‹ Charles BonnetChapitre 58 sur 99 · L'AMOUR-PROPRE · texte numérisé non relu

L'AMOUR-PROPRE

Le sentiment qui nous porte à rechercher le bonheur est l'amourpropre. | Fr

Or, nous avons indiqué précédemment une série de passages dans lesquels Bonnet présente le bonheur comme l'objet capital des démarches humaines en ce monde, comme le but de toute activité.

Aussi l’amour-propre tient-il le premier rang dans cette doctrine : l’auteur le fait figurer dans le « Discours préliminaire » des « Principes philosophiques ». (17.242) où ne figurent que ses idées les plus chères et les premières écloses. « L’Amour-propre est l’unique moteur des êtres sentants » lit-on encore dans l’ « Essai Analytique » (13.286). |

Hélas c’est peut-être aussi la partie de l’œuvre la plus obscure ; plusieurs chapitres portent ce titre : l'Amour-propre », mais aucun n’est intelligible par lui seul. Chacun suppose, pour être compris, des idées indiquées plus ou moins nettement ailleurs, mais on ne sait où. Il faut les rechercher, les rapprocher, les ordonner. Par ailleurs, des idées entièrement hétérogènes sont mêlées dans chaque phrase. |

Par ailleurs, l'emploi de ce mot « Amour-propre », porte ici à équivoque : on entend ordinairement par « amour-propre » le sentiment qu’à l'homme de sa dignité, de sa propre valeur. Bonnet, lui, l'entend autrement : l’amour-propre, c’est simplement l’amour de soi, acception qui, à vrai dire, est plus logique que l’acception courante. |

Il l'identifie en plusieurs passages avec l’amour du bonheur dont nous avons parlé déjà : « l’Amour-propre toujours porte l’âme à chercher son bonheur... l'amour de la Félicité ne diffère point de l’Amour-propre : s’aimer soi-même, c’est vouloir son bonheur... » lit-on dans | « Essai » (17.161) et plus loin : « l’Amour-propre est l’amour du bonheur » (17.242).

Ce sentiment est universel et constant : l’'entendement peut se méprendre dans le discernement des biens et des maux, mais

l'amour-propre, lui, ne perd rien de son activité : « l'Homme ne cesse point de sentir et de vouloir son bonheur » (17.242). « Je ne puis cesser un instant de m'’aimer moi-même » lit-on encore dans le « Philatèthe » (18.264). Dans un chapitre spécial de six lignes (17.263) : « l’Ame s'aime elle-même. Cet amour est le principe fécond des actions de l’homme, la loi suprême des Volontés ».

Un autre chapitre, de quinze lignes, celui-ci, représente l’amourpropre comme principe des devoirs (17.268) : « Les Devoirs naissent de l'Amour-propre comme de leur tronc : ils en sont les branches et les rameaux ».

Enfin, ce qui semble paradoxal, au moins à première vue, il est la source de la générosité et de toute bienfaisance : (17.220) comme nous l'expliquerons : « l’homme recherche encore son propre bonheur quand il s'occupe du bonheur de ses semblables et qu’il le procure » (18.182). (On retrouve les mêmes idées exactement reproduites dans un chapitre de la « Palingénésie » dix ans plus tard. : (16.187).

Mais quelle est exactement la définition de l’amour-propre ? Ce n'est que dans |’ « Essai » de 1760, après en avoir déjà longtemps traité, que Bonnet le définit à deux reprises : « au chapitre 18, (où il lui consacre deux pages sur quarante), il est défini : « l'Amour que tout être sentant à pour lui-même». C’est encore « la Volonté de sentir agréablement ». (13.285). Or, cette volonté étant universelle, comme nous l'avons établi, « l’Amour-propre ne diffère donc point de l’Amour du bonheur ».

La seconde définition est au chapitre 19 (14.46) qui traite d’un sujet différent, la Volonté : « l’Amour-propre n’est que la Volonté en tant qu’elle a pour objet le plaisir ou le bonheur » (La même définition se trouve dans le « Philatèthe » (18.263).

L'amour de soi, l’égoïsme, n’est cependant pas la négation de l’altruisme : au contraire, il en est la source, d’après notre auteur, et il n’est lui-même qu’une « forme » de l’égoïsme : « l’Amourpropre est dans une belle Ame. la source de la Bienveillance universelle » (17.242), parce que la bienveillance engendre un plaisir. En effet, « le plaisir attaché à la bénéficence est un plaisir réel » (17.270). Aussi, «la Bienveillance universelle n’est que l’Amourpropre le plus parfait. Cet Amour se complaît dans le sentiment

d'une perfection qui le porte à regarder les autres comme lui-même » (17.161).

Cette idée est un peu plus développée dans l’ « Essai Analytique » (13.283) : s'aimer soi-même c'est aimer sa perfection. Si un être sentant met sa perfection, donc son bonheur, à faire du bien à ses semblables, l’'amour-propre et la bienveillance coïncideront en lui. Ainsi peut-il définir la bienveillance, « cet Amour-propre élevé qui se plaît à faire des Heureux ». (« Aïmer, avait déjà dit Leibniz, c'est être heureux de la félicité des autres... »).

Si l’homme va jusqu’à se sacrifier, c’est encore pour lui-même qu'il se sacrifiera, recherchant là aussi sa perfection individuelle, forme supérieure de son bonheur.

Il en est de même pour la « compassion » qui, elle, est physique, différant en celà de la bienveillance, sentiment réfléchi : à la vue des maux d'autrui, nous nous rappelons douloureusement nos propres souffrances ; ainsi, nous somme excités à soulager les autres pour nous soulager nous-mêmes de ce souvenir pénible. (13.286). (Telle sera la thèse de Spencer, un siècle plus. tard). Telle est exactement celle d'Helvétius : « L'homme humain est celui pour qui la vue du malheur d’autrui est une vue insupportable et qui, pour s’arracher à ce spectacle, est pour ainsi dire forcé de secourir le malheureux » (« De l’Esprit », Disc. IE, chap. 3).

Cependant, Bonnet indique ailleurs une autre condition nécessaire pour être capable de pitié : « le matériel de la pitié » (17.197) c’est-à-dire : « un genre nerveux délicat, une imagination qui peint avec assez de force pour faire ressentir à l'âme quelque chose d’analogue à ce que ressentent les malheureux ». ;

C'est là en fait un lien commun : les bons, sont les gens « sensibles » et surtout ceux qui « savent ce que c’est » pour employer une vivante expression populaire.

Si l’altruisme, la bienveillance, le sacrifice, la compassion subsiistent dans ce système, c’est que l’égoïsme, tel que le conçoit Bonnet, n'est pas l’égoïsme livré à lui-même, capricieux et vulgaire : l’auteur n’érige nullement en principe la recherche du bonheur individuel au détriment d'autrui, (une telle interprétation de la doctrine serait un contre-sens grave). Il « constate » seulement, en psychologue, en sociologue presque, partant de l’expérience, que l'amour du bonheur personnel est, en fait, la base de notre activité,

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Tel qu’il le conçoit, l’amour-propre est un sentiment naturel, éduqué, modifié, heureusement orienté, en un mot, un « intérêt bien entendu » (18.182 et 323) : « Les lois civiles et politiques, écrit: il dans les « Principes philosophiques » (17.271), sont différents moyens de modifier l’Amour-propre. Leur but est de le diriger au Bien, de le corriger, où d’en prévenir la corruption ». « Il s’agit, écrit-il encore dans la « Conclusion », (341) d’un Amour-propre soumis aux lois de l'Ordre » et ce sentiment sait discerner les plaisirs: il n'estime les plaisirs sensuels que ce qu’ils valent et recherche par préférence les plaisirs spirituels ou réfléchis. Ainsi compris, il n’est point contraire à la religion (17.242), détail capital aux yeux du pieux et prudent génevois.

De plus, l’amour-propre d’un individu ne saurait entrer en conflit avec celui d’un autre, objection qui condamne l’égoïsme vulgaire, car tous les amours-propres individuels bien entendus tendent à se confondre dans la recherche du bien général, forme suprême du bonheur : Helvétius exprime exactement la même idée, et de nos jours Le Dantec qui le nomme « l’égoïsme bien compris » (« Les Influences ancestrales » p. 190).

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