionné au degré de son imperfection ». (17.241). A quoi servent les théories philosophiques et la théologie qu'il déteste ? « La vertu n’en est pas moins source de bien. le vice, source de mal... » (17.XX J) etc.

La lettre autographe que nous reproduisons ci-contre, adressée à Bennelle au moment de la catastrophe de Lisbonne est un témoignage éloquent de ce caractère (supplément manuscrit 927, p. 144). N'est-ce pas le même évènement qui déterminait son voisin Voltaire à écrire une série de libelles impies contre la Providence ?

Acceptant toutes les réalités pénibles qu'il constatait, Bonnet devait aussi accepter joyeusement l'élévation de sa propre condition. Son père étant né magistrat aisé, Charles accepte avec orgueil les avantages d’une telle filiation. Pe même, né chrétien, il n’hésite pas à se considérer comme parfait ipso facto.

Il ne cherche pas quelle est la valeur des individus ; il constate seulement dans laquelle des deux classes uniques ils sont nés (comme Dieu, selon lui, lors du jugement, constatera, sans plus, la qualité de naissance des défunts pour les classer) : membres de l'aristocratie, membres du peuple, adeptes de l’évangile et infidèles.

Bonnet aime et admire la vie : cet enthousiasme éclate à chaque page de l'œuvre ; l'existence est douce à ses yeux (16.177) et il prête ce sentiment à tous les êtres, même au moindre insecte (18.324).

D'abord, il manifeste négativement son amour du bien-être et de la joie, par sa prudence à éviter les écueils qui entameraient sa foi

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L’Optimisme-béat

Lettre sur la catastrophe de Lisbonne (C£. p. 29).

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tutélaire. En éloignant aussi tous les problèmes qui pourraient l’attrister : par exemple, il nomme seulement le « sacrifice », tandis qu’il développe démesurément tout ce qui a trait au bonheur. Bien plus : il conclut qu'il faut négliger la souffrance des autres, quand toute sa correspondance regorge de lamentations sur sa propre santé. En pédagogie religieuse, il proscrit l'emploi de l’image des démons, tandis qu'il use à profusion de l’image des anges heureux... Dans la morale pratique, nous le verrons, il proscrit avant tout, les fautes qui entraînent malaise et tristesse, surtout l'intempérance.

Il manifeste positivement aussi son optimisme : Pour l'homme en particulier, la vie n'a qu'un sens : être heureux, (16.116, note ; 17.270, etc.). L'univers n’est qu'une fête à ses yeux dans la continuité de la vie présente et de la vie future : il aime l'être même : « parce que je m'aime moi-même, je ne puis pas ne point désirer de continuer d’être » (16.189). La perfection des êtres va et ira toujours en croissant par une renaissance, une « palingénésie » incessante : « Une multitude innombrable d'Etres sentants, capables d’un accroissement considérable de bonheur, en sepeuplant et en embellissant une nouvelle Terre, exalteront les Perfections adorables du Créateur » (15.346). Enfin, partout, l’univers est en progrès et ce progrès tend vers l'infini.

Notre office étant uniquement de rechercher le bonheur, en bons courtisans, les privilégiés de l’ordre moral doivent jouir de leurs privilèges individuels, moraux et physiques, et célébrer la vertu effective de ceux qui en jouissent comme eux, malgré leur absence totale de mérite. La pratique du plus grand nombre légitime l'adoption de cette attitude : n'est-ce pas l'attitude commune d'estimer des dons, des faveurs dont nous bénéficions sans avoir rien fait pour les obtenir : « Etes-vous les auteurs des avantages corporels dont vous jouissez ? Non, ces dons précieux ne sont point votre ouvrage. En êtes-vous moins sensibles cependant au plaisir de les posséder ? Ces faveurs du Tout-Puissant vous en paraissent-elles moins estimables ? » (17.169).

Or, il en est exactement de même dans le domaine moral : seules les circonstances ont fait Newton et Socrate, il faut les célébrer comme s'ils s'étaient faits eux-mêmes (170). De même pour Marc- Aurèle, chaînon d’or dans la chaîne des êtres (17.336) de même pour « l’aimable Tite et le sage Antonin » (168). De même enfin

RS (ee pour les Chrétiens, « automates bienfaisants » (17.268), les plus heureux de tous par faveur aussi.

Nous aurons la même attitude à l'égard de nous-mêmes, nous contentant de jouir, nous l'avons dit, de nos propres privilèges « I importe fort peu (l'expression est savoureuse) à un Philosophe qui est assez heureusement né pour posséder une grande perfection, que cette perfection soit son ouvrage ou celui des circonstances ; 1l lui suffit de jouir du délicieux sentiment de cette perfection. Il goûte ce sentiment comme il goûte celui de la perfection de ses organes ». (44.30). (Dans ce passage éclate encore la joie de vivre).

‘ Rien ne semble plus légitime que cette jouissance docile, rien aussi n’est plus explicable si l’on considère le genre de vie de l’auteur : sans doute, il souffrit d’odontalgies et de maux d’yeux, mais il ne soupçonna point les horreurs de bien des existences « philosopher, se promener à pied ou à cheval, lire, manger, boire, dormir, voilà ma vie et que je regretterai de voir finir » écrit-il à Bennelle, (man. supplém. 027 D: 2-10):

“Selon M.-Bréhier (1), une mentalité analogue saurait alors régné en Allemagne : « optimisme béat et naïf, croyance en la bonté de Dieu... admiration des merveilles de la nature... conviction que chaque individu humain se perfectionnera indéfiniment dans la vie de l'au-delà... ». Cependant, ni la logique, ni la mode, ni le tempérament ne suffisent à expliquer ce conformisme universel : il faut admettre l’intervention d’un autre facteur : l'influence calviniste. « Les faits sont-ils autre chose que l’expression de la volonté adorable de Dieu ? » lit-on dans ses œuvres (18.137). À priori, quelque fût son indépendance à l'égard des diverses confessions, Bonnet, d'origine protestante, élevée à Genève, Rome du calvinisme où il fut toute sa vie magistrat, Bonnet dût subir dès son enfance, à son insu peut-être, par simple contagion mentale, l'influence du double dogme calviniste de son milieu : nous sommes tous prédestinés ; seule la foi importe ét non les œuvres.

L'intervention de cette influence nous permet seule d'expliquer de manière satisfaisante son attitude envers les malheureux et ses théories sur la responsabilité, le mérite, la sanction, que nous

(1) « Histoïre de la philosophie allemande ». Coll. Payot, p. 41.

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étudierons plus loin. Cette attitude ressemble assez à celles du Quiétisme et du Jansénisme.

Objectera-t-on que Bonnet s’est lui-mêine défendu, dans |” « Essai de Psychologie », d'adopter la thèse du fatalisme, analogue quand au fond sur plusieurs points, à la thèse calviniste? Nous l’établirons plus loin : cette défense était toute formelle et perd entièrement son poids dès qu’on rapproche et qu'on analysé en détail, ses opinions éparses sur le déterminisme, le jugement futur, la sanction, l'enfer

L'optimisme revêt chez Bonnet une forme religieuse particulière que nous devons analyser minutieusement, parce que le sentiment religieux éclate à chaque page des œuvres : ami de la vie sous toutes ses formes, l’auteur ne peut concevoir l’anéantissement des êtres. Il s'attache donc désespérément au dogme chrétien de la vie future et de la résurrection et avoue sans feinte dans la Palingénésie, (16.189) les motifs intéressés de sa foi: « Parce que je m'aime moi-même et que je ne puis pas ne pas désirer d’être heureux, je ne puis pas ne point désirer de continuer d'être », et dans l’Essai analytique (14.229) : « l'amour de notre être nous porte à le souhaiter. » | :

Cependant, le dogme de la résurrection semblant invraisemblable à ses yeux de naturaliste, il entreprend dés recherches inouies et parfois d’une minute puérile pour lui donner une base scientique et confirmer sa propre croyance (Cf. notre Diplôme d’E. $S. Poitiers, Op. cit.).

C'est que, comme Pascal, il est inquiet de tempérament : « l’ef-

- froyable antiquité » du monde (15.280) l’atterre : « Je suis effrayé.…

mes sens se glacent... je m'’arrête... je recule d’effroi... je suis sur le bord du plus épouvantable abîme... Ô Eternité, ete... » (15.282). Nous envisagerons plus loin les manifestations de cette inquiétude devant le problème du Mal et celui de la Liberté.

S’il croit à la vie future, c’est aussi semble-t-il, faute de comprendre le sens de la vie actuelle, argument fréquent : « s’il n’y avait point d'autre vie, ce monde serait une énigme indéchiffrable » (lettre à de Lalande, juin 1760. I. 182). C’est aussi pour se consoler des misères terrestres ; la vie future, c’est un peu le dédommagement

des aveugles : «... Hommes studieux en qui une forte applica- G. B. 4

hate

tion a affaibli le sens dont je parle... (la vue) cette vue débile deviendra un jour supérieure à celle de l’aigle » (7.236). C’est encore le dédommagement des amis de l’ordre, victimes ici-bas du désordre : « ce que l'Homme ne reçoit pas dans un temps, il le recevra dans un autre et l'Ordre reprendra ses droits » (15.342).

-Ce que Bonnet voit avant tout dans la Théodicée de Leibniz, c'est un système religieux « consolant » (18.62). Le désir de l'éternité l’'obsède : Confiant à son ami Haller son amour de la campagne, il ajoute inopinément (cor. I. 95): « Malgré ses charmes naturels, la campagne deviendrait elle-même insipide si l'espérance d’une immortalité glorieuse n’embellissait autour de nous toute la nature. Je le dis souvent parce que je le pense : le philosophe chrétien est un être qui a la tête dans le ciel et les pieds sur la terre ».

Il écrit encore le 2 janvier 1787 (six ans avant sa mort) (cor. 1.78): « Plus on veillit, mon tendre ami, plus les années paraissent s’écouler rapidement, c’est un torrent, mais qui nous conduit à cette éternité heureuse pour laquelle nous sommes faits et qui est le plus che: objet de mes désirs ».

Cependant, s’il « veut » croire, il n’est pas au fond spontanément confiant : « notre curiosité avide voudrait pénétrer la nature de ce bonheur à venir » écrit-il. Il a des élans d’impatience : « arrêteronsnous toujours nos regards sur ce qui frappe nos sens ? » (15.235). Il voudrait la « certitude », « le grand objet de nos plus chers désirs ! » (16.155). | eu

Poussée par son « impertinence curiosité » (16.471), sa raison qui, chez lui, rivalisa toujours avec le sentiment religieux concevait même qu'on pût avoir des doutes : (17.235) « la raison peut élever des doutes, parce qu’elle peut craindre d’être privée pour toujours d’un bonheur qu'elle désirerait qui ne finit point, et qu'ignorant le plan de l'Univers, elle ignore si ce désir s'accorde avec ce plan. » (Cet Optatif est peu orthodoxe, mais on ne saurait être plus sincère ni plus naïf dans l'expression !)

Heureusement, il est arrivé à «fixer » ce doute qu’il n'ose s’avouer à lui-même et dont il oublie la réalité: « Si j'avais douté, écrit-il, ce doute aurait fait peut-être le tourment de ma vie » (16.470). Curieux détail, on ne sait trop s’il se félicite . d'échapper au doute ou s’il le déplore, ce qui dénote encore plus le caractère forcé de sa croyance : « Si j'avais été assez heureux ou

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assez malheureux pour m'élever jusqu’au doute sur ma destination... » écrit-il en ce même passage (16.469). Qu'est-ce à dire ?

Néanmoins, il se fait l’apôtre de l'idée de vie future, mais plutôt en esthète qu’en orthodoxe : indiquant son plan d’éducation de l'enfant : « je voudrais, écrit-il, que cette idée riante: je serai . éternellement heureux, l’accompagnât partout... » (17.297). |

Ainsi, si Bonnet aime à prendre le nom de « philosophe chrétien » ((r7-1x-10.155), son christianisme est esssentiellement intéressé (quelque noble que semble peut-être l'intérêt), il n’est qu'un des instruments fortuits de son bonheur : la religion n’est à ses yeux qu'une « roue dans une machine » (17.239).

Alors que d’autres croient par pur amour pour Dieu ou bien par peur de l'enfer, Bonnet qui, optimiste a supprimé l'enfer éternel, croit presque uniquement par peur de l’anéantissement de son être; du moins, il a sur beaucoup, la supériorité de s’en rendre compte et de l’avouer sincèrement, attitude extrêmement rare. Il croit aussi par éducation, comme il l'avoue (16.469). Enfin il croit en artiste à la Création, voyant en Dieu l'explication de l'univers la plus élégante.

Nul exemple ne justifie mieux que celui-là le mot de Guyau (« Morale sans obligation » p. 21) : « Dieu, c’est la puissance capable de nous rendre immortels ». C’est l'espérance qui en lui, détermine surtout la foi et la foi seule oriente toute sa vie, sa pensée la plus scientifique comme son attitude pratique.

Sa désinvolture à l’égard des diverses confessions confirme ce fait: n'ayant d'autre souci que celui de son salut, il part en guerre contre les théologiens et les ministres catholiques (17. XXXJ) etc... : « Que

deviendrait notre patrie commune. écrit-il à Haller, si les puissances protestantes succombaient sous les coups des puissances catholiques ! » (L. 107) et à Keate en 1759 (I. 116) : « .….la religion catholique est une rivale ambitieuse, entreprenante, tyrannique ». Par contre, il se félicite de la modération des pasteurs génevois : « Nous sommes heureux ici, écrit-il à de La Lande, nos ecclésiastiques sont assez philosophes pour ne point mêler la religion à ce qui n’est point elle ».

En effet, au début du xvin° siècle, une détente remarquable se produisait dans l’atmosphère théologique de Genève, le climat moral s’adoucissait. Réagissant contre la rigidité calviniste devenue impos-

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sible, Alphonse Turretin, pasteur de bon sens amenait les genevois à admettre, dans la cité calviniste par excellence, une église luthérienne, prodige de tolérance ! Respirant désormais librement, on put être enfin chrétien et philosophe, douteur même, à condition d’être respectueux des formes.

Cependant, comme l'écrit Sainte-Beuve (op. cit., XV, 135) : « ilya toujours pour limite à la discussion ouverte, le symbole légal et la Révélation ». Aussi Bonnet se retranche-t-il derrière les dogmes pour légitimer ses hardiesses, comme l'a finement observé M. Claparède ; usant de la libre interprétation, il s'en sert à son gré ; il se rit dédaigneusement des arguments communs comme d’armes méprisables, comme de piliers vermoulus ; il dissocie la religion de la théologie et de la philosophie (14.223) : l'immortalité de l’âme par exemple, subsisterait selon lui, alors même que tout ne serait que matière : il ne tient à sauvegarder que l'essentiel : la vie future et son fondement, Dieu, se montrant en celà plus croyant qu'orthodoxe, (dans un milieu qui au contraire était plus orthodoxe que croyant, comme le remarque Ducros dans son ouvrage sur « Les encyclopédistes »). Cette indépendance de jeunesse, nous le verrons, lui attira quelques ennuis.

C’est par pure foi qu’il entreprend un ouvrage d'apologétique technique : les « Recherches sur les preuves du Christianisme » détachées de la Palingénésie. Il poursuit en même temps une fin morale: « élever les esprits et les cœurs » (7. xIv) ; 10.102 ; 17, 25 etc...) ce qui n’est encore qu'une manifestation de son « pragmatisme » religieux. C’est que toute bonne œuvre, à ses yeux, accroît son bonheur futur : elle lui acquiert l'approbation de Dieu (16.516).

Ne tenant à ménager aucun dogme particulier, mais seulement la foi en Dieu, on comprend dès lors qu’il ait osé tenter toutes les conciliations entre la science et la religion : ne conciliait-il pas avec celle-ci le fatalisme, le matérialisme, l’athéisme « honnête » ? En cela, il fut un précurseur.

Aussi sa philosophie présente ce caractère paradoxal : Bonnet veut prouver la religion chrétienne par des raisonnements, des argument scientifiques, et nul plus que lui n’a aussi maladroitement mis à nu le ressort sentimental et intéressé qui a sans doute engendré et qui soutient encore bien des dogmes, comme ce ressort soutient

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personnellement sa propre foi, indépendamment de tout facteur rationnel. s

Enfin, remarquons que la foi de Bonnet en l’immortalité, présente un caractère spécial qui lui donne une certaine originalité et évite une grave inconséquence, |” « anthropocentrisme » (pour user d’une expression barbare consacrée par l’usage). Constatant les analogies frappantes de l’homme et des animaux, Bonnet trouve qu'il est inconséquent et dangereux que l’homme se donne l'éternité à lui seul (x) ; le Palingénésiste (obéissant à la « bienveillance universelle » (15.287) croit à la résurrection de tous les êtres (7.278) : « Nous ne découvrons, écrit-il (15.213 et 190) aucune raison solide pourquoi la mort serait le terme de la vie de l’animal ». (Un critique nvalicieux répondrait : Aucune raison non plus pour qu'elle ne soit pas ce terme !)

La croyance à l’immortalité est grosse de conséquences pour celui qui la professe : il vit un peu dans un autre monde. En particulier, le temps n’a pour Bonnet qu’une valeur médiocre : il ne se traduit point par de l’argent comme le veut un proverbe : il n’est rien auprès de l'éternité ; ce sentiment engendre chez lui une tranquillité

particulière, l’absence de toute hâte.

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Ainsi, toutes lés circonstances concouraient à faire de Bonnet, un homme heureux. Cependant, si le fait accompli auquel il sût si bien se conformer est pour les uns le bonheur, il est pour d’autres le malheur, physique et moral. Aussi, le bonheur ne sera-t-il pas troublé chez l’homme qui en jouit, par le spectacle de la souffrance de ses semblables moins fortunés ?

Les privilégiés du bonheur moral auxquels il est donné d’être vertueux sans aucun mérite, grâce uniquement aux circonstances heureuses dans lesquelles la divine fatalité les a placés, donc qui n’ont jamais aucune occasion d’être imputés ; ces privilégiés supporteront-ils comme une chose logique théoriquement que leurs frères souffrent et soient imputés sans autre raison que le hasard ?

(1) Descartes, lui, a l’instar de tous les croyants, déclarait dans le « Discours de la méthode >» (Rabier, p. 61) qu’ « il n’y point d’erreur qui éloigne plutôt les esprits faibles du droit chemin de la vertu, que d'imaginer que l’âme des bêtes soit de même nature que la nôtre, et que, par conséquent, nous n’avons rien

à craindre ni à espérer après la mort. »

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