‹ Charles BonnetChapitre 24 sur 99 · LD M · texte numérisé non relu

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En effet, après avoir prononcé le mot impitoyable : « ces cris ne m'alarment point ! » Bonnet semble heureux d’atténuer sa thèse, en déclarant que le mal n’est qu'un accident et un accident provisoire, grâce à sa foi en l'éternité « future ». Passant encore une fois à côté de la question qui est l'injustice de la souffrance morale et de l’imputation ici bas bien plus que de la souffrance future, il s’élance « de cette vallée de misère, dans le séjour de l’Eternité », et là, il donne libre cours à son imagination. Là règne le bonheur ; ce bonheur est gradué il est vrai, quelques souffrances subsistent même ‘encore, qu'il indique à peine et comme à regret, mais deux faits importent surtout : « tous sont contents de la place qu’ils occupent » dans la nouvelle économie et « les peines vont sans cesse en diminuant », les scélérats se perfectionnent par elles. On semble même pouvoir conclure des théories énoncées, qu'il existe une sorte de degré-limite où, après l'extinction des peines, commencent les récomperfectionnera sans cesse ».

Cependant, Bonnet semble oublier ici qu'il existe un seuil au-dessous duquel toute vie est intolérable et inique, le minimum de joie indispensable n’étant pas atteint. De plus, pourquoi admettre cette hypothèse théologique sans nouveauté, (lui qui haïssait la théologie) : une progression lente et pénible vers le bonheur plutôt qu'une amélioration immédiate. Ne pouvait-il trouver mieux ?

On peut cependant expliquer une telle conception par ce principe: « l'Homme ne pouvait être porté vers le Bien moral comme un corps est projeté vers un certain point. » (18.204), échappatoire assez habile. Par cet autre aussi qui lui était cher : « La nature ne va point par sauts ».

Bonnet du reste avait prévu l'obiection (dans les essais inédits intitulés « Les peines de la vie à venir » publiés dans les « Opuscules de Théologie » par le neveu de Mme Bonnet): « Dieu écrit-il, ne pouvait-il subitement changer les déterminations vicieuses des cerveaux et transformer tout d’un coup le scélérat 6n ange de lumière ? » En effet il le pouvait, mais dans la personne divine : « la puissance est toujours subordonnée à la sagesse qui gouverne par les lois qu’elle a elle-même établies et qu'elle ne modifie que dans les cas particuliers et toujours rares... Les dispositions vicieuses que le cerveau contracte dans l’état terrestre sont donc la suite de ces lois et il est bien dans l’ordre de la sagesse que leur réforme dépende

Le milieu religieux de Bonnet

(Cfen 29):

Ent

encore des mêmes lois ». Ainsi, « Plus les habitudes ont été vicieuses et énracinées, plus la réforme exigera de’temps et d’efficacité dans les moyens ».

Quant au problème du Mal dans l'économie actuelle, il est résolu en dernier ressort par une défaite : il faut fermer les yeux sur ce nouvel abîme : « la solution de cette question est dans l’Essence de l'Entendement Divin. La Métaphysique n’entreprend point de sonder ces profondeurs. » (17.242).

Si l'indifférence de Bonnet nous a scandalisé, remarquons maintenant qu'elle ne va pas, comme cela arrive chez bien d’autres théoriciens, jusqu’à la malveillance ni même à la sévérité : il a même corrigé la déclaration brutale que nous avons rapportée, par des paroles plus humaines, (bien qu’elles expriment plus d’orgueil que de vraie compassion), par exemple dans une lettre à Allamand: (16.oet: 60o-corr. I. 205) : « munis de nos grands principes et appuyés sur le rocher des siècles, plaignons la multitude qui rampe et ne nous glorifions point de voler ! »

C'est là, il est vrai, un exemple frappant de ce que Nietzsche nomme le « système d'appréciation aristocratique » qui porte à parler sur ce ton dépourvu de simplicité : « nous les aristocrates, nous les bons, les beaux, les heureux... » (« La généalogie de la Morale », trad. Henri Albert, p. 51). Heureusement, il est quelquefois plus simple dans l’expression de cette même idée : « Héros chrétiens (p. 260), réjouissez-vous... ne vous enorgueillissez pas | Qu’avez-vous que vous ne l’ayez reçu ? » (1).

En dernier ressort, il ne proscrit pas de son système le sacrifice, la générosité, ni la « bénéficence » (19.270), mais il leur donne un sens particulier, nous le verrons. Pratiquement, il en arrive simplement à exprimer que « la sensibilité ne doit pas dégénérer en faiblesse » (16.122). Ainsi, s'il ne consent pas % admettre la pitié, n'est-ce pas au fond parce qu’il constate que Dieu, dans sa création, à été impitoyable ? En effet, notre auteur approuve par système, toutes les institutions divines et leur manière d’être, comme s’il eût été associé à Dieu lors de la Création |

Par contre, chaque fois qu’il n’est pas contraint par les nécessités

(1) Helvétius exprime exactement la même idée, en termes presque identiques : « Sans mépriser le vicieux, il faut le plaindre, se féliciter d’un naturel heureux, remercier le ciel de nous l’avoir donné. » (« De l’Esprit », Disc. 2, ch. 2).

PT à 1e

théorique de cet optimisme systématique, à légitimer” une injustice ou un malheur, pour excuser Dieu, il ne montre aucune cruauté personnelle : « Dieu ne veut pas la mort du pécheur, écrit-il même, mais sa conversion et sa vie ». (16.399). Les opinions sur l'enfer et les peines futures que nous exposerons bientôt, en sont une preuve.

Non seulement la conception rigoureuse de l'enfer éternel tel que la présente la théologie chrétienne le rebute, mais encore il s’efforce de rendre la religion aimable, d’en modifier tous les aspects austères ou cruels. Réagissant contre la conception judaïque d’un Dieu assoiffé de carnage et de vengeance, il le représente comme un être sage et modéré, doué d’une indifférence relative aux contingences bonnes ou mauvaises : « Dieu voit l'Homme de bien et le méchant, comme il voit le froment et l’ivraie. Ce sont différents degrés de l'échelle terrestre » (17.240). En présence d’un chaînon d’or et d’un chaînon de fer, « Dieu s’irriterait-il donc à la vue du Chaînon de fer ? Quelle absurdité. Il le voit dans sa cause... Dieu voit les Monstres moraux comme il voit les Monstres physiques » (17.336).

L'homme devra juger avec une modération analogue, considérant toujours le fait comme l’expression de la volonté divine et approuvant comme Dieu, a priori, « toute cause parce qu’elle est bonne » (17.336) : « l'Entendement contemple l’aconit comme la gentiane, le serpent comme la colombe ». (15.52. Il n’imputera donc pas son it

« Pourquoi vous aigrir à la vue des défauts de votre prochain ? écrit-il dans les « Principes philosophiaues » (18.337). Vous aigrissezvous à l'aspect d’une Ronce ou d’un Scorpion ? » — « S’épuiser en plaintes éternelles sur l'esprit, sur le goût, sur les mœurs, c’est oublier que le Bœuf est un animal qui rumine et que l’Aigle n’est pas une Colombe » (17.xxxn3).

[Cette sage philosophie morale n'est-elle pas celle de Spinoza, qu’il se permet d’insulter sottement sans le connaître, sans doute par parti-pris léibnizien P]

Aussi s’indigne-t-il contre ces « ministres du Dieu des Miséricordes » qui agissent précisément « comme les ministres du Despote le plus cruel » (17.xxx5). Il préconise au contraire « la douceur et la tolérance, comme essentielles à l'Economie de Grâce ». Il confesse lui-même, à plusieurs reprises, qu’il est animé d’une « bienveillance universelle » qui éclate en effet, dans sa morale de la vivisection,

Tite

dans ses préceptes de conduite à l'égard des êtres inférieurs, et dans ses vues palingénésiques. On est seulement étonné que cet auteur déclare ne point se soucier du mal moral de ses semblables et qu'il approuve les cruautés de la création à l’égard de l’homme, tandis qu'il défend la cause de « l’innocent moucheron » (16.120) et se soucie de son bonheur futur, ordinairement négligé dans toutes les religions (sauf dans la doctrine de certains bouddhistes orthodoxes).

Finalement, Bonnet semblerait n'avoir été vraiment insensible, nous le répétons, que lorsque ses théories métaphysiques l’y obligeaient, lorsqu'il craignait de compromettre son bonheur, ou enfin lorsqu'il fallait sauvegarder la sécurité sociale, primordiale à ses yeux. Il a ainsi été amené à soutenir l'existence d’une imputabilité formelle à laquelle il ne croyait guère, selon sa doctrine déterministe. C’est que toute sa doctrine semble construite selon un esprit pratique et opportuniste analogue à celui qu’il prête aux théologiens instituant les dogmes de l'enfer.

« Sur terre, la Vertu ne conduit pas toujours au Bonheur, le Vice au Malheur » et il y aurait là de quoi décourager la vertu; mais l’idée de la vie future satisfait au sentiment de la justice :‘« l’Immortalité de l'Homme prolongeant à l'infini son existence, ce qu'il ne reçoit pas dans un temps, il le recevra dans un autre » (15.342). Tel est le dernier mot du système, et, théoriquement au moins, la justice est sauve : il n’en fait pas entièrement fi.

En dernier ressort, le reproche général qu’on peut lui adresser, c’est d’avoir paresseusement accepté, lui si généreusement inquiet dans sa jeunesse pour le problème du mal, la solution vicieuse de l’optimiste leibnizien, qui flattait son orgueil d’être au nombre des privilégiés de la création et, laissant à Dieu le plus beau rôle, sauvait la foi qu'il craignait tant de perdre avec le bonheur futur.

L'optimisme de Leibniz, d’une grande valeur esthétique, cohérent en tant que théorie, semble odieux si on prétend l'accepter pratiquement ; lorsqu'on est homme et membre d’une race malheureuse, lorsque, pour un temps limité, quelques degrés séparent à peine l’heureux du malheureux, il est puéril de se griser d’une si fragile supériorité, et, s’associant orgucilleusement à l'être que l’on conçoit comme l’auteur de notre termitière, d'approuver, de célébrer les maladresses et les cruautés qu’on lui prête par anthropomorphisme ; oubliant la solidarité née de notre petitesse et la pitié

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