‹ Charles BonnetChapitre 57 sur 99 · NS · texte numérisé non relu

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par les moralistes, parce que ces états comportent souvent un fort élément de « pose », comme le remarque justement Guyau.

Par contre, nous apprenons également dans cette analyse, comment le goût de la vie est développé par la réalisation d’une « vocation ». Voici la suite de ses raisonnements

Un être sentant existe d'autant plus qu'il sent davantage. Il aime donc son existence dans le rapport au nombre et à la qualité des sensations qui en composent la somme.

De plus, il agit : si un certain exercice de son activité lui donne du plaisir, il aimera d'autant plus son existence qu’il exercera plus souvent son activité de cette manière (n'est-ce pas là le principe de la « vocation » ?).

Ici, l’auteur exprime une idée simple et remarquable sur cette éternelle question : l'existence est-elle un bien pour l'Homme ?

l’existence ne sera pour lui un bien », écrit-il, qu'autant qu'il la préférerait au néant (i. e. à la privation de sentiment) s’il pouvait choisir.

Il en conclut aussitôt que l’existence n’est point en soi un bien ; il faut pour qu'elle le soit en fait, que le nombre des « déterminations préférables au néant » l'emporte sur le nombre des déterminations contraires, de « celles auxquelles le néant est préférable ».

Ainsi, pour que l'existence soit pour l’homme « le souverain Bien », il faudrait que toutes ses déterminations particulières fûssent préférables au néant, que toutes, prises ensemble, épuisässent sa rapacité de sentir et d'agir.

Après avoir exprimé ce raisonnement théorique, Bonnet, toujours’ pénétré de l'influence du physique, indique les facteurs et les conditions qui peuvent réaliser plus ou moins la bonté d’une existence ; c’est encore une explication physiologique : « le nombre et la diversité des Organes multiplient les déterminations : leur tempérament les rend plus ou moins propres à soutenir sans s’altérer l'impression continuée des Objets ou de l’Ame ».

Ainsi, bien que l’auteur ne s’attarde pas à spécifier cette conséquence évidente, le dégoût de la vie, la lassitude morale et la tendance au suicide, viendraient selon lui, d’une déficience, d’une faiblesse de tempérament des organes de l'individu. (Il reconnaît de même une origine physique au plaisir moral) (13.33).

Quant à cette « impression continuée de l’Ame » sur les organes, ce peut être en de nombreux cas un ensemble de représentations tristes, résultant d'un trop grand nombre d’expériences déprimantes. Une autre théorie de | « Essai Analytique » nous autorise à tirer cetet conclusion : La douleur physique et morale naît lorsque les vibrations d’une fibre « sont accélérées au point de séparer trop les unes des autres les molécules de la fibre. La douleur sera à son dernier terme si cette séparation va jusqu’à la solution de continuité » (13.99 et 234).

Telle est l'explication physiologique de la douleur : prolongée dans toute son intensité et sans aucune compensation, elle engendre la « préférence du néant », puis, comme la préférence engendre l’action, elle l’achemine à réaliser cet anéantissement par le suicide.

Enfin, un autre principe de l’auteur confirme notre interpréta- ‘tion : le plaisir et la douleur sont les éléments d’une même chaîne (13.104). Il n’y a donc pas de différence de nature entre l’homme heureux et le malheureux, mais seulement une différence de degré dans l’ébranlement de leurs fibres. Ainsi, le désespoir de l’homme malheureux vient seulement, semble-t-il, d'une exagération de souffrance ; le bonheur de l’homme heureux, d’une absence habituelle de souffrance. | |

Exceptionnellement, dans le « Discours sur l'amitié » (cf. nos « Extraits inédits »), Bonnet décrit avec justesse cette sorte de « maux lents... qui minent l’âme peu à peu ».

Cependant, un passage de la Palingénésie (16.189) nous apprend qu'il est impossible de souhaiter .la mort : « Je ne puis pas ne point désirer de continuer d’être. Je retrouve ce désir dans mes semblables, et si quelques-uns paraissent souhaiter la cessation de leur être, c’est plutôt le changement de leur être que l’anéantissement qu'ils souhaitent. » Mais, l’auteur aurait pu remarquer qu’une telle nuance n'apparaît guère aux yeux d’un désespéré.

Bonnet, optimiste avant tout et ami du plaisir, évite soigneusement de formuler ces conclusions dénuées de gaieté, il en pose ça et là les prémisses, mais préfère s’attarder au point de vue du bonheur et le fait avec un plaisir évident, peu soucieux au fond que le faible aille au néant, comme il l'était peu, nous le savons, de la misère humaine engendrée par le déterminisme (17.175).

MT de

Il est au contraire, très intéressé par l'épanouissement de l'homme fort et normal : « plus les modifications se multiplient et plus l'être qui les éprouve sent qu'il existe. Il goûte l'existence par un plus grand nombre d'organes... il est tout ce qu’il sent... » (14.210).

Nous devons du moins remarquer cette phrase unique dans toute l’œuvre qui contredit formellement l’optimisme constant de notre auteur et quil n'a pu laisser échapper que par inadvertance « l'existence n’est point en soi un bien » (14.209).

Note : Sur la question du Plaisir et de la Douleur, on peut consulter dans les « Œuvres », les passages suivants indiqués ici dans l’ordre le plus logique : 18,262-13,98-13,100-16,187-17,10-17,49-17,183-17,116-17,262-13,243-17,185-17,234- 15,233-13,260-17,133-13,33-14,29, etc.

Les formes du bonheur

Si la recherche du bonheur est le ressort et le pôle de la vie, si la réalisation du plaisir est une condition indispensable pour survivre, il faut noter que le bonheur revêt toutes les formes que l'éducation. la coutume, le préjugé lui impriment : « Ici, l’humanité tend vers la nature angélique, là elle descend au niveau de la brute. » (17.161).

Il est donc nécessaire de faire ici des distinctions’ précises, de définir exactement les termes. En effet, Bonnet emploie ça-et-là quatre termes différents qu'il ne définit que par hasard : plaisir. bonheur, félicité et volupté.

Selon l « Essai analytique » (Para. 118) le plaisir est indéfinis-

sable : « nous ne pouvons pas plus définir le plaisir ou la douleur

qu'une sensation quelconque. » Nous lisons cependant dans le « Philatèthe » (18.263) : « Je nomme en général plaisir, toute situation de mon âme qu'elle aime mieux éprouver que ne pas éprouver ».

Quant au bonheur, il le définit dans la « Palingénésie » (18.188) : « J'entends en général par le Bonheur, tout ce qui peut contribuer à la conservation et au perfectionnement de mon Etre.» Il souligne une différence entre le plaisir et le bonheur, quant à la durée : « le Bonheur, lisons-nous dans « l’art d'étudier » (18.183), est un état permanent et il diffère ainsi du Plaisir qui n'est qu'un état

passager ». De même dans | « Essai Analytique » (13.285) : « si l'être sentant veut essentiellement le plaisir qui est un état passager, l’Etre pensant veut essentiellement le Bonheur qui est un état permanent ». Le Bonheur est aussi plus général (18:182) : « tout ce qui peut contribuer directement ou indirectement à la conservation et au perfectionnement de l'Homme entre dans les ingrédients de son Bonheur » (x).

Il y aurait analogie entre le bonheur ainsi défini et la « félicité ». Parlant de la statue de | « Essai analytique » (14.303), « il est enfin arrivé un temps, écrit Bonnet, où ses plaisirs ont été continus, où son existence n’a point cessé de lui être agréable ; elle a nommé cet état « félicité ». »

Le plaisir est encore défini différemment dans l « Essai Analytique » (Para. 833) et en comparaison cette fois de la « volupté » qui se trouve aussi définie à cette occasion : la volupté, pour la statue, ce sont « ces moments délicieux où la Sensibilité se déployant dans toute sa force, concentre dans une sensation unique, toutes (2) les puissances de l’âme. » Le plaisir au contraire est cet état où, « jouissant de sensations agréables, elle peut néanmoins donner son attention à d’autres sensations ». Ce mot « félicité » n'est employé que trois fois dans les dix-huit volumes de l’œuvre (19.159-161).

Au fond, Bonnet n’attache pas une importance rigoureuse à ces définitions car il emploie plusieurs fois ces mêmes mots dans un sens différent, par exemple dans cette phrase : « l’auteur de la Félicité est le Principe universel des actions humaines » Il s'exprime ordinairement avec plus de justesse en employant en ce cas le terme « Bonheur ».

Cependant, évitant cette erreur que Guyau dénonce dans sa « Morale sans obligation », Bonnet ne prend le bonheur, cette « construction mentale faite après coup » que pour ce qu'il vaut. « Le Bonheur en général n’existe pas plus que la vertu en général, écrit-il dans le « Philatèthe » (18.267). Ge sont de pures abstrac-

(1) On retrouve exactement les mêmes termes dans la définition du Bonheur de la « Palingénésie », mais « bonheur » y est écrit pour la première fois sans majuscule) .

(2) Le terme n’est pas en italique dans l’original : il gagnerait à y être.

tions que l'Entenderhent forme en généralisant des idées particulières…, en détachant d'un certain nombre de biens particuliers ce qu'il ont de commun ». Alors, le mot Bonheur devient simplement le signe représentatif de l’idée.

Enfin, détail caractéristique, ce philosophe qui pourrait être pris pour un « épicurien » d'après sa doctrine du bonheur, ne chercha Jamais, pas plus qu'Epicure, le plaisir en la volupté qu’il définit : « nous devons plus chercher à diminuer nos peines qu’à augmenter nos plaisirs », écrit-il à Keate (26 février 1760, Corresp. I. 148, verso). Tout au plus renonce-t-il à l’ascétisme, et tient-il à sa sécurité.

Les qualités du bonheur. — Le bien.

Non seulement il est diverses formes de bonheur, mais aussi, des « qualités » de bonheur, si l’on peut ainsi dire : des plaisirs « absolus » et des plaisirs « relatifs », (13.237) un bonheur apparent » et un bonheur « réel » (16.188). Comment les discerner P Auquel donner la préférence ? Autrement dit, en quoi consiste le Bien ? Tel est le grand problème de la morale, celui sur lequel les philosophes se divisent pour plusieurs raisons : d’abord parce que la diversité des goûts et des aptitudes individuelles ne sauraient engendrer une opinion unique ; par ailleurs, parce que le bien lui-même est essentiellement relatif, donc difficile à discerner : « Quand je parle ici du vrai Bien, écrit judicieusement Bonnet dans le « Philatèthe » (18.271), j'entends les idées que mon Entendement peut me fournir du vrai Bien ». Aussi sommes-nous contraints à délibérer .avant de prendre une décision quelconque : « l'être qui délibère n’a pas assez de pénétration ou d'intelligence pour voir du premier coup d’œil, le vrai meilleur » (13.142) qui enferme le bonheur.

La décision elle-même est régie par la loi universelle énoncée précédemment : le choix et la recherche d’une sorte de perfection dépendent du bonheur qu’on y place (14. Para, 514).

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