‹ Charles BonnetChapitre 39 sur 99 · MAN · texte numérisé non relu

MAN

respect, mais ce respect n point aveugle et je puis juger de sa marche ».

Ainsi, il connaissait Locke et le respectait, mais il prétend conserver son indépendance à l'égard de ce philosophe comme à l’égard de Leibniz.

Quant à Hume, il rofesse comme Bonnet la toute puissance de l'habitude.

Enfin, les doctrines de l’Analyste ressemblent plus encore à celles de Hartley (mort trois ans après la publication de l’« Essai »).- C’est à ce dernier qu’il emprunte l’idée fondamentale de sa Psychologie : une perception tient à un ou plusieurs mouvements qui s’opèrent successivement dans différentes fibres du cerveau.

Il y a conformité frappante dans cet autre fait : Bonnet et Hartley appliquent au rappel des idées, à leur association, aux habitudes etc. cette même hypothèse : « La mémoire ne diffère point essentiellement de l'imagination ». |

Janet et Séailles, dans leur « Histoire de la Philosophie » où ils citent assez longuement des passages de notre auteur, remarquent l’analogie de la théorie physiologique de la mémoire chez lui et chez Hartley (p. 187). Cependant, Bonnet reproche à celui-ci d’être « obscur » sur cette question (cf. nos extraits inédits).

Enfin les manuscrits renferment une courte « Notice de l’explication des sens de Hartley » que nous avons signalée dans la bibliographie.

Quant à Condillac, Bonnet se rencontre en effet avec lui dans l'hypothèse d'une statue, mais toute influence semble invraisemblable HER l'opinion de |” allemand Strozewski (cf. bibliographie); Bonnet s’en défend du reste expressément dès le début de l’« Essai analytique », (13.10) et déclare lui-même sans modestie, qu'il a été « bien plus précis et bien plus exact » que Condillac.

En effet, il le corrige plusieurs fois au cours de ses ouvrages (13.138, etc...) et semble effectivement supérieur au métaphysicien français. Cependant il s'éloigne plus que lui de la réalité en voulant simplifier le mythe de la statue par l’emploi d’un seul sens, l’odorat, l'ouïe ne remplissant qu’un rôle accessoire dans sa fiction.

Quoi qu'il en soit, on a coutume d'associer toujours le nom de Bonnet à ceux de Condillac et de Locke comme en une trilogie classique : « André (Chénier) écrit Sainte-Beuve dans ses « Portraits

AE PNR TS EE PA RUE DEEUT ESC ARE UE, , at PTN s re TUE

LL MTOQ SES

littéraires », (1, 184), pour l’analyse des sens, eut été le disciplé

exact de Locke, de Condillac et de Bonnet... » (Cf. aussi Marc

Citoleux, « La poésie philosophique au xix° siècle » 1906, p. 23). Enfin, parmi les affinités générales, il en est d’autres que nul ne

semble avoir remarquées ; affinités avec les Ecossais : « la sensation, signe représentatif » de Bonnet, ressemble à la « suggestion immédiate » de Reid ; — il emprunte aussi à Clarke le « principe soi-

mouvant » touchant la Liberté (18.146 ; 17.120), etc.

Examinons maintenant une autre série d’influences qui ont pu s’exercer sur la pensée de notre auteur et qu'on n’a point remarquées.

Bonnet et Stahl

Selon Maine de Biran, Bonnet aurait subi l'influence du médecin et métaphysicien allemand Stahl : « On trouve dans la psychologie de Bonnet, écrit-il dans les « Considérations sur les rapports du physique et du moral », toutes les idées de Stahl relativement à l'empire universel que la même âme exercerait sur les fonctions vitales, nutritives, secrétoires, etc... comme sur les opérations libres de l'esprit et de la volonté ».

Sans doute l’auteur de ce jugement s'est-il basé sur un passage de l’Essai de Psychologie (17.133) où Bonnet suppose qu'à la rigueur, ceux des philosophes qui y tiendraient, pourraient, pour expliquer facilement les phénomènes de l’économie animale, voir dans les âmes, des instruments analogues à ce que « les poids, les ressorts et les autres puissances sont dans les machines ». Mais il semble ne faire là qu'une concession passagère et purement théorique.

Presque toujours, Bonnet donne au contraire le rôle primordial au corps dont l’âme ne fait que constater les mouvements en simple spectatrice : c'est le corps qui élabore les raisonnements, reproduit les idées, etc... Loin de soumettre le corps à l’âme, il soumet l’âme au corps, tombant dans l’erreur contraire à celle de Stahl, alors que l’expérience montre plutôt une influence réciproque entre ce qu'on nomme le corps et l’âme, et non point une dépendance absolue de l’un à l’égard de l’autre. ‘

Bien plus, (M. Claparède l’a remarqué dans la « Psychologie

animale » et Lemoine (1) dans sa thèse), Bonnet, sensualiste, n'admet l'existence d’un principe spirituel que parce qu’il ne peut faire autrement.

Enfin dans la Palingénésie, il a réfuté expressément les hypothèses qui ressemblaient à celles de Van Helmont et de Stahl : les « âmes végétatives » de Rédi, les « esprits planétaires » de Képler, les « natures plastiques » de Cudworth.

Ainsi, tout ce qu’on peut dire, c'est que Bonnet avait eu connaissance des théories de Stahl, comme en témoigne un manuscrit inédit de Genève, les « Fragments de philosophie rationnelle », dont le 4° chapitre, long de six pages, traite « de l’opinion des Stahliens sur l'influence de l'âme dans les mouvements vitaux ». Ni Biran, ni Lemoine n’ont lu ce manuscrit privé et le premier n’a même connu que superficiellement les œuvres de Bonnet qui s'oppose à Stahl, loin de lui emprunter.

Outre ces analogies diverses dont plusieurs nous ont permis d'admettre des influence exercées sur Bonnet, il en est d’autres que nul critique à notre connaissance n’a indiquées parce qu'elles sont moins apparentes et exigent des recherches plus minutieuses ; ces influences seraient celles de Wolf, de Sulzer et de Pope.

Bonnet et Jean-Chrétien Wolf (2)

Parmi les manuscrits de la bibliothèque de Genève se trouve une lettre imprimée de l’abbé Sigorgue (manuscrit 24-p. 24) qui n'était point son ami, et dans les « Observations ou notes sur mes écrits » (manuscrit 31, p. 32), Bonnet relève cette critique que lui adressait ce même auteur : « tant de notions que vous empruntiez de Wolf... » sans donner aucune précision.

En fait, Bonnet fait rarement allusion à ce philosophe ; il approuve

(1) Lemoine avait étudié spécialement Stahl dans un autre ouvrage intitulé : < Le vitalisme et l’animisme de Stahl ».

(2) Ne pas confondre ce Jean-Chrétien Wolf, de Breslau (mort en 1754) et l’érudit saxon Auguste Wolf (né en 1759).

M. Bréhier(« Histoire de la philosophie allemande », collection Payot, page 35) a traité du premier auteur avec beaucoup de clarté ; c’est Wolf qui, selon lui, créa en Allemagne, la philosophie scolaire et universitaire,

— 18 — \ seulement sa division de la philosophie dans un manuscrit inédit (35. 9. p. 8, anciennes cote) et semble le déprécier dans la « Contemplation » (8.189) : « La marche d’un Réaumur, d’un Trembley en dit plus que les Nicole et les Wolf ». Cependant, il avoue dans la « Vue du Leibzianisme » (18.71), avoir profité de cet auteur par l'intermédiaire des « Institutions physiques » de Mme du Châtelet ; critiquant cet ouvrage, il ajoute cette note : J’ai profité avec reconnaissance des choses très instructives qu’il renferme sur la philosophie de Leibniz ou de son disciple, le célèbre Wolf ».

Bonnet semble donc ne:l'avoir point connu très directement. L'emploi de l'expression « Leibniz ou Wolf porterait même à croire qu’il confond un peu ces deux philosophes. Il les confond aussi dans la louange car il adresse un bel éloge à Wolf dans une note de l'E. A. (14.292) où il le qualifie d’ « homme rare ».

Par contre, Wolf ne semble point reconnaître en lui un élève. Bonnet l'avoue lui-même à Spallanzani en 1771 (12.128) : « M. Wolf, écrit-il, fameux épigéniste, ne m'a pas traité avec... égards. Il a fait contre mes « Considérations » un écrit très vif auquel il a eu ensuite quelque regret... »

Bonnet et Sulzer

On trouve dans les manuscrits inédits, des copies de lettres de

ce théologien suisse, (1720-1779) et un feuillet ainsi conçu : « note des écrits divers publiés par Sulzer » :

1°. — « Sur la chaîne des être créés » (1740). 2° et 3°. — « Sur l’ordre que suit la nature (1742). 4° « Sur la grandeur de l’univers » (1740).

9°. — « Sur quelques désordres apparents de notre globe » 1(743). 6°. — « Sur les mystères de la nature ».

Quel était le but de cette bibliographie, classée primitivement dans les archives génevoises, sous la rubrique : « papiers divers sans importance ? » Les matières qui sont traitées dans ces ouvrages sont les mêmes que traitait Bonnet dans ses œuvres, surtout dans la « Contemplation », et cependant il ne le cite nulle part, lui si ami des références.

Il semble lui avoir emprunté, en particulier, cette théorie que nous exposerons dans la morale : l’homme ne peut parvenir au bonheur

qu'après avoir éprouvé le mal (manuscrit 35.10, n°. 114, cote primitive). Peut-être enfin tient-il de lui son admiration pour Pope Sulzer enseignait dans son « Esthétique », que Pope était supérieur à Lucrèce | |

Bien qu'il ne le déclare nulle part, Bonnet pourrait avoir été quelque peu influencé aussi par la lecture de Pope qu'il cite (16.43, 16.61 etc...), qu'il admire pour ses idées religieuses, et dont certaines aspirations étaient analogues aux siennes.

Dans la « Lettre de Philopolis », (18-137) il l’oppose à Rousseau et l’égale à Leibniz en ces termes : « justifier la Providence aux yeux des Hommes, Leibniz et Pope l'ont fait et les ouvrages immortels de ces génies sublimes sont des monuments élevés à la gloire de la raison ».

Enfin, un passage de l’ « Essai sur Pope » que Bonnet cite dans la « Palingénésie », (16-61), pourrait être attribuée au Palingénésiste lui-même : « ..l’Ame inquiète et renfermée en elle-même se repose et se promène dans la vie à venir ».

Bonnet compilateur

Bonnet ne s’est pas contenté d'emprunter plusieurs notions à des esprits éminents pour les développer ou les accommoder. Voulant formuler des conclusions philosophiques dans des branches du savoir qui n'étaient pas directement de son ressort, il a été réduit plusieurs fois, comme beaucoup d’autres, à compiler des ouvrages techniques.

Voulant localiser à tout prix le siège de l'âme sans connaître l'anatomie, il eut recours à des manuels : Témoin les quarante pages de notes sur l'économie animale, dans la « Contemplation » (8, p. r à 44 ; 7.206, etc.), les citations de l’ « Histoire de l’Académie royale des sciences » (13, 1g etc..) les notes de |’ « Application », (15.131), les citations de Ferrein (15.418), La référence au « Traité des nerfs », de Tissot (13.282) etc. Du reste, généralement sincère sur ce point, il l'avoue simplement : « Je n’ai jamais disséqué que des insectes et des taupes et je n'ai jamais assisté dans toute ma vie qu'à une seule dissection de cadavre humain. » (12.477). « Il n'y a qu'à ouvrir un traité d'anatomie comparée.. »

(Vas { \ (Lai e Ve À PÉTER NA PTE PE)

Page 1