‹ Charles BonnetChapitre 23 sur 99 · SUR 1 EE · texte numérisé non relu

SUR 1 EE

me aimera ses semblables d'autant plus qu'ils lui seront plus utiles » écrit-il à la même époque (17.270). Les malheureux scélérats ne semblant guère appelés à être utiles au philosophe, il n'avait donc point logiquement, de motif pour les défendre dans ses écrits.

Par ailleurs, selon une de ses théories scientifiques, « les espèces inférieures sont pour les espèces supérieures » (18.198). Les petits ne sont donc.à ses yeux que des instruments au service des grands et, comme tels, semblent négligeables logiquement ; les malheureux sont des instruments pour les heureux.

Cependant, le facteur qui semble avoir contribué davantage à engendrer cette attitude impitoyable est l'influence du calvinisme sur sa pensée : « Dieu ne veut pas que tous les hommes soient philosophes » écrit-il expressément à la même époque (17.274). Ainsi, loin d'attribuer l’infériorité d'innombrables malheureux à la cécité du destin, il prétend que Dieu a été attentif et s’est complu à maintenir cette infériorite : c'est la thèse de la prédestination.

« Qu'on mette en oubli toute humanité, écrivait déjà Calvin, quand il est question de combattre pour la gloire de Dieu! » Or, se soumettre militairement à la volonté de Dieu, c’est un peu, aux yeux de Bonnet, combattre pour la gloire du Créateur. N'oublions pas non plus que cette conviction est, de nos jours encore, celle de bien des croyants réformés. On lit par exemple dans une récente édition du catéchisme officiel d'Edimburg : «.. As God hath appointed the elect unto glory, so has he, by the eternal most free purpose of his Will, foreordained all the means thereunto. Neither are any other redeemed by Christ, effectually called, justified, adopted, sanctified and saved, but the elect only ».

Ainsi, Bonnet se trouve satisfaire en même temps aux exigeances de son optimisme systématique en acceptant sans malaise et sans critique, bien plus, en approuvant l'existence du mal voulu par Dieu. Il semble pratiquer cette « divinisation de toute injustice » qu’entraîne, selon Guyau, l'« optimisme béat ».

Cependant, cet optimisme même, qu'il professe ouvertement (alors que nous devinons seulement chez lui, des traces de calvinisme), cet optimisme leibnizien qui est le caractère dominant de toute l’œuvre corrige justement, dans une certaine mesure, cé que le calvinisme peut avoir d’odieux aux yeux du commun.

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