‹ Charles BonnetChapitre 56 sur 99 · CHAPITRE III LE BONHEUR · texte numérisé non relu

CHAPITRE III LE BONHEUR

Outre son rôle d’adorateur et de contemplateur pieux, l'homme a une autre raison de vivre : c'est le bonheur. Peut-être même son premier office d’adorateur n'est-il qu’une des conditions de ce bonheur qu'il tend à réaliser indirectement. Le bonheur capital est le bonheur futur, mais il y a aussi un bonheur terrestre qui est : l’objet de la science morale dès ce monde.

Cela découle à priori de la thèse optimiste et d’un principe de théodicée : la volonté de Dieu tend essentiellement au Bien et au plus grand Bien : il est dans sa nature d’en faire le plus possible au plus haut degré possible (16.74). Bonnet prête toujours les meilleures intentions à Dieu, qu’il désigne aussi parfois par un autre terme : « la Nature ».

Voici un de ses raisonnements dans une lettre à l’abbé Spallanzani (Lettre XLIII, 12.378) : une particule de sperme minuscule suffit à féconder un embryon et le reste du sperme émis par le mâle est superflu ; c’est que la Nature « ne veut pas manquer son coup » (sic) et aussi qu’ « elle a égard aux plaisirs de la jouissance, relativement au mâle, car l'émission est une volupté pour celui-ci et cette bonne mère veut que tous ses enfants jouissent ». Il s’extasiait déjà dans cette même lettre, devant l’appareil génital de l'Homme, supérieur à celui du cerf lui-même et approprié à « son degré de sentiment, à sa capacité de jouir... » (12.351)!

N'exagère-t-il pas un peu ces délices ? N’est-il pas plus près de la vérité lorsqu'il prête à cette brève volupté de l'émission (qui avait attiré son attention en tant que naturaliste) et au besoin qui l'engendre, cette autre raison indiquée en passant : « il fallait un aiguillon au Mâle » (12.479), et quand il donne la priorité aux plaisirs spirituels (17.341) ?

Il est une autre raison qui fait du bonheur le but de notre vie, loi psychologique celle-là : il est dans l’essence de l’âme de vouloir

le meilleur : « l'indifférence au bien serait une contradiction dans la nature des êtres sentants » (1 7-137). « Il serait contre la nature de la Volonté qu’elle n'embrassât pas ce que l’Entendement lui présente comme son plus grand bien » (14. para. 514). « En vain a-t-elle le pouvoir physique de faire le contraire, cette possibilité physique ne saurait être réduite en acte » (18. Ho Cette tendance s'exerce incessamment : « Je ne puis cesser un instant de vouloir mon Bonheur... je dois diriger ma conduite pour atteindre à la mesure de Bonheur que comporte mon état présent! « (Philatèthe, 18.320).

C'est surtout dans le premier ouvrage philosophique que cette idée est le plus souvent répétée : elle figure dès les premières pages de l'Avertissement (17. x3. 1) : « Je place dans l'Amour du Bonheur le principe général des actions morales ». I! lui consacre un chapitre spécial débutant en ces termes : « l'amour de la Félicité est le principe universel des actions humaines... il imprime à l'âme le mouvement ».

Dans le « Discours préliminaire » des « Principes philosophiques » (17.242) : « qui pourrait douter, lisons-nous encore, que l'Amour du Bonheur ne soit le ressort qui meut les hommes ? » Enfin, dans la « Palingénésie » (16.187) un chapitre est spécialement consacré à ce sujet : « il est dans la nature de tout être sentant et intelligent de vouloir sentir ou exister agréablement. je ne puis me dissimuler que l'Amour du Bonheur ne soit le principe universel de mes actions... »

Dans la psychologie Re de l’Habitude, ce principe général engendre une « loi du moindre effort » : « l’âme se plaît dans l'exercice facile de ses forces » (17.184).

Enfin, résumant sa pensée dans |’ « Essai Analytique » (13.260) par ces seuls mots : « le plaisir détermine l’activité », il donne référence de treize paragraphes antérieurs concernant É Acc, ce qui indique assez l’importance qu’il lui a donnée. |

Cette philosophie du bonheur ne semble-t-elle pas en contradiction avec les principes chrétiens de Bonnet, et ceux parfois un peu rigides du milieu génevois ? Sans doute, la recherche du bonheur est le principe de la morale chrétienne, mais il s’agit surtout du bonheur futur !

Pour diriger notre action, cette morale met tout en œuvre, préco-

Es | RCE

nisant en particulier la pratique de l’ascétisme, proposant aux candidats au bonheur éternel,-un symbole ordinaire peu joyeux: une croix et un Dieu crucifié ! Elle aboutit ainsi à un paradoxe : diminuer ou compromettre le bonheur présent (car l’ascétisme ne saurait procurer le bonheur qu’à un nombre limité d'hommes de caractère particulier), pour obtenir un bonheur futur plus incertain encore. Pascal, s’en rendant nettement compte, à cru devoir justifier ce paradoxe par son mesquin argument du pari; il a tenté de définir logiquement le double rôle du sacrifice et de l’ascétisme : condition du bonheur futur ou, au pis-aller, discipline profitable pour le présent.

‘Au contraire, Bonnet optimiste, Bonnet naturaliste, connaisseur et admirateur enthousiaste de toute les œuvres de Dieu, surtout des instruments de jouissance qu'elles comportent (entr'autres l’appareil génital (12.371) objet d’opprobre pour le christianisme), .Bonnet ne comprenait rien à l’ascétisme, tout en ayant une foi ardente : il le supprime donc (comme il supprimera l'enfer {cf. notre Section III : « L'enfer »], comme il réprouvera la commune croyance à l’anéantissement des animaux autres que l’homme, la manière violente des ministres du culte à l'égard des incrédules, [cf. notre Division III, ch. 5], etc.….). Apôtre du bonheur total, il prétend embellir le christianisme en doublant la somme du bonheur humain, en complétant le bonheur futur par la DORE du bonheur dès ici-bas. |

Que n’y avait-on songé plus tôt !

Prémisses d’une théorie du suicide

Dans l’ « Essai Analytique », le plus technique, le seul même parmi ses ouvrages philosophiques, Bonnet a formulé dans cet ordre d'idées une analyse assez profonde qui mérite d’être étudiée à part (14.208), bien qu’elle ne soit qu'une parenthèse dans notre plan.

On y trouve une claire explication du dégoût mélancolique, du désespoir qui mènent au suicide, éléments des conversations quotidiennes, facteurs de révolutions et de désordres dans la société, célébrés par les poètes, trop étroitement compartimentés par les savants dans le domaine dit « pathologique », déprécié

Page 1