SOURCES ET RESSEMBLANCES
« Je voudrais que les gens de lettres qui écrivent leur propre vie, écrit Bonnet dans ses « Mémoires » inédits (p. 109) ne négligeâssent pas de faire connaître tous les auteurs auxquels ils ont dû quelque chose ».
D’après ses propres indications, il nt d’abord, en général, le courant de la pensée de son époque. Ainsi, il ne s’est orienté vers le sensualisme qu'entraîné par l'opinion : « Tous les philosophes, écrit-il dans la Préface de l'E. A. (13-viw), conviennent aujourd'hui que nos idées tirent leur origine des sens : j'ai donc dirigé mon attention de ce côté là... » Au point de vue scientifique, ce furent les découvertes hallériennes sur le poulet qui confirmèrent ses idées et orientèrent son étude (15.30), ainsi que la lecture d’un ouvrage de Pluche.
De plus, bien qu'il répète qu ‘il a peu lu et beaucoup médité (r7.xxum), il nous indique ça-et-là, au cours de ces mêmes « Mémoires », quelles furent ses principales lectures. Voici la liste de ces lectures relevées dans l’ordre ou Bonnet lui-même les signale par endroits :
Le « Spectateur anglais » d’Addison (périodique qu'il lisait assidûment avec son précepteur particulier) (« Mémoires », p. 15).
Les « Entretiens physiques » de Regnault (« Mémoires », p. 15).
Les « Mondes » de Fontenelle » («Mémoires », p. 6).
La « Logique » de Nicole (il la relisait, « Mémoires », p. 6).
La « Théologie physique » de Derham (dont il préférait les notes minuscules).
« L'Ouvrage du Chantre d'Henri IV sur la philosophie newtonienne » (« Mémoires », p. 17).
L’ « Histoire des insectes » de Réaumur.
Les « Eloges » de Fontenelle (« Mémoires », p. 76).
SLA USE
« La recherche de la vérité » de Malebranche (« Mémoires », p. 03).
La « Théodicée » de Leibniz (« Mémoires », p. 107). « L'Introduction à la philosophie » ‘de Sont (« Mémoires », p. 137).
L' « Esprit des lois » (il entendit lire le manuscrit à la fin de 1749). («x Mémoires », p. 176).
« Le spectacle de la me » de Pluche.
Les « Principes de Droit Naturel » de Burlamqui (« Mémoires », p. 62). |
L’ « Ecrit sur la liberté » de Reinhard (« Mémoires », p. 63).
Les « Lettres à une princesse » d’Euler (« Mémoires », p. 77).
« De l'Esprit » d'Helvetius (« Mémoires », F. 171).
Le « Système du Monde » de Lambert (« Ouvrage qu’on croirait celui d’une intelligence céleste »). (« Contemplation », p. 33).
La « notice de l'Encyclopédie » manuscrite (ancienne cote 35), nous révèle encore qu’il lisait beaucoup et retenait : en effet, ül critique ainsi l'originalité des auteurs de l’ « Encyclopédie » :
L'article « raison suffisante » est cité des « Institutions » de Mme du Châtelet (p. x).
L'article « révélation », tiré du livre de M. de la Chambre « sur la vérité de la religion » (p. 13).
L'article « Vitry-le-François », tiré de Has de M. de Fouchy (P. 17).
L'article « Vésuve », tiré de l'Abbé Nollet (p. 20). |
L'article « Wobuose » (sur Newton), tiré de Fontenelle (p. 26).
L'article « vérité éternelle », tiré de Montesquieu (p. 28).
L'article « vraisemblable », tiré de la « Logique », manuscrite de Cramer (p. 30).
L'article sur les « sentiments agréables », tiré de M. de Pouilly (np. 55).
L'article « sens moral », tiré de M. Brulam (p. 59).
On voit qu’il avait lu minutieusement cette encyclopédie ellemême. Il lut aussi celle d’Yverdun dont il fait une notice.
Dans la préface du premier volume des œuvres complètes, Bonnet déclare qu'il se félicite de n’avoir point lu davantage, ce qui aurait pu compromettre son originalité,
Bonnet et Leibniz
Parmi ses lectures, celles qui eurent sur son esprit une influence capitale furent incontestablement celle de Leibniz, et de Montesquieu.
Lorsqu'il la lut pour la première fois, à 28 ans, dans l'hiver de 1748, « la Théodicée, dit-il, fut pour mon esprit une espèce de télescope qui me découvrit un autre univers. J’y recueillais avec avidité les oracles de la Sagesse et je m’efforçais d'en pénétrer le sens profond. Je ne me lassais point d'admirer la sublimité et la fécondité des principes qu'ils enveloppaient ». (« Mémoires », p. 107). Ce livre fut toujours pour lui un bréviaire. Il était encore en 1767, « un de ses livres de dévotion. J’ai intitulé, ajoute-t-il, mon exemplaire Manuel de philosophie chrétienne.» (18.4).
Bonnet déclare avoir aussi connu Leibniz par un livre de Mme du Châtelet : les « Institutions physiques » (18.71).
Deux critiques ont remarqué un des caractères leibniziens de Bonnet en psychologie : sa conception de l'esprit comme force. Ce sont :
de Gérando et Edmond Perrier : « Leibniz surtout le guide, écrit le
premier (« Histoire comparée des système de philosophie » T. 3. ch. 21) : l'âme n’est pas simplement passive, mais active par l’attention qu’elle donne, d'où la différence entre sensation et perception. L'âme est une force, une puissance, une capacité d'agir ». Perrier fait une remarque analogue : « Pour lui comme pour Leibniz, l'esprit intervient dans les opérations intellectuelles en vertu de prérogati-
ves innées. Voilà ce qu’il ne faut pas oublier et qui fortifie la.
parenté de Bonnet avec le penseur du Hanovre ». (« La philosophie
zoologique avant Darwin »).
Mais ses diverses œuvres, toutes imprégnées de cette influence, suffisent à nous révéler les analogies des deux penseurs, analogies que Bonnet se plait à mettre lui-même en lumière. D'abord une partie des « OEuvres » est consacrée expressément à des analyses et à des exposés abrégés de la doctrine du philosophe qu'il nomme avec emphase « notre Aristote moderne » (18.107) et « le Platon de la Germanie » (12.80 ; 7,17, etc...) : ce sont :
1°. — Dans la « Palingénésie », toute la septième partie (15. 285 à 334) : « idées de Leibniz. Observations sur ces idées ». 9° — Dans les « OEuvres diverses » (p. 3 à 1o8),un « recueil de
divers passages de Leibniz sur la survivance de l'animal ».
LS
3°. — Une « vue du Leiïbzianisme » divisée en deux parties : a) l’optimisme, b) les monades, c) l’harmonie préétablie (il fait aussi une brève esquisse de la théorie des monades dans la « Palingénésie » (16.35). |
Nous pouvons y joindre un manuscrit inédit de la bibliothèque de Genève : (nouveau portefeuille 35, philosophie) « Notice des Institutions leibniziennes de l’abbé Sigorgue et observations sur la monadologie de ce livre » (4o pages). (C’est un compte-rendu critique d’un exposé de la philosophie de Leibniz).
De plus, Bonnet fait ça-et-là de fréquentes allusions à la doctrine ou à la personne de son maître : dans les « Principes philosophiques (17.306) : « Quelle est la différence essentielle de l’Iroquois à Leibniz? Dans l’un, les fibres intellectuelles sont presque toutes demeurées paralytiques ; dans l’autre; toutes ont été mises en jeu et leurs mouvements infiniment variés, se sont succédés dans le plus bel ordre ». Leibniz était « une encyclopédie vivante et un des plus profonds génies qui aient paru sur la terre, » (15.324).
Dans l « Essai analytique », (13.216), Bonnet adopte la défini-
tion que Leibniz donne du « génie » : « Le génie voit les abstraits dans les concrets, les concrets dans les abstraits ». Il imite ses métaphores lyriques : « l'Eternel géomètre Del. (ES on
emprunte ses idées sur la survivance des animaux (15.290), sur « l’enveloppement » à la mort : (15.290), la théorie des petites perceptions (18.264, cf. aussi nos « extraits inédits » l’immutabilité et la nécessité des essences (16.210), etc.
Dans la « Contemplation » (7.203) notre auteur écrivait ceri : « l’Echelle de la Création ne se termine point au plus élevé des Mondes planétaires. LA commence un autre univers dont l'étendue est peut-être à celle de l'Univers des Fires cé qu'est l’espace du système solaire à la capacité d’une noix ». En 1781, il ajoute cette note : « Je m'étais réncontré ici sans le savoir avec le grand Leibniz » et il cite le texte correspondant du « profond penseur de Mulhausen ».
Il avoue aussi une analogie sur ce: point avec Lambert (« Système du Monde ») (7.33 note). da En 1762, dans les « Considérations » (6.367), Bonnet établissant que la découverte du Polype par Trembley met en évidence la gradation qui est entre toutes les parties de la nature, souligne
Ce
avec enthousiasme la prédiction que Leibniz, inspiré par la métaphysique, avait faite à ce sujet en ces termes : «...telle est la force du principe de continuité chez moi que... je suis convaincu qu'il doit y avoir des plantes-animaux que l'Histoire Naturelle parviendra peut-être à connaître un jour quand elle aura étudié davantage... »
Il y revient dans une note de la « Contemplation » (8.177) et, un peu plus loin (8.191), il avoue que c’est à Leibniz qu'il doit le principe de continuité qui lui est cher : « Il semble que la loi de continuité soit la loi universelle et le philosophe qui l’a introduite dans la Physique nous a ouvert un grand spectacle ». Il développe le sens de cette loi dans une note superflue de: 1781 (8.191, note 1).
Cependant, Bonnet n’admet pas toujours les principes de Leibniz dans leur intégralité. Ainsi, dans une lettre à Needham (12.80 et 18.22), il se plaît à remarquer que, comme lui, Leibniz admettait la préorgänisation des machines organiques et encore un emboîtement à l'infini des germes. Mais il critique ce dernier point : « on sent assez que ce grand Métaphysicien va trop loin quand il admet un « emboîtement à l'infini ». Comment croire à cet infini actuel ? Ne faut-il pas que dans une série quelconque, il y ait un dernier terme ? L'infini des géomètres est-il un véritable infini ?... »
Ailleurs (12.245), examinant l'opinion fausse de Lenwenhoek. et . Hartsoeker, selon lesquels les vers spermatiques de la liqueur séminale du crapaud seraient l’animal futur. en petit, il fait cette remarque : « Le grand Leibniz en avait été enchanté et s'en était saisi. Mais il en a été de cette expérience comme de tant d'autres que l'observation ou l'expérience ont détruites pour toujours ».
Il y revient dans la « Palingénésie » (15.297) et ajoute : « J'ai du plaisir à voir notre grand métaphysicien adopter si clairement une préformation organique et une préexistence corrélative des Ames », termes qui indiquent ici, une parfaite coïncidence de pensée entre les deux métaphysiciens.
Dans l « Essai analytique », (13.142), Bonnet n'hésite pas à critiquer l’allégorie du temple des Destinées, de Leibniz, où Dieu est représenté comme choisissant pour créer, entre les plans des univers possibles : « le Philosophe, écrit-il qui a introduit cet Etre choisissant, entre les plans des univers possibles, le meilleur, me paraît s'être plus exprimé en poète qu'en métaphysicien ».
NO dE
Dans l'Essai de 1754, il critique sa définition de la perception (17.115) : « Leibniz dit que la perception est la représentation de la multitude dans l'unité, définition plus vraie que claire », etc.
Il formule aussi sur lui des jugements généraux fort judicieux mais qui ne témoignent pas d’un respect aveugle : « Leibniz ne savait pas douter assez » ; (Bonnet se contredit ailleurs, pour louer le doute philosophique de Leibniz apologétiste (15.324) : « L’enchafnement qu'il savait mettre dans ses profondes méditations lui persuadait trop qu'elles l'avaient conduit au vrai système du monde. Il énonçait ses propositions monadologiques du même ton dont on énoncerait des propositions de géométrie ». (18.93 note).
« Un philosophe sage... ne regardera l’Harmonie préétablie que comme un roman ingénieux dont l'originalité fut le principal mérite » (18.104). Il confesse l’avoir goûté pendant un temps, mais s'en être progressivement détaché en vieillissant et en l’approfondissant (18.105). « J’oserais bien prédire, ‘conclut-il après son exposé du leibzianisme, que la monadologie tombera un jour comme la philosophie scholastique avec laquelle elle a bien des
rapports. » (18.104). | = Selon lui, Leibniz connaissait insuffisamment le français : « Il est rare que Leibniz attache des idées bien déterminées aux expressions qu'il emploie. Notre langue n'était pas autant à sa disposition. que l'Allemand ou le latin » (18.17). 11 lui reproche aussi le peu de soin qu’il prenait d’élaguer ses idées et de séparer la proposition principale des propositions incidentes » (r8.21 et 15.33r).
Nous voudrions pouvoir citer en entier le chapitre de la Palingénésie (15.331) intitulé « Jugement sur Leibniz ». Outre l'incohérence, l'obscurité, l’imprécision, l’incorrection grammaticale, il lui reproche des digressions, trop d'intérêt pour la théologie scolastique, enfin des répétitions fréquentes : la Théodicée est « une vaste forêt où l’on a trop négligé de pratiquer des routes... Sa marche ressemble quelquefois à celle d’un pendule qui oscille autour d’un point ». Ces critiques sont amusantes car elles expriment exactement les défauts de Bonnet lui-même.
Enfin, se comparant à Leibniz, il conclut avec hauteur : « Je demande au lecteur impartial et judicieux si ses idées... sont aussi claires, aussi enchaînées les unes aux autres, aussi associées aux faits que les miennes ? » (18,24). N’a-til pas prétendu « don-