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CHAPITRE II

POINT DE VUE SCIENTIFIQUE DE CHARLES BONNET EN MORALE UNE ÉTHIQUE POSITIVE g

Les considérations morales de Bonnet, bien qu'éparses dans les œuvres et exposées de manière assez incohérente, sont susceptibles d’une systématisation qui permet d'en mieux saisir l'intérêt et fait ressortir leur caractère scientifique.

Lui-même rêvait de procéder selon une méthode scientifique. Dès la préface de l’ « Essai » de 1754 (17, xxvw, fin) il emploie incidemment cette expression : « le système vulgaire » de la morate,

indiquant par là qu'il en conçoit un autre qui le Tps, qui s'y ee même : un système scientifique. ;

« La morale, écrit-il encore dans le même ouvrage, qui est le ne des devoirs ou du bonheur, n'est pas arbitraire...» Cette affirmation indique assez son intention de partir des faits, de se baser sur l’expérience pour construire une morale, et non pas de déduire des principes à priori ou encore de se contenter de

répéter des maximes banales sans en établir le fondement. « Les maximes sont vraies, ajoute-t-il, puisqu'elles découlent de rapports certains », c'est-à-dire, pour lui, connus par l'observation. Il ne

veut donc point nous imposer un dogme absolu et arbitraire, mais bien nous démontrer la vérité des lois induites des faits. Cette attitude est du reste conforme aux principes généraux de logique énoncés fréquemment par ce grand praticien des sciences naturelles.

Enfin, les termes qu’il emploie à plusieurs reprises indiquent assez son point de vue scientifique : «... la science des mœurs ou la morale... » (titre renversé d’un ouvrage moderne, de M. Levy- Bruhl) (15.147), «... la morale philosophique...» (15.152; r9.xvw, fin) etc.

Origine des idées morales: une éthique physiologique.

Pour notre auteur, ce n’est pas encore assez de faire reposer la morale sur l’observation des faits : une morale positive ne suffit pas, c'est une morale « physiologique » qu’il conçoit. Non seulement la théorie des idées morales part de l'expérience, mais les idées morales elles-mêmes dérivent de l'organisme, des sensations engendrées par l’impression des objets extérieurs.

Après avoir rendu compte de tous les phénomènes psychologiques les plus divers en apparence, par le mécanisme des fibres nerveuses, (ce qui donne à l’œuvre une certaine unité), qu'il s’agisse de la mémoire, de l'association, de l'attention, de la volonté, du jugement ou de la pensée même (14.32), Bonnet ne pouvait manquer d'attribuer à l'organisme un rôle prépondérant dans la genèse des idées morales.

En général, cela découle naturellement de son sensualisme : « les notions morales, comme toutes les autres notions ».… ne sont que

PERS pes

des idées sensibles, (i. e. des sensations au sens courant), plus ou moins généralisées et revêtues de termes qui les fixent et les représentent... » (14.32, paragr. 519). Plus particulièrement, c’est de l’organisation du cerveau que dépend l'acquisition des notions morales, Bonnet nous l'indique en termes pittoresques : « l’Ame humaine, placée dans le cerveau de l’huître, y acquerrait-elle jamais des notions de morale et de métaphysique ?... elle serait dégradée par la seule diversité de l’organisation... » (15.37, Analyse abrégée).

Dans le même ouvrage, un autre raisonnement précise encore cette idée (17.144) : la volonté ne peut se déterminer que sur des motifs ; ces motifs sont toujours des idées que la morale présente à l'entendement ; or, « ces idées ont toujours leur siège dans certaines fibres du cerveau ».

Ces fibres sont de deux sortes : il y a des « fibres appropriés aux vrais biens » et des « fibres appropriées aux plaisirs sensuels » : La morale ordonnant, associant, enchaînant les idées, produits des impressions sur les fibres appropriées à ces idées.

Or, selon une loi psychologique que Bonnet prétend avoir découverte et dont les termes sont empruntés au vocabulaire des sciences mathématiques, « la quantité du mouvement des fibres dépend du nombre des parties mûes à la fois, et de la vitesse avec laquelle elles sont mûes ».

Pour obtenir le meilleur résultat dans la conduite, il s’agit donc que la morale ébranle « a la fois », par les suggestions de ses maximes, « le plus grand nombre possible » de fibres appropriées aux vrais biens, afin que ces fibres soient ébranlées fortement, influant ainsi sur les déterminations de la volonté de l’âme.

Par ailleurs, l’organisation du cerveau est telle qu’ « un faisceau principal correspond à une multitude de petits faisceaux et de fibres qu'il ébranle à la fois ou presque... » ; c’est de cet ébranlement physique, somme d’une assemblage de petites forces, que résultent les déterminations de la volonté : si la passion a tant de force, c’est en vertu de cette liaison des fibres sensibles. Quelquefois, le premier chaînon d’une série d'événements graves réside ainsi dans le premier ébranlement, un peu trop fort, de « quelques fibres plus déliées que la cent millionième partie d'un cheveu » (16.46).

Ainsi, la morale devra agir en mettant entre ses principes, une

liaison analogue à celle qui existe entre les fibres : en énonçant un principe, elle évoquera et déclanchera une multitude d'idées particulières.

Lorsque la liaison des fibres dans un cerveau donné est au service de représentations vicieuses, l’objet de la morale seront donc de tâcher à « substituer » à ces représentations vicieuses (par exemple celles de l'avarice, suggérées par l’idée de l'or), des représentations contraires qui agiront sans bouleverser aucunement l’économie mentale, soumise en effet aux lois de la puissante habitude, sans avoir non plus à éduquer inutilement de nouvelles fibres.

Cette théorie qui semblerait appartenir plutôt au domaine de la pédagogie, ressortit également à la Morale, puisque Bonnet prétend l’appliquer non seulement à autrui mais à soi-même.

Nous tenons à souligner la sagesse de ce procédé de « substitution », bien plus psychologique que celui de la « conversion » adopté par la plupart des directeurs de conscience.

La même année, il formulait en style élégant dans la « Contemplation » (7.223), une opinion analogue : « ...les Passions se nourrissent, croissent, se fortifient, comme les fibres qui en sont le siège. Connaissez donc votre tempérament : s’il est vicieux, vous le corrigerez, non en vous efforçant de le détruire : vous détruiriez la Machine elle-même, mais en détournant habilement son cours... ».

Curieux détail, lors de la revision de ce passage en 1783, il crut opportun d'ajouter à ce sujet une note qui indique, une fois de plus sa crainte de froisser un lecteur sectaire : « ce que je dis ici, écrit-il, ne paraîtra pas exagéré... il est assez prouvé que les Passions ont dans le corps un siège physique... »

Cette même théorie physiologique sert aussi à expliquer le « Sens moral ». Plusieurs sentiments engendrés par la réaction de l’Ame sur le genre nerveux reviennent, écrit-il dans la « Contemplation » (7.221), à ce qu'on nomme «Instinct ou Sens moral ». Dans l’Essai de 1754 (17.158), l'instinct moral était défini différemment, comme le « sentiment plus ou moins vif de notre nature ou de nos rapports ». ï

Bonnet formule à ce sujet une analyse assez caractéristique dans un passage parfaitement net : nous ne saurions mieux faire que de le reproduire intégralement : « Si certains plexus ou certains entre-

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lacements de nerfs souffrent un ébranlement par l'impression d'objets propres à exciter la pitié, la terreur ou quelque autre sentiment, ne serait-il pas possible que l’Ame, à la vue ou à la simple pensée de ces objets remuât précisément les mêmes plexus ou les mêmes paquets de nerfs et... qu'elle rendit la sensation plus durable ? ». Ainsi, la pitié, par exemple, serait une manifestation du sens moral, düûe à une intensification, à une prolongation d’une réaction de l’âme sur les plexus nerveux.

Volant d’hypothèse en hypothèse, dans cet ouvrage touffu, bondé d'idées, Bonnet n'a pas hélas le loisir de préciser cette pensée. Il l’exprimait en 1764: ne faut-il pas le considérer comme un précurseur ? Spencer, plus célèbre que lui, exprimait seulement un siècle plus tard, une théorie plus développée, mais qui ressemble beaucoup, quant au fond, à celle du philosophe génevois.

Cependant, si la formation des idées morales s'effectue grâce à un mécanisme de fibres et si ces idées ont leur origine première dans les sensations, il est aussi un autre facteur qui contribue pour une large part à l'élaboration de ces idées : c’est le langage. Au fond c'est selon l’auteur, un instrument qui facilite l'abstraction, opération essentielle par laquelle l'âme transforme des sensations en idées : « en faisant abstraction de l’Agent et ne considérant l’action que dans ses rapports avec le bonheur de l'Homme ou avec celui des Etres qui lui ressemblent, l’Ame acquiert les idées de l’Utile, de Bien et de Mal, de la Vertu et du Vice, du Juste et de l'Injuste, de l’Honnèête et du Déshonnèête, de la Perfection et de l’Imperfection, de l’Ordre et du Désordre, du Beau moral » (17.28). Ce n’est Jà qu’une application de la théorie générale de la foru'alion des idées : Bonnet n’ajoute aucun détail concernant specitlement fes idées morales. ;

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