‹ Charles BonnetChapitre 53 sur 99 · CHAPITRE VI MÉTHODE DE LA SCIENCE MoRALE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI MÉTHODE DE LA SCIENCE MoRALE

Puisque Bonnet concevait la morale comme une science, il était appelé à préconiser pour son étude, une méthode scientifique.

La morale repose sur la psychologie qu’elle suit immédiatement dans la hiérarchie didactique (18.197). Elle y puisera donc son art et ses enseignements. De plus, nous avons déjà indiqué plus haut la méthode que Bonnet, précurseur des sociologues modernes, préconisait dès 1769 : l'observation du caractère de nos semblables, nous apprend que « les caractères se diversifient comme les circonstances qui président à leur formation et à leur développement. (« Phil. » 18.344). ;

Aussi, il faudra pour constituer une science, « avoir la morale de chaque individu, comparer entr’elles toutes ces morales particulières et en déduire des résultats plus ou moins généraux qui seraient comme les premiers éléments du système » (16.44). Ce programme n’est qu'une application des principes formulés dans les « Considérations » sur la méthode analogique (5.381): le secret de Ja méthode analogique consiste principalement à rassembler sur chaque genre, le plus de faits qu’il est possible, à les comparer, à les combiner et à se rendre attentif aux conséquences qui en découlent le plus immédiatement. C’est de la collection de ces conséquences que dôit naître l'hypothèse qui éclairera le côté obscur du phénomène. Cet ensemble de procédés constitue l’expérience, qu'il définira dans la « Palingénésie » (16.232) ; « cette réitération d'actes et de certains actes par lesquels je parviens à connaître le caractère moral ».

Un autre passage nous éclaire mieux encore, c’est |’ « Avertissement » ajouté en 1783 à l’ « Essai » de 1754. Bonnet: y expose la méthode d'un ouvrage qu'il conservait d'abord, nous dit-il, dans son portefeuille : le « Philatèthe », puis qu'il publia dans la collection des œuvres complètes. Il y recherche des vérités qui puissent servir de fondement à une morale philosophique (17.xvw), en prenant les précautions suivantes, dont l’ensemble constitue une méthode :

1°. — N’admettre que ce qui peut être déduit immédiatement de l'expérience ou du sentiment intime.

2°. — N'aller à la vérité que par la route du doute.

3°. — Ne prononcer point sur les opinions célèbres, ni à plus

forte raison les combattre ; concevoir donc des principes indépendants de ces opinions célèbres.

Si Bonnet est aux antipodes de Descartes en tant que sensualiste et à d’autres points de vue, nous remarquons du moins ici des principes analogues à ceux de la méthode cartésienne. Par ailleurs, une exclusion radicale de la méthode « historique » et du point de vue polémique, ce qui confirme bien les intentions purement scientifiques que nous avons reconnues à l’auteur.

Enfin, dans ce programme qui complète les précédentes citations, quant à l'emploi d’une méthode expérimentale, figure un nouveau facteur : le « Sentiment intime ». Malgré cette indication, Bonnet n'y à guère recours, en ce qui concerne la morale ; il exprime plus justement son point de vue quand il écrit dans |’ « Art d’étudier » (18.184) : « La philosophie rationnelle (i. e. la morale) n’est proprement que la Raison elle-même appliquée à l’importante recherche du Bonheur, » et dans le « Philathète » (18.320) : « C’est ma Raison qui déduit de mon expérience les lois de mon être. De même enfin dans la « Palingénésie » : (16.112) « L'Homme parvient par Sa raison à la connaissance des rapports divers entre les êtres ».

Mystique dans les seuls cas où il était acculé à l'être, lorsque certaines questions religieuses n'étaient point susceptibles de solution scientifique, Bonnet élait avant tout « rationaliste » et partisan des méthodes positives.

Selon lui, les premières démarches du savant moraliste seront complétées par une autre : « la méditation : « la Raison humaine

est susceptible d’un accroissement à l’indéfini... l'esprit découvre

toujours une certaine proportion entre les vérités acquises et celles qu'on peut acquérir par de,nouvelles méditations ».

Or, c'est à la morale plus qu'à toute autre branche du savoir que s'appliquera avec fruit cette méditation, car « les vérités morales sont enveloppées les unes dans les autres et la méditation parvient tôt ou tard à les extraire les unes des autres » (16.223, note 16). (C'est bien incidemment que Bonnet exprime ces idées dans un chapitre d'un tout autre ordre : les « miracles »).

Dans les « Considérations » (5.381), un dernier passage com-

plète enfin les indications précédentes avec lesquelles il est en con-

cordance parfaite, il est de 1762. Bonnet y déplore l’inexistence d'une logique, utile à la morale : cette logique idéale serait un « traité de l'usage de l’analogie », accompagné des « principes.de l’art d'observer ». Il serait basé sur les préceptes et les exemples des grands maîtres ; plus exactement cet ouvrage serait « l’histoire de la marche même de leur esprit dans la découverte des vérités ». Ainsi, pour exclure en principe |’ « histoire de la morale » comme il prétendait le faire dans | « Avertissement », Bonnet n’en admettait pas moins l’imitation de certains modèles.

Enfin, ce traité de l’analogie serait en même temps un traité sur « l’abus » de l’analogie, défaut des moralistes de son temps (et peut-être du nôtre).

La science morale élaborée d’après cet ensemble de méthodes s'exprimera enfin sous forme de « maximes ». La plupart des auteurs ont coutume de codifier et d’ordonner la suite de leurs pensées dans des « traités » ; cette forme, si usitée et si pratique qu’elle puisse sembler, n’est pourtant pas la seule possible. Aïnsi Bonnet préférait celle du « journal » qui est à peu près celle de toutes ses œuvres complètes ; c’est un recueil de maximes pédagogiques et de remarques éparses et hétérogènes : « les maximes de la Morale sont l’expression des rapports de l’Homme avec les Etres qui l’environnent ». (17.267).

La morale supérieure Bonnet fait-il donc complètement table rase de la morale tradi-

tionnelle professée jusque-là dans son milieu et qui dût lui être enseignée dès son enfance ? Après ce que nous venons d'exposer,

oo de

on serait tenté de le croire. Plusieurs passages nous renseignent à cet égard.

Où place-t-il la plus grande perfection, le « Souverain Bien » (18.269) ? Examinant ça- et-là les diverses sortes de morales dans un ensemble de passages, il semble déprécier les systèmes de morale supérieure ou du « Devoir pur », inventées selon lui par « les philosophes trop épris d’une perfection imaginaire ». (16.400).

Ne devrait-on pas, se demande-t-il dans la « Palingénésie », (16.399) diriger les hommes au Bien par l’amour pur et désintéressé du Bien ? Sans doute, « une âme qui aime la perfection peut être facilement séduite par une idée sublime de perfection », mais de telles âmes sont rares et cette méthode ne serait pas sûre d'aboutir au succès.

La morale du devoir pur est faite seulement pour une élite « les âmes grandes et généreuses peuvent se conformer à l'Ordre par amour pour l'Ordre ». Ces natures d’élite puisent leur magnanimité dans la plus grande conscience qu’elles ont de la dignité humaine : « la source la plus pure de la grandeur d’âme est dans le sentiment vif et profond de la noblesse de son être » (16.463).

La perfection morale, la grandeur d'âme seraient même dûes à un privilège divin (si l'on en croit un passage isolé qui rappelle les théories sur la grâce, que nous exposerons en étudiant la liberté) ou plus exactement, si très peu d'hommes atteignent à la perfection morale, c’est que Dieu a interdit qu'ils y atteignissent : « Dieu ne veut pas que tous les hommes parviennent à ce degré, comme il ne veut pas que tous les hommes soient Philosophes et que tous les animaux soient singes. » (17.274).

Mais toutes les âmes n’ont pas la même « trempe », la même qualité originelle ; aussi « les Ames d’une moins forte trempe peuvent être dirigées au même but par l’espoir de la récompense ou par la crainte de la peine. » (16.400) (x).

Seule aux yeux de Bonnet, apologétiste chrétien, une doctrine religieuse, celle de l'Evangile, a pu généraliser l’éclosion des sentiments supérieurs. Sa grande influence vient de ce qu’elle « étaye

(1) Ce passage est reproduit mot à mot de la Préface de l’ « Essai > de 1754 (17.XXVJ).

la Morale, de motifs capables ‘d'influer sur des Hommes de tout Ordre » (16.397).

Il s’extasie sur ses effets : « Combien de vertus domestiques, combien d'œuvres de miséricorde exercées dans le secret des cœurs, cette doctrine de vie n’a-t-elle pas produit et ne produit-elle pas encore ? Combien de Socrate et d'Epictète déguisés sous l’habit de vils artisans... Combien cet artisan en sait-il plus sur les Devoirs et sur la Destination de l'Homme que n’en surent Socrate et Epictète | » (16.469).

Cependant, elle ne s'adresse qu’à une partie du genre humain. Elle laisse le Chinois sacrifier à Fohé, le Canadien à Michapous » (17.274).

Qu'est-ce donc que l'Evangile ? À ne considérer que l’histoire, cette haute philosophie est « sortie des fanges du Jourdain... elle a jailli des épaisses ténèbres de la Synagogue » (16.406). Cependant, elle est supérieure à la philosophie moderne: « la philosophie moderne s'élève bien haut et n’atteint pas à la hauteur de cette philosophie populaire qui cache sous des images familières, les vérités les plus, transcendantes » (16. 396). Aussi doit-il durer « autant que l’état . présent de notre globe » (16.439). (Cette opinion n'est pas celle d’Auguste Comte ni de Guyau). Nous trouvons une critique . d'ensemble particulièrement élogieuse pour l'Evangile dans la « Palingénésie » (16.292).

Psychologiquement, la valeur morale de cet ouvrage vient de ce que, « en éclairant l’'Entendement sur les Biens, il se rend maître des affections et ne laisse à la Volonté que des désirs légitimes. » (17.146). « Il fait entrer dans l’Entendement les idées les plus propres à surmonter l'effet des objets sensibles (312). Son but est de nous fournir les plus puissants motifs pour nos porter au bien » 172). Il excelle surtout par ses principes de charité (162).

Cet ouvrage n’est pas seulement utile à la morale, il est « absolument nécessaire », si l’on veut atteindre « au plus haut degré de la perfection » (17.273 et 274) ; c'est « le tableau Îe plus fini de la perfection humaine » (17.xI-xxv-160-173). Aussi, ce n’est encore qu'un « idéal » qui ne saurait constituer une norme commune.

Nous devons remarquer ici, combien Bonnet s'éloigne de son projet primitif d'appliquer une méthode « sociologique » à l'étude de la morale, Oubliant la sience, il donne ici le pas au dogmatisme,

bien: plus : au surnaturel, puisque l'Evangile est réputé révélé et que notre auteur consacra lui-même à le défendre, un ouvrage spécial, les « Recherches sur le Christianisme » en 1770. C'est une nouvelle manifestation de cette dualité, de cette rivalité de l’esprit scientifique et du sentiment religieux qui se partagèrent toujours l'esprit de notre philosophe.

Finalement, puisque la morale du Devoir n l'est point à la portée de tous et que celle de l'Evangile n’est point scientifique, quelle sera la norme de la conduite humaine ? Il faut la chercher plus bas, dans le Bien naturel. Il est seulement regrettable que Bonnet ne puisse définir quel est ce bien. Ÿ

On retrouve ici le «pragmatisme » de l’auteur : si dans la vie, la. recherche de la perfection idéale est rare, si Dieu n’a pas permis à tous de l’atteindre, si l'Evangile lui-même, bréviaire de cette nerfection suprême, n’est qu'un idéal difficile à approcher ; si enfin, on peut même s’accommoder pratiquement de l’imperfection de la science morale, c’est que la nature humaine a un but plus humble, plus pratique : « la conservation de l’Individu est la grande fin de la Nature ». « Le désir de découvrir le vrai ne peut égaler celui d'étancher la soif ou d’apaiser la faim » (14.49). N'est-ce pas là l'expression renouvelée de la sagesse antique : « primo vivere, deinde philosophari » ?

Bonnet prétend appliquer ce principe dès la première éducation

de l'enfant : « Je l’intéresserais, dit-il dans 1” « Essai » {17.224), à l'observation de ses Devoirs, principalement par le bien naturel qui en résulte ». « Je dirai encore comme Marc-Aurèle : agis d’une

manière conforme à la Nature » (17.340).

Devant de telles affirmations, ne serait-on pas tenté de croire qu'il tend à ravaler la morale de l’ensemble des hommes ? Il n'en est rien : non seulement il fait preuve de son idéal élevé, en admirant l'Evangile parce qu’il est capable d’enseigner la plus haute morale au plus grand nombre, mais il reconnaît aussi dans son propre système, la priorité des plaisirs spirituels : &« Il est des plaisirs sensuels, écrit-il dans |’ « Essai » (17.341), que l’Amour-propre bien -ordonné (i. e. l'amour du Bonheur) n’estime que ce qu'ils valent, et des plaisirs spirituels ou réfléchis, que l’Amour- -propre bien ordonné recherche par préférence » (17.341), car « nous sommes

surtout appelés à être vertueux » (16.61). Il oppose encore les

CR LC Los

« vrais biens » aux plaisirs sensuels dans l’ « Application » (15.148). En effet, Dieu nous a rendus capables de plaisirs moraux (14.34). Les êtres doués de réflexion ont des plaisirs que ne peuvent goûter les être purement sentants.. dans ceux-là, l’objet de la Volonté est le plus souvent un plaisir moral » (14.28). Les occupations intellectuelles sont les plus nobles : « c’est en cultivant son Entendement et sa Volonté que l'Homme parvient au Bonheur » (13.xxxv\, En un mot, « c’est dans l’Ordre que le Sage trouve son bonheur » (r). La diversité des ouvrages auxquels nous empruntons à dessein ces quelques citations, et la diversité de leurs dates, indiquent assez la constance d'opinion de l’auteur à ce sujel. Enfin, loin de ravaler la morale, Bonnet prend de plus en considération, le « beau moral » qui engendre selon lui un plaisir particulier dont le fondement physique est dans « le jeu harmonique des fibres intellectuelles » et le fondement moral, dans le bonheur qu'il procure (14.35.r).- Cependant, il faut l'avouer, il développe peu ces considérations esthétiques, préférant s'étendre longuement comme nous allons le voir, sur les questions qui touchent notre intérêt.

(1) On trouve une solution analogue exprimée dans un ouvrage contemporain, de Bossuet et Joseph de Maistre à ce sujet : (p. 343), « Je pense que le Bonheur est un sentiment, et plus précisément l’intime association de trois sentiments : 1° se sentir dans l’ordre, 2° se sentir aimé, 3° aimer ». Nous avons vu à quel point Bonnet a apprécié ces sentiments.

De Saussure, dans l’éloge funèbre du Palingénésiste souligne ce caractère : « Il fut heureux par la source du plus grand bonheur dont l’homme soit susceptible,

celui d’aimer et d’être aimé ».

Page 1