LE BUT DE LA VIE
Que convient-il de faire sur la terre P? Qu'est-ce qui est « bien », qu'est-ce qui est « mal » ? convient-il même de faire quelque chose ? Cette question se posait à Bonnet comme à tout philosophe, comme à tout homme.
La plupart des hommes adoptent sur ce point plus ou moins consciemment, un des systèmes déjà existants : ils recherchent quelque plaisir, ils se préparent à une vie future où se sacrifient voluptueusement à quelque cause ; s’il souffrent, les uns se résignent et d’autres se révoltent ; beaucoup se laissent aller au hasard. Certains intellectuels observent et dissertent sur ces attitudes dont il font ipar abstraction des systèmes. Les génies sont rares qui bâtissent de toutes pièces un système nouveau : il n’est même pas de système entièrement nouveau. Cependant, Bonnet, sans construire un système nouveau de toutes pièces, n’adopta entièrement aucun des systèmes de morale préexistanis.
L'option pour une morale dépend des tendances individuelles, des convictions, donc de l’éducation, enfin des circonstances et du milieu. Or, les tendances de Bonnet était fort composites et le Bien ne put lui paraître d'emblée, défini sous une forme acceptable dans aucune des formules classiques. 4 Fi
Si l’on en croit « la Palingénésie », bréviaire du mysticisme, l'Homme serait placé en tête de la hiérarchie animale pour contempler l’œuvre du Créateur, pour l’adorer, pour lui présenter les respects de tous les animaux.
En effet, supposant un instant que la race humaine disparaît de la terre où continuent à vivre les autres animaux, Bonnet déplore ‘en ces termes l’absence du thuriféraire : « Toute la Nature humaine est un temple et il n’y à plus d’adorateur dans ce temple : les animaux comme les plantes n’en sont que de purs ornements, la Divinité y est sans cesse présente, et il n’y a plus de Sacrificateur qui lui porte les hommages de toutes les créatures..…., qui contemple dans des sentiments de profonde admiration, de respect et de
gratitude... » (16.27).
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Du reste, cette adoration est l'idéal qu’il propose, non seulement à l’homme mais à tout être vivant : selon lui, tous sont appelés à « exalter les perfections adorables du Créateur » (15.346).
Ce pieux office concorde du reste avec notre destinée future : notre séjour actuel n’est que provisoire : maintenant |” « Homme n’habite que dans les parvis les plus extérieurs de ce temple où il adore le grand Etre. Il ne lui est point permis de pénétrer dans le Sanctuaire, bien moins encore dans le Saint des Saints... » (16.27). Mais plus tard, « nous serons introduits dans cet heureux séjour pour lequel nous sommes faits et vers lequel doivent tendre nos désirs les plus vifs... C'est là que nous contemplerons sans nuage, les merveilles des œuvres divines » (16.282).
Personnellement, nous l’avons dit, cette vie future fut la préocpation capitale de Bonnet : « il est une récompense d’un plus haut prix (que le suffrage des philosophes), à laquelle j’aspire..., écrivaitil dans la Préface de l'Analyse, (15.xiv) et celle-ci est indépendante du jugement des Hommes ». Il aimait la vie sous toutes ses formes et à un haut degré, au point de ne pouvoir concevoir comme éternelle la mort d'aucun être organisé : « l'opinion commune qui condamne à une mort éternelle tous les êtres organisés, à l'exception de l'Homme appauvrit l'Univers » (15.345). Aussi devait-il être déçu par les tristes expériences que nous offre ce monde capricieu: sement tyrannisée par la souffrance (r) et la conscience de la mort, et essayer de se réfugier par l'imagination, quelque part dans l'infini, dans l'éternel, dans le futur, refuges toujours ouverts.
Malgré ses proclamations optimistes, Bonnet laisse transpirer parfois malgré lui, en une ligne perdue dans des flots de pages, un peu d'amertume et de déception que la foi et l’espérance tendent seulement à atténuer : « relégués pour un temps dans uné petite Planète assez obscure, écrit-il dans la Palingénésie, (9.443) nous n'avons que la portion de lumière qui convenait à notre état présent... » Cette simple phrase, aggravée par le terme péjoratif « relégués », parole humaine perdue dans des développements artificiels où il veut faire l’ange, semble indiquer que Bonnet fut enthousiaste par bonne volonté chrétienne, qu’il s’efforça de l'être
(1) Nous l’avons dit, Bonnet était lui-même en proie à des maux de toutes sortes : maux d’yeux, dûs à l’abus précoce du microscope, .odontalgies, surdité, ete.
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Sans demeurer cependant entièrement aveugle sur l’état des choses. Là encore, le malheureux se console par l'imagination, par la foi :
« un jour, nous puiserons dans la source éternelle de toute lumière… alors nous verrons face à face... ».
Enfin, lorsqu'il médite sur l’état premier de notre globe, les termes par lesquels il s'exprime indiquent que le sens critique était assez développé, chez lui pour qu'il fût capable de croire, si sa foi ne l’eût arrêté, à l’inutilité des contingences du monde: « la Sagesse, (i. e. Dieu) écrit-il dans la « Palingénésie », (15.267) aurait-elle fait une boule toute nue, uniquement pour la faire rouler autour du soleil et réfléchir un peu de lumières à d’autres planètes P... » Or, si la foi religieuse n'intervient pas, c'est à peu près comme celà que nous pouvons concevoir les choses.
Sous une autre plume que la sienne, ces mots pourraient être un blasphème : chez Bonnet, ils sont l'expression de la plus sincère naïveté, comme le contexte permet de s’en rendre compte. Il faut une foi précoce ardente, inébranlable, pour passer auprès d’un tel raisonnement quand on est capable de le concevoir, sans tomber dans l’athéisme. En effet, pour un esprit sans œillères, quelle est la différence entre une telle boule « nue », et cette même boule recouverte d’une végétation et d’animalicules assez insignifiants, fourmis, hommes ou grands sauriens ?
Un esprit fort transformerait la phrase en ces termes : « Est-ce vraiment l'œuvre d’un Dieu que cette boule nue (ou même recouverte de quelque chose si vous le préférez ?) L’a-t-il uniquement réalisée pour la faire rouler. faire rouler, occupation puérile ? » Mais Bonnet, écrivain sérieux et pieux, rédige seulement un exercice d’exégèse, il entend simplement démontrer que le globe terrestre, avant le stade décrit par Moïse, devait être non pas aride, mais verdoyant : tel est son seul but et il s’en tient là. Cela suffit à l’occuper et il semble décent, au fond, d'admirer sa sagesse. La confiance et l’optimisme triomphent : Bonnet est un grand sage !
Une morale fondée sur de telles considérations religieuses, n’entraîne-t-elle pas, comme on se le figure d'ordinaire, l’abnégation, le sacrifice des plaisirs d’ici-bas, un certain ascétisme P?
Il n’en est rien et c’est ce qui fait l'originalité du Palingénésiste dont l'éthique, nous allons le démontrer, est un eudémonisme où
, — 162 — la religion n’a qu’une place primordiale, à côté de d’autres éléments de bonheur.