BONNET PRECURSEUR
Seiences philosophiques
Un siècle avant Weber et Fechner, fondateurs de la psychométrie, bien avant qu'on parlât d’esthésiomètres et de tests, Bonnet écrivait ceci : « Le nombre des conséquences justes que différents esprits tirent du même principe, ne pourrait-il pas servir de fondement à la construction d’un psychomètre... ? (7.200). De nos jours où la psychologie expérimentale a conquis une place d'honneur, on ne saurait trop attirer l'attention sur cette proposition formulée en 1760 ! Ainsi, peu de gens soupçonnent avec quel à-propos le laboratoire de psychophysiologie de Genève est situé dans la rue Charles Bonnet. | ie
N'’était-il pas encore dans le courant de la pensée moderne lorsque, prêtant à l'attention un rôle capital, il considérait l’abstraction comme une réaction dynamogénique de l’attention ?
Cette phrase écrite en 1754, n'est-elle point dans l’esprit de la philosophie bergsonienne : « Plus nos idées sont corps, formes, mouvements, plus elles nous affectent... (17.307) ? (à comparer avec le début de l’ « Evolution créatrice »).
En morale, nous l’établirons, (Partie n-Chapitre v), il fut le précurseur de Darwin et Spencer, de Stuart Mill ; enfin surtout des sociologues contemporains dans la conception de la méthode (16.44).
Lisons enfin cette curieuse prédiction formulée en 1754 : « c’est l'éducation... qui transportera quelque jour sur les rives sauvages de l’Amazone, les Sciences européennes et qui transformera l'Américain stupide en métaphysicien profond... » (17.230). Fervent admirateur de Newton, qu’eût-il dit de W. James ? Enfin, à un point . dé vue tout différent, les spirites contemporains pourraient invoquer son autorité. En particulier M. Léon Denis dans son ouvrage « Dans l'invisible » (édit. 1922, p. 22) exprime littéralement l'hypothèse de Bonnet imaginant un corps éthéré minuscule, germe du corps futur et siège de l'âme, localisé dans le cerveau, lorsqu'il écrit cette phrase : « L'âme est pourvue d’une forme fluidique, d’un
organisme intime et subtil ».
2 108 Monisme ?
En portant ses recherches sur l’activité et la nature du fluide nerveux, comme nous l'avons exposé longuement dans un. mémoire antérieur, Bonnet ne présentait-il pas aussi le seul côté d’où une grande découverte, si elle est faite, semble devoir venir ?
Comme nous l'avons rapporté plus haut (dans les « jugements remarquables sur Bonnet »), M. Bergson estime que notre auteur fut de ceux qui posèrent « la problème de la relation de l’esprit à la matière abordé dans un sens plutôt matérialiste... avec une précision telle qu'il appelait aussi bien dès lors, d’autres solutions ».
Pour confirmer ce jugement, nous indiquerons brièvement ici les termes nouveaux dans lesquels Bonnet pose ce problème avec une grande précision, en effet, dans la pensée, mais dans un tel désordre de forme, qu’il faut, pour bien distinguer son innovation, relier les termes de son raisonnement, épars dans des volumes divers, et formuler 2 teen des conclusions qu'il n’osait exprimer ouvertement.
En étudiant dans les ouvrages de physiologie et d’anatomie, il avait été frappé par ce fait que les nerfs ne sont pas tendus : il en tirait cette conclusion que la transmission des impressions au cerveau doit se faire par l'entremise d’une matière spéciale : le Fluide nerveux appelé aussi « Esprits animaux ».
« Le fluide nerveux est extrait de le masse du sang par les artères de la Substance corticale qui, dans leurs dernières ramifications, n'admettent plus que des (globules rouges et ne laissent passer qu’un suc transparent et cristallin qu’on croit avoir aperçu au microscope et qui subit sans doute de nouvelles préparations dans les tubules de la Substance médullaire ; élaboré ainsi par les millions où plutôt par les milliards de Etes de plus en plus pe qu'il est forcé de parcourir, il devient fluide nerveux... »
Dans un passage antérieur, il exprimait une riens de cette
hypothèse : « le fluide serait extrait de la masse sanguine, ou de quelque liqueur plus élaborée ».
Des considérations éparses sur le fluide nerveux, fluide dont nous ne savons presque rien, avoue l’auteur, nous pouvons faire le résUmé suivant :
ARE EL Te Lu
1°) plusieurs faits nous portent à croire à l'existence d’un fluide nerveux ;
2°) ce fluide semble élaboré par le cerveau ;
3°) il est le plus puissant, le plus subtil de tous les fluides animaux COnnus ; |
L°) ses particules semblent hétérogènes ;
5°) sa célérité semble prodigieuse mais variable ;
6°) sa quantité semble limitée et sujette en conséquence à une distribution inégale ;
7°) il semble circuler, c’est-à-dire retourner à sa source après son parcours pour y servir à nouveau, en vertu du principe d'économie ;
8°) par toutes ses propriétés et en particulier par son élasticité, il semble présenter quelque analogie avec le feu, l’électricité (13.104), la lumière ; l'expression la plus nette. à ce sujet est celle-ci : « le feu est « combiné » dans le fluide... ».
Finalement, grâce à cette conception qu'il s'était faite du « fluide nerveux » et malgré ses convictions spiritualistes, Bonnet en arriva à un instant de sa vie, à envisager la possibilité d’une transition insensible de la « matière » à l’ « esprit », hypothèse qu'il délaissa prudemment par scrupule religieux : « La nature qui ne va point par sauts, mais qui passe par degrés d’une production à une autre production, irait-elle encore par degrés des substances matérielles aux substances spirituelles ?... » (13.33).
Du reste, cette hypothèse n’entraînait nullement selon lui (du moins en théorie), les conséquences que les penseurs nommés communément « matérialistes » veulent bien en tirer : négation de l'existence de tout « esprit » à commencer par Dieu ; négation corrélative de toute survivance et de tout jugement futur ; culte des seuls plaisirs matériels ; insouciance à l’égard des notions morales imposées par l’ « esprit », etc... toutes choses qui ont amené à donner communément au mot « matérialiste » une nuance très péjorative qu'il ne mérite pas en soi.
En effet, Bonnet, par une dissociation originale, (15.48), profitant de la latitude de doctrine offerte par l’église réformée, déclare que « la Matière pourrait penser à la seule condition que Dieu le voulût ». Il ne resterait dès lors, pour le croyant, tâche aisée, qu’à prêter cette intention à Dieu...
Ad
Finalement, comme Bonnet le pressentait, ce fluide nerveux qui est encore matière, mais qui est d’une subtilité voisine de l’immatérialité ( ou de ce que nous tentons de désigner par ce mot), ne serait-il pas une forme intermédiaire entre ce que nous nommons innocemment « Matière » et ce que nous nommons « Esprit imimatériel »
Puisqu'il pourrait se faire, selon Bonnet, que la matière pensât, le fluide nerveux ne serait-il pas lui-même le principe animateur, ce que nous nommons « âme » (cf. étymologie) et que nous qualifions plaisamment « d’immatériel » sans savoir ce que c'est que la matière, illogisme qu’on remarque trop rarement ?
Autrement dit, « fluide nerveux », « esprits animaux », « principe animateur », « âme », ces mots ne seraient-ils pas au fond, des appellations différentes d’une même chose ? Le célèbre correspondant de Bonnet, Malacarne, adoptait implicitement une hypothèse analogue lorsqu'il comparait à l'électricité, non seulement le fluide nerveux, mais ce que lui- -même nommait encore timidement « l’ Ame » ,
Celà confirme bien le jugement de M. Bergson : une telle position du problème « appelait d’autres solutions ». Ajoutons qu’en posant ainsi les termes du problème, Bonnet pouvait jouer un rôle capital si on avait su le comprendre, car, si tant de problèmes nous semblent insolubles, (on ne le remarque pas assez), c’est le pu souvent parce qu’ils sont mal posés !
Et si l'importance de cette innovation n’a pas été assez remarquée, c'est avant tout, semble-t-il, parce que Bonnet ne l’a indiquée que timidement, pour des raisons religieuses et par diplomatie. C’est aussi parce que, se bornant à les indiquer ça-et-là, au hasard de ses méditations, il n’a pas su lier ses remarques dans leur ordre logique, seul moyen pratique de frapper le lecteur (défaut auquel nous avons tenté de suppléer par notre travail). C’est enfin parce que ses contemporains n'étaient pas mûrs pour le comprendre.
En adoptant cette théorie à laquelle Bonnet nous achemine, les termes seraient bien simplifiés : sans doute, l'énergie du fluide nerveux ne serait pas expliquée, pas plus que la vie dont il n’est qu'une manifestation, une forme ; mais du moins, il ÿ aurait progrès parce que nous pourrions éliminer sûrement les notions d'origine théologique qui gênent la psychologie scientifique, par-
ce que les religions les partagent encore avec elle, ce qui engendre de perpétuelles équivoques : « matérialité », « immatérialité », « immortalité » etc.
N'en avons-nous pas un exemple frappant dans ce fait que Bonnet lui-même fut retardé et paralysé par ces notions dont il commençait cependant à secouer timidement le joug, et qu'il ne püût voir ni formuler nettement ce qu'il entrevoyait avec génie P On l’eût assimilé (on commençait à le faire) aux « Matérialistes », parce que ceux-ci tiraient tous d'arguments voisins, des conséquences contre une religion qu'ils détestaient (peut-être pour des motifs d'un autre ordre). Bonnet continua donc à distinguer pieusement « fluide nerveux » et « âme », soumettant celui-là à celle-ci. Cependant il nous avait frayé la voie...
Il est curieux de rapprocher des passages de notre auteur concernant le fluide nerveux, cet autre passage écrit un siècle plus tard, en 1883, par un psychologue éminent, M. Ribot (« les maladies de la volonté » p. 23) :
« On ne peut douter que la quantité de l’influx nerveux... varie d’un individu à l’autre, et d’un moment à l’autre chez le même individu... qu’à un moment donné, chez un individu quelconaue, la quantité disponible peut être distribuée d’une manière variable. (car) une forme de dépense empêche l’autre, le capital disponible ne pouvant être employé à la fois à deux fins... »
Transformisme ?
Dans le domaine de la philosophie des sciences, les biologistes qui citent encore sa théorie de l’'emboîtement des germes, comptent Bonnet, comme le remarquent M. Bergson, et avant lui M. Claparède, pour son « échelle des êtres », parmi les précurseurs du transformisme. Nous reproduisons ci-contre cette échelle originale inspirée par le principe de continuité de Leibniz (T I. planche h. t.).
Mais Bonnet ne se borne point à édifier cette échelle : plusieurs formules, audacieuses pour l’époque, illustrent nettement sa pensée.
M. Boule, dans un ouvrage récent intitulé : « Les hommes fossiles » (2° éd.-p. 452) s'exprime ainsi : « L'homme est beaucoup plus voisin des singes anthropomorphes que ceux-ci ne sont voisins des autres singes ». Bonnet, deux siècles plus tôt et vingt-cinq ans
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Idée d’une échelle des Etres naturels
L'HOMME Orang-Outang ‘Singe QUADRUPEDES Ecureuil volant Chauve-souris Autruche OISEAUX
Oiseaux aquatiques Oiseaux amphibies Poissons volants POISSONS Poissons rampants Anguilles Serpents d’eau SERPENTS Limaces
Limaçons COQUILLAGES Vers à tuyau Teignes INSECTES Gallinsectes
Tænia ou Solitaire Polypes
Orties de mer Sensiitive PLANTES Lychens Moisissures Champignons, Agarics Truffes
Coraux et Coralloïdes Lithophytes Amianthe
Talcs, Gyps, Sélénites Ardoises
PIERRES ñ Pierres figurées Cristallisations SELS
Vitriols