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L'INFLUENCE DE BONNET

Si nous envisageons d’abord j'influence morale de Bonnet sur ses contemporains, il faut citer en premier Bonnstetten qui, « depuis sa rencontre avec notre philosophe, avait toujours été « en fermentation philosophique » (lettre à Zschokke dans Promethen,

p. 102) : « Seit Bonnet bin ich immer in einer philosophischen gärung gewesen »). | e Lui-même s'exprime ainsi: « Comment parler dignement du

sage de Genthod, de Bonnet, de cet homme à qui je dois toute mon âme ? C’est lui qui, en me faisant sentir que tous les secrets de la vie spirituelle de l’homme sont déposés, non dans les livres, mais dans nous, dans nos pensées, dans notre âme en un mot, alluma ce désir de recherches et de méditations qui a su maintenir mon goût pour les études à travers les obstacles d’une vie agitée ». (« Etude de l’homme », 1821-T. I. p. 302). Sainte-Beuve a analysé cette influence avec assez de minutie. (« Causeries du Lundi » xIV, 426).

Müller semble, dans une lettre à ce même Bonnstetten, moins influencé : « Je vois Monsieur Bonnet une fois par semaine et nous lisons ensemble. Ne crois pourtant pas que le changement qui est arrivé dans mes idées soit l’œuvre de ses écrits. » (« Lettre à Bonnstetten ». T. Il, p. 343). Mais en se défendant de la sorte, ne semble-t-il pas indiquer que les œuvres de Bonnet étaient réputées alors influentes ou au moins capables d’influer sur les âmes ?

Du reste il écrit ailleurs (T. 1, p. 99) :.« M. Bonnet m'est très utile en ce qu’il me conseille sur mes études, en ce qu'il m'entretient sur l’art de penser, de lire et d’écrire des grands hommes, et en ce qu'il m'encourage à la vertu et aux bonnes choses par son exemple et par ses avis ».

D’après Sayous (Revue des deux Mondes, 1° octobre 1855, p. 49), l'influence morale que ces écrivains avouent avoir personnellement subie se serait exercée sur bien d’autres. Il reconnaît à Bonnet une influence religieuse et sociale importante, générale, favorisée par la traduction de ses ouvrages dans les principales langues : « On peut affirmer, écrit-il, que l'influence de ses vues religieuses sur la Création a pénétré plus qu'on ne s’en rend compte dans la société cultivée de l'Europe : elle y a déposé et conservé au sein des familles un fonds inappréciable de sentiment religieux que le grand ouragan (de la Révolution) n’a pu détruire et entraîner ».

En outre, nous avons signalé plus haut le rôle qu’Edmond Perrier prête à Bonnet dans la diffusion des idées leibniziennes. Gérando, à son tour, confirme cette opinion (p. 405) : « à l’époque où il parut, Bonnet produisit une sensation considérable, obtint de nombreux et rapides suffrages... Mais, cet effet fut de peu de durée comme il devait arriver ». | |

Selon M. Claparède, cette éclipse aurait été dûe au :bouléversement produit par l'avènement de la philosophie kantienne (« La psychologie animale », p. 93). Selon nous, elle serait dûe aussi et avant tout peut-être, à la présentation déplorable de ses œuvres dont l'analyse, rebutant les lecteurs, n’a pas été introduite dans les manuels officiels qui perpétuent le souvenir des ouvrages et classent un penseur pour un temps, au nombre des savants officiels. Nous traiterons bientôt de manière détaillée de ces défauts d'exposition.

M. Claparède lui-même, qui, par son érudition, son intelligence et sa netteté d'exposition surpasse tous les commentateurs de Bonnet, et qui l’a compris plus finement qu'aucun autre critique dès son premier mémoire d'étudiant à ce sujet, lui prête aussi une influence marquée sur son ami Lesage, son neveu de Saussure, et son élève Prévost, ses continuateurs.

Il reconnaît des traces de ses idées chez Et. Dummont, les matérialistes Cabanis et Broussais, et même chez Maine de Biran, dans sa première période.

Il précise dans un second ouvrage (« la psychologie animale » p. 92) : « La psychologie de Bonnet à eu une influence considérable, sinon en France, où la mode était au matérialisme et au scepticisme, du moins en Allemagne où régnait en maîtresse la philosophie de Wolf dont le dogmatisme stérile étouffait tout progrès.

L' « Essai analytique » que le Roï de Danemark avait fait impriner à ses frais, fut un ardent stimulant pour tenter une pléiade de penseurs qui éprouvaient le besoin de rapprocher la psychologie de la physiologie : Marian, Irwing, Tetens, Sossins, Schwab, Schütz qui traduisit en allemand l’ « Essai analytique » (1770), Meiners, Tiedemann, Hissmann, Dorsch, Maaos, d’autres encore... ».

Enfin, Karl Isemberg étudie en détail son influence sur Jacobi.

L'encyclopédie lui reconnaît aussi des disciples français : Lesage, Prévost, Dumont, Bedmer, et souligne l'admiration de Cabanis et de Maine de Biran pour lui.

Anna Schubert, dans sa thèse (op. cit. p. 119), rapprochant Bonnet de Tetens, leur prête une influence « énorme », et leur attribue comme . élèves : Bonnstetten, Sulzer, (que nous avons considéré au contraire comme inspirateur de Bonnet) Irwing, Sossius, Krüger, Formey, Mich, Träger, Jacob. Quant à la méthode, sur Hennings, Feder, Hissmann, Meiners, Platiner, Lambert. Haller et Sommering avouent son influence ; Hissmann et Jacob connaissaient presque par cœur son œuvre principale : seul, Brentano aurait contesté la valeur scientifique de la psychologie physiologique.

Enfin, dans une autre thèse allemande, celle de Max Offner, nous apprenons que Sossins, Weickard, Flôgel, Von Creuz, Von Irving, Tiedemann, les suisses Sulzer et Plattner, Meiners, Emgel, Lesage, Jacobi, le secrétaire de l’Académie de Berlin, Meruan, se référaient à lui. Enfin Jacob Boëhme, de Saint-Martin auraient puisé chez lui. Offner va jusqu’à attribuer à Bonnet une influence sur Kant ! |

Il est à regretter que les critiques allemands que nous venons de citer ne nous fournissent que des nomenclatures, sans spécifier ce que chacun doit plus particulièrement à Bonnet. De plus, Sulzer entre autres, n’est point à classer parmi les disciples, mais parmi les maîtres, nous l’avons prouvé. Aussi ne donnons nous à ces dernières indications scolaires que l’importance qu’elles méritent.

Applaudi encore en Italie (11.243), Bonnet y fut traduit par Spallanzani qui s’en servait comme base pour ses lectures à l’Université de Pavie.

Ses idées furent introduites en Hollande par des traducteurs qui l'admiraient : Coopmann et Van Swinden, professeurs de l’Université de Francker-en-Frise (12.168), Titins, professeur à l'Université. de Wittenberg l'avaient traduit en allemand (12.169). |

M. Claparède, dans l'ouvrage cité plus haut, (p. 94), prête encore une influence stimulatrice à l’œuvre psychozoologique de Bonnet : « Les nombreux récits de mœurs qu'il a publiés, ont vivement stimulé le zèle des naturalistes et ont dirigé leur attention, surtout ses voisins et ses amis, en particulier François Huber qui rédigea ses « Nouvelles observations sur les abeilles » sous forme de « lettres à Ch. Bonnet » et son fils Pierre qui étudia les fourmis ».

Bonnet se plaît à souligner lui-même sa propre influence sur le physiologiste Malacarne. (16.133 — 15.209).

Enfin, s’il a été longtemps éclipsé, il serait appelé à renaître d’après Speck ; parce que la psychologie empirique, délaissée à l'apparition de Kant, est redevenue le point central de l'intérêt philosophique, d'autant plus qu’on l’allie à la physiologie (Speck 1897, Arch. f. gesch, der Philosop. XI, p. 211).

En résumé, si l’on considère la valeur de ses sources, l'importance de ses innovations et de ses intuitions de précurseur, nous pourrons conclure que la présente étude n’est pas entièrement vaine, et qu'elle est une utile « contribution à l’histoire de l'esprit

humain », selon une expression chère à notre auteur lui-même FiGrhac 0): 328).

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