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PROSPECTION D’UNE MORALE ( SOCIOLOGIQUE

Cependant, alors que son importance devrait semble-t-il, l'avoir amené à un grand degré de perfection, relativement aux autres . sciences au moins, la morale se trouve au contraire au dernier rang des sciences. À côté d’excellents traités de physique, d'histoire naturelle, d'économie et d’arts, « nous n’avons point encore de système tant soit peu complet de Morale » (16.45). Bonnet s'appuie pour le démontrer, sur des citations de Pope.

Il déplore longuement cet état de choses dans la « Palingénésie », (16.42) et juge cette question avec clairvoyance : « Que découvronsnous, écrit-il, de ce grand spectacle qu'offre le monde moral ?... Demandez au Moraliste le plus profond s'il sait précisément comment le .cœur humain est fait.. S’il est aussi sage que profond, il avouera sans peine qu'il n’a sur tout cela que des à-peu-près ou des conjectures plus ou moins probables, et il ajoutera que la Science de l'Homme est, à son avis, la plus imparfaite de toutes... » C'est en un style imagé qu'il continue : « ...est-il dans la nature un labyrinthe plus tortueux et plus obscur que le cœur humain ? est-il un abîme plus profond ? ».

Ainsi, c’est d’abord au caractère même des faits qu'elle étudie, qu’il faut attribuer cette déplorable déficiénce de la science morale: le monde moral, son domaine, est prodigieusement nuancé » (17.162).

« L'homme est de tous les êtres terrestres le plus compliqué », (16.26) ce qui est dû surtout à la fusion du moral et du physique ; aussi, dès qu’on descend dans le détail, « les variétés se multiplient presque à l'infini ».

Nous sommes victimes d’une illusion quand nous croyons assigner les véritables causes des actions de nos semblables, qui ne sont

elles-mêmes que ,des effets; une page littéraire illustre cette idée : « lorsque Belle-lsle projette de dépouiller l’héritière magnanime des Césars, etc... », nous nous perdrons en conjectures vaines sur l’origine première des multiples événements qui s'ensuivent : alors que la première cause, ce sont « quelques fibres » plus déliées que la cent millionième partie d’un cheveu qui se sont ébranlées un peu trop fortement dans le cerveau de Belle-Isle ». Encore ne soupçonnons-nous pas quantité de chaînons intermédiaires. Bien plus, « il faudrait voir encore ce qui a mis ces fibres en mouvement, et ici cominence une autre chaîne imperceptible. » (16.46).

Enfin, différente des sciences exactes, la morale concerne des contingences « qui ne sauraient être ramenées au calcul. lei le nombre des inconnues est trop grand... Comment donner l’expression algébrique d’un caractère moral ?... » (16.267).

Aussi, Bonnet, dédaignant ici la méthode quasi géométrique dont il préconisait l'emploi en psychologie (17.44), en indique une toute différente. Il est ici aux antipodes de Spinoza démontrant l’Ethique « more geometrico ».

Précurseur sur ce point comme il le fut sur tant d’autres, il annonce de loin M. Lévy-Bruhl, M. Durkheim et les moralistes sociologues : « Pour avoir un système un peu complet de Morale, écrit-il dans la « Palingénésie » (16.44), il faudrait en quelque sorte avoir la Morale de chaque individu, comparer entr’elles toutes ces Morales particulières et en déduire des résultats plus ou moins généraux qui seraient comme les premiers éléments du Système... »

Mais, assez pessimiste à cet égard, ou plutôt épris d’un idéal trop élevé (comme l'indique le chapitre suivant : « ce que serait la science parfaite » (16.49), il semble douter de la réalisation d’un tel projet, se séparant en cela des sociologues qui y croient fortement : ces monographies écrit-il, ne nous feraient point connaître les éléments premiers du monde moral, mais seulement les « éléments dérivés », sensations, idées, affections, passions. (Ces monographies, même si on les pouvait réaliser, ne nous donneraient jamais une connaissance complète : mais seulement ces à-peu-près qui ne sauraient jamais constituer une véritable science (16.48).

Gette dernière affirmation même, si négative qu’elle soit, n’est-elle pas un nouveau titre à notre approbation pour ce système...P

Cependant, nous sommes ‘appelés à agir (17.xx1x). Que feronsnous donc, puisque la Morale scientifique nous offre si peu de lumières ? Bonnet propose ici un palliatif à notre incertitude, mais d'ordre surnaturel : l'Evangile, « ie tableau le plus fini de la Perfection humaine ». (17.160).

L'usage de cet ouvrage semble ainsi à première vue, appelé à jouer dans son système, un rôle analogue à celui joué par la religion de l'enfance, dans la morale provisoire de Descartes. Interprété en ce sens, ce palliatif, malgré son caractère mystique, peut être admis dans un système scientifique au même titre que bien d’autres, d'autant plus que Bonnet le propose en moraliste dans la plus grande partie de ses ouvrages, surtout dans l’ « Essai » de 1754, et non en apologétiste (ce qu'il ne fait que dans une partie de la « Palingénésie »).

Au fond, pratique avant tout, « pragmatiste » avant William James, l’auteur se soucie peu de l'incertitude théorique des dogmes moraux ; amené à les étudier par sa propre inquiétude, il les réduit à deux principes : un principe logique : il faut agir ; un principe fidéiste : il faut croire, à quelque chose, croire à l'Evangile. Aussi, il affecte de déclarer que notre ignorance importe peu: cette insouciance est déjà en germe dans l’ « Essai » de E7DH (7.150) «lHomme use du pouvoir qu'il a reçu d'agir, il en use avec plaisir et connaissance, c'en est assez ».

Obéissant une fois de plus à cet optimisme qui le porte à se conformer en l'approuvant, à toute loi qu’il est impuissant à modifier, Bonnet, malgré sa curiosité, son impatience de connaître, va jusqu'à déclarer inutile et même dangereuse la connaissance morale dont il déplore secrètement l'absence. Nos facultés, selon lui, seraient destinées plutôt à nous conduire à un certain degré de bonheur sur terre, qu’à satisfaire « cette insatiable et ârdente curiosité qui nous presse sans cesse » (16.55fin) (Cette curiosité n'est-elle pas le trait essentiel de sa propre physionomie morale ?)

« Ce que nous connaissons des Etres mixtes, dit-il encore, suffit à nos besoins moraux ». « Parce que nous ignorons beaucoup, il ne s'ensuit pas que nous n’en sachions point. assez pour êtr heureux, c'est-à-dire vertueux » (16.116, note). |

Tombant d’un idéalisme élevé dans le sens pratique le plus terreà-terre, « ne connaissons noùus pas assez des autres hommes,

G. B. ro

écrit-il, pour en tirer les services les plus essentiels et pour leur rendre tous ceux dont nous sommes capables ? » La secondé idée atténue à peine la médiocrité de la première.

Cependant, plus profond et moins mesquin, il continue : « une connaissance parfaite du cœur humain, serait-elle pour nous un bien réel ? Ne nous ferait-elle point éprouver beaucoup plus de peines que de plaisirs ? »

Ici ce grand optimisme par force laisse entrevoir le pessimisme foncier qu’il étouffa toute sa vie par ferveur religieuse. Il aborde le grand problème qui nous concerne tous : savoir où ne pas savoir, et semble le résoudre négativement : il vaut mieux ignorer. Il est très remarquable que chaque fois qu’il ne sut résoudre un problème, ce sage déclara opportunément que la solution importait peu (17.255) | C

N'est-ce pas là le but des croyances mystiques : ignorer le néant possible, l'injustice définitive, grâce à la foi en une vie « future », en une justice « future », etc... ? Bonnet lui-même, à l'instar de Pope, qu'il aime à citer, se console en envisageant cette douce perspective : si nous n’avons actuellement qu’un minimum de connaissances indispensables, « le superflu nous sera accordé un jour » (16.56). Telle fut encore la sagesse de cet homme de ne jamais renoncer à ce qu’il désirait ardemment et qu'il ne pouvait trouver ici-bas. |

Donc, connaître davantage est impossible ; connaître davantage est inutile ; connaître davantage serait pénible ; 1e serait aussi illogique, une sorte de dérogation à l’ordre des choses : « Si nous possédions une théorie parfaite... nous ne serions plus des hommes, nous serions des êtres d’un ordre plus élevé». Or, Dieu a voulu placer sur la terre des hommes et non des anges (16.57).

L'auteur énonce à ce sujet une possibilité théorique dont il ne semble pas remarquer la réalisation chez quelques individus :

C’est l’isolement douloureux, non point des sentimentaux romantiques, mais des sujets d'élite, trop avancés, trop cultivés pour leur milieu : « si les facultés de l’homme étaient perfectionnées sans que rien ne changeât dans l’économie présente de notre monde, écritil, cet accroissement de perfection deviendrait un supplice pour l'Homme » (16.57).

Puis il cite longuement Pope selon qui notre « heureux degré

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d’aveuglement et de faiblesse » est un bénéfice (69). Enfin, il sé répète pour conclure : « nous sommes appelés à être vertueux... nous avons donc reçu le juste degré de connaissances qui correspondait à la grande fin de notre être... sachons jouir avec reconnaissance du peu que nous connaissons ».

Nous exposons ailleurs d’autres principes qui forment ävec ceux-là un contraste étonnant.

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