‹ Charles BonnetChapitre 22 sur 99 · RÉPONSE · texte numérisé non relu

RÉPONSE

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ment, de même dans l’ordre moral nous estimons la vertu de Socrate et le savoir de Newton. « Nous estimons l'Homme vertueux qui se conforme à l’ordre, nous mésestimons l'Homme vicieux qui trouble l’ordre » (17.172).

Par un anthropomorphisme mesquin, Bonnet prête même à Dieu ce médiocre critérium humain : « Dieu voit l'Homme de Bien et le Méchant, comme il voit le Froment et l'Ivraie » (17.:40). Cependant, il se contredit encore formellement lorsque, plus humain, il déclare dans le « Philatèthe » (18.324) : « La loi du Sentimient serait violée si je traitais un Etre sentant comme un caillou ». Ne

pourrait-on lui objecter du reste que, parfois, le caillou qu’on

méprise peut contenir une parcelle de diamant ? Mais Bonnet répondrait encore : « le fait est l'expression de la Volonté divine ».

Une indifférence aussi monstrueuse nous paraît invraisemblable de la part d’un homme qui admirait tant la morale évangélique, qui formulait lui-même çà-et-là des principes charitables, et qui, d’après ses biographes, pratiquait la bienfaisance dans sa vie privée, bien qu'avec circonspection, il est vrai, comme le montre sa correspondance inédite. Peut-être est-elle dûe aussi au caractère aristocratique de l’auteur, caractère qui enferme souvent une nuance de dédain instinctif. Ne laisse-t-il pas échapper parfois des expressions qui trahissent une hauteur dédaigneuse : « la populace « (18.147), les « vils artisans » (16.469), expression dont il s'excuse il est vrai, mais qu’il a prononcée.

Nous en venons ainsi à nous demander si Bonnet, sorte de monstre privilégié, analogue à cet « homme qui voit égorger un enfant » (18.141), n’ignorait pas l’existence de malheureux ou si du moins, entouré de paix et sentant en lui une perfection morale relative, il soupçonnait l’acuité de certaines souffrances morales et physiques du monde ? En effet, pour y rester indifférent, il faut qu'il les ignore, si l’on en croit ce passage de 1” « Essai : « à la vue des maux d'autrui, nous nous rappelons douloureusement nos propres

souffrances ; ainsi nous sommes excités à soulager les autres pour

nous soulager nous-mêmes de ce souvenir pénible » (13.286).

Par ailleurs, avait-il en lui ce qu'il nomme le « matériel de la pitié » (17.197), c’est-à-dire : « un genre nerveux délicat, une imagination qui peint avec assez de force pour faire ressentir à l'âme quelque chose d’analogue à ce qu'éprouvent les malheureux ? »

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À priori, une telle ignorance est invraisemblable, le malheur étant une réalité dont on ignore difficilement l'existence. A poste. riori, plusieurs passages des œuvres indiquent clairement que Bonnet connaissait suffisamment l'existence du mal et de la souffrance : il qualifie même d’ « embarrassant » (16.510) le problème du mal ; il reconnaît judicieusement que toutes les difficultés concernant l’imputabilité se réduisent à ce problème : « dans ce système, la difficulté se réduit à demander : Pourquoi Dieu a créé un Monde dans lequel le mal devient pour un certain nombre d'Etres, le véhicule au bien ? » (17. 241). Il écrit une dissertation spéciale, les « Idées sur l’origine du Mal » (18.193) et nous verrons combien ce problème le tourmenta. Enfin, dans le « Discours sur l’Amitié » que nous éditons dans nos extraits), il analyse en connaisseur, la gamme des maux qui nous assaillent sur « l'Océan orageux de la vie ».

Ce qui nous éclaire le plus sur son expérience et sur son indifférence, au moins théorique, à la souffrance morale des individus déterminés et imputables, c’est cette phrase odieuse, parfaitement claire, formulée en un style oratoire dans 1 « Essai » (t7:196):: «€ Qu'entends-je ! Les plaintes amères, les cris perçants. que pousse vers le Ciel une multitude de Scélérats ou de Malheureux qui n’ont été, qui ne sont, et qui ne seront tels qu’en vertu de l'Ordre établi ».

Manifestement, il reconnaît que ce sont des victimes innocentes parce que leur volonté n’est pas vraiment en cause : seul l’ordre établi les à faits tels ; de plus, « scélérats » est employé comme synonyme de « malheureux », non de « coupables » ; l’imputabilité n'est ainsi qu'un des modes du mal dont l’origine est inconnaissable.

Et quelle conclusion tire-t-il de 1à ? « Non ces cris ne m’alarment point ». L'expression est formelle, et son assurance déconcertante : elle lui donne la désinvolture d’un Nietzsche.

Cependant, nous ne saurions ainsi conclure sans examiner plusieurs facteurs qui semblent constituer pour notre auteur, des circonstances atténuantes.

D'abord, n'oublions pas qu'il était porté en chaque occasion particulières, à se conformer aux exigeances théorijues de son SYStème général. Or, une des directives de ce système est l’utilitarisme, comme nous l’établirons dans notre seconde partie : « l’hom-

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